Depuis sa création en janvier 2012, l’équipe « Multilinguisme, traduction, création » étudie le processus créatif des écrivains plurilingues et des traducteurs appartenant aux plusieurs aires linguistiques et géographiques grâce à l’observation de leurs documents de travail. À partir de l’étude des cas concrets, les recherches menées par l’équipe visent, d’une part, l’élaboration d’une typologie des stratégies scripturaires des écrivains plurilingues et, d’autre part, la compréhension des stratégies créatives des traducteurs.
Les maisons d’édition n’étant pas favorables aux publications plurilingues, les écrivains sont souvent amenés à gommer les traces de leur plurilinguisme dans les textes publiés. Or, l’observation des documents de travail de nombreux écrivains emblématiques « nationaux » montre qu’ils sont en réalité plurilingues et pluriculturels et qu’une œuvre d’apparence monolingue peut être un résultat de l’écriture polyphonique où une langue ‘autre’ intervient aux différentes étapes de création : à l’étape de la planification au moment de tracer les grandes lignes de l’histoire qui seront développées par la suite dans une autre langue ; lors de la textualisation sous forme de commentaires métadiscursifs dans une langue autre que celle de l’écriture ou encore sous forme d’autotraduction vers une autre langue qui peut être simultanée ou consécutive, ce qui donne lieu à la création de deux œuvres en deux langues différentes.
Dans la mesure où l’écriture plurilingue est très étroitement liée à la traduction, à l’autotraduction et à la traduction collaborative, nous avons été amené très rapidement à nous intéresser au processus créatif d’un acte traductif et à ses modalités. Les recherches menées par l’équipe ont ainsi contribué à l’élaboration d’une nouvelle approche des documents de travail de traducteurs – la génétique des traductions qui a permis de mettre en lumière les recherches émergeantes sur le processus créatif des traducteurs et sur leurs archives.
Les recherches menées par l’équipe qui appliquent l’approche génétique aux corpus plurilingues inexplorées constituent un apport original et novateur à la fois à la critique génétique et au domaine émergeant des études du multilinguisme.

Présentation détaillée de la thématique de recherche de l’équipe

En 2009, la Commission européenne a publié un important rapport sur la Contribution du multilinguisme à la créativité. Ce rapport a mis en lumière de nombreux domaines où le plurilinguisme favorise la créativité. Il a également souligné l’importance et l’urgence de développer les recherches sur le lien entre le plurilinguisme et la créativité – recherches pour l’heure quasi inexistantes.
La création de l’équipe de recherche Multilinguisme, traduction, création en janvier 2012 au sein de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (CNRS/ENS) apporte une réponse à ce constat d’une nécessité de développer des recherches scientifiques sur le plurilinguisme et la créativité. Si le monde académique a commencé à s’intéresser à cette problématique, ce dont témoigne une recrudescence de colloques et de publications depuis ces dernières années, ces recherches laissent souvent de côté le rapport entre le plurilinguisme et la créativité dans l’écriture. Or, suite à des mouvements migratoires toujours croissants depuis le siècle dernier, de nombreux écrivains plurilingues ont émergé dans différents états européens (en France, en Allemagne, en Grèce, en Italie, en Belgique, dans les pays nordiques (Norvège, Finlande, Suède), ou encore dans les pays de l’ex-Union soviétique, etc…).
Un certain nombre de ces écrivains qui créent dans une langue de leur pays d’adoption ont bénéficié d’une reconnaissance par la critique, par le grand public et par ce qu’on peut appeler establishment culturel. De nombreux écrivains d’origine étrangère ont reçu les prix très prestigieux en Allemagne. La France a également reconnu par des prix littéraires ou par d’autres distinctions plusieurs écrivains d’origine étrangère, dont les cas les plus connus sont sans doute François Cheng et Andréï Makine, tous les deux lauréats de nombreux prix littéraires et tous les deux élus à l’Académie française. Or, ces écrivains reconnus pleinement par leur pays d’adoption ne représentent qu’une partie visible de l’iceberg car le nombre des écrivains qui vivent et écrivent entre les langues remet en cause l’idée selon laquelle il s’agirait d’un phénomène marginal ou exceptionnel.
Les recherches menées par l’équipe Multilinguisme, traduction, création, cherchent à montrer que la vision monolingue de l’écrivain, de la littérature, de l’écriture est absolument infondée et peut être remise en cause, notamment, grâce à l’étude des documents de travail des écrivains. Même dans le cas des écrivains nationaux considérés comme « monolingues » (Flaubert, João Guimarães Rosa, etc.), on peut distinguer l’influence d’autres langues et d’autres cultures dans leur production en langue « nationale ».
On peut observer ces phénomènes 1) dans leur travail d’écriture ; 2) dans leurs échanges épistolaires avec d’autres écrivains ou avec leurs traducteurs ; et aussi on peut le constater grâce 3) aux ouvrages en langues étrangères ou en traduction qui composent leurs bibliothèques personnelles et qui gardent, quelquefois, leurs annotations.
L’originalité de notre approche consiste d’une part, dans le fait que nous appréhendons le plurilinguisme dans le domaine rarement étudié : le langage écrit. D’autre part, la méthodologie utilisée –l’approche génétique– et le matériel d’observation –les documents de travail– nous offrent les données solides scientifiquement vérifiables.
Un autre point fort de nos recherches est la variété des corpus qui offre une variété des combinaisons linguistiques. Cette diversité linguistique est fondamentale –et c’est pourquoi nous sommes très ouverts à l’apport de nouveaux corpus– car la comparaison de ces pratiques variées nous aide à 1) identifier les stratégies créatives des écrivains plurilingues ; 2) à dresser une typologie de ces pratiques et à cerner l’impact que le plurilinguisme exerce sur la créativité dans le domaine de l’écriture.