Nietzsche. Philosophie et philologie

16/03/2018, École normale supérieure, 45, rue d'Ulm, Paris Ve ardt. Salle des Actes. 11h-13h

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Exposé de M. Posani
Nietzsche tint un cours sur le culte grec durant les semestres des hivers 1875/1876 et 1877/1878. Ces leçons, avec celle sur l’histoire de la littérature grecque, furent les dernières de sa carrière de professeur à Bâle (il enseignait à l’université mais aussi au lycée) : le 2 mai 1879, suite à l’aggravation de ses conditions de santé, il écrivait une lettre au recteur annonçant son intention d’abandonner l’enseignement. Il avait publié sa première oeuvre aphoristique, Humain trop humain, à peine un an auparavant. L’abandon de l’enseignement pourrait donc sembler comme l’épilogue logique d’un rapport difficile : celui qu’entretenait Nietzsche avec la philologie. Mais il ne s’agit pas exactement de ça. L’évolution de la position de Nietzsche par rapport au métier de philologue d’un côté et, de l’autre, l’évolution de sa méthode d’analyse de la civilisation grecque sera l’objet de cette présentation. Nous entrerons dans l’« atelier » du Nietzsche philologue de 1875-1879 pour en sortir avec un problème fascinant : de quelle manière la lecture de textes différents, tels que la Primitive Culture de E. B. Tylor, l’Histoire de la culture grecque (à l’état de manuscrit) de Jacob Burckhardt et un roman apparemment léger comme Tom Sawyer ont contribué à changer la conception nietzschéenne du monde grec ?

 

Exposé d’E. Salanskis
En 1871, Nietzsche donne à l’Université de Bâle un cours intitulé Encyclopédie de la philologie classique, où il définit le « philologue classique » comme celui qui élève « une prétention à la classicité de l’Antiquité face au monde moderne » (KGW II/3, p. 370). Voilà aussi pourquoi le philologue ne peut pas se contenter d’être un érudit : « Pour être pédagogue au sens élevé, il doit comprendre ce qui est classique » (ibid., p. 368). Nietzsche s’inscrit par ces affirmations dans une tradition philologique allemande remontant au moins à Friedrich August Wolf et Wilhelm von Humboldt, qui considère les Anciens, tout particulièrement les Grecs, comme un modèle culturel irremplaçable pour former la jeunesse. Or, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, cet « esprit idéal » de l’éducation philologique (expression du jeune Nietzsche dans ses conférences Sur l’avenir de
nos établissements de formation) est confronté à l’essor d’une anthropologie culturelle évolutionniste, qui traite au contraire l’Antiquité classique comme un objet archaïque parmi d’autres. Chez des auteurs comme John Lubbock et Edward Tylor, une analogie méthodologique structurante est posée entre le sauvage (actuel) et le primitif (disparu). Ce paradigme conduit dès lors à rapprocher les Grecs de peuples contemporains dits « sauvages ». L’exposé visera à situer le cours de Nietzsche sur Le Culte divin des Grecs (Der Gottesdienst der Griechen, professé en 1875-1876 et 1877-1878) à la rencontre de ces deux orientations disciplinaires. Nous reviendrons à la fois sur le statut exceptionnel conféré au culte grec dès la première phrase et sur les leçons anthropologiques que Nietzsche lui applique en tant que rite magique.

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Manfred Posani est chercheur postdoctoral à l’Université de Montréal. Il a réalisé l’édition italienne du cours Der Gottesdienst der Griechen (Il servizio divino dei Greci, Adelphi 2012) et il est l’auteur de Burckhardt e Nietzsche. Cinque studi (Edizioni della Normale, 2018).
Emmanuel Salanskis est ATER en philosophie à l’Université de Strasbourg, membre du Groupe International de Recherche sur Nietzsche et auteur d’un livre sur Nietzsche paru en 2015 aux Belles Lettres.

M. Posani et E. Salanskis sont membre de l’équipe éditoriale des Écrits philologiques de Nietzsche.

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Le séminaire Nietzsche. Philosophie et philologie se tient à raison d’une séance par mois. Il est ouvert à toute personne désireuse d’approfondir les écrits de Nietzsche en prenant la mesure de l’arrière-plan philologique de ses écrits philosophiques.
Il accompagne l’édition des Écrits philologiques de Nietzsche, dirigée par Paolo D’Iorio et Anne Merker (à paraître en 12 volumes aux Belles Lettres, 2019- 2023).
Il a vocation à susciter de nouveaux travaux de recherche.

Entrée libre et sans formalité préalable
Contact pour toute information : Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) : anne.merker@ens.fr

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Illustration : début du manuscrit de Nietzsche : Der Gottesdienst der Griechen (cahier P-II-14a, p. 282)