Manuscrits francophones : Génétique et anthropologie / 2018-2019

22/03/2019,

Lieu : ENS, 45 rue d’Ulm, Pavillon Pasteur, salle de réunion au sous-sol.

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Elara BERTHO : « Quand l’enquêté mène l’enquête. Récits d’un vol de textes. Controverses entre histoire, anthropologie et littérature (Damaro, Haute Guinée, 1955-2019) »

Elara Bertho est  chargée de recherches au CNRS au sein du laboratoire Les Afriques dans le Monde. Sa thèse paraîtra prochainement aux éditions Honoré Champion dans la collection « Francophonies » sous le titre : Sorcières, tyrans, héros. Mémoires postcoloniales de résistants africains à la colonisation.

« Il nous a volé nos textes ! Il nous a plagiés ! » : ainsi El Hadj Daouda Damaro Camara se souvient-il du passage d’Yves Person dans son village lorsque ce dernier collectait textes, récits, et archives familiales dans les années 1950. Yves Person était à l’époque administrateur colonial et en cours de rédaction de son immense thèse Samori Touré, une révolution dyula. En décembre 2016, à Conakry, quelque chose se joue dans le souvenir de l’enquête historique et ethnographique qui interroge le rapport de l’enquêteur à l’enquêté. Surtout si celui-ci – drôle d’idée – se met en tête d’écrire lui-même son histoire, de se faire l’historiographe de son village et d’en collecter les mythes et les légendes. Je voudrais présenter aujourd’hui ce qui se déploie à partir de ce souvenir d’un vol de texte, en partant de la figure d’un écrivain guinéen polygraphe, qui transcrivait tant les récits de guerre que les mythes de fondation, tant les traités d’alliances que les légendes de sa région : Djiguiba Camara (c. 1880-1963). Ce qui m’intéressera surtout, c’est l’analyse de la posture de l’enquêté lorsque celui-ci décide d’être enquêteur. Que se passe-t-il lorsqu’il refuse d’être raconté mais qu’il décide au contraire de se raconter lui-même ? Lorsque le terrain se révolte contre le récit de l’enquêteur ? Lorsque l’informateur dénonce son statut et prétend parler en son nom propre ? Ce qui se joue à ce moment précis de révolte, c’est la possibilité pour les subalternes de parler, pour reprendre Spivak, c’est la question que tout terrain pose au chercheur en sciences humaines, qu’il soit littéraire, anthropologue ou historien : comment rendre compte de l’autre, et surtout au nom de qui ? »

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Eléonore DEVEVEY : « Écrire en Terre humaine au temps des indépendances. Devenirs du « deuxième livre » de l’ethnologue. »

Eléonore Devevey a consacré une thèse de doctorat aux rapports entre anthropologie et littérature, intitulée « Terrains d’entente. Anthropologues et écrivains dans la seconde moitié du XXe siècle », soutenue en décembre 2017. Elle est actuellement maître-assistante à l’Université de Genève.

Prenant pour objet l’écriture de trois « Terre humaine » d’ethnologues français, parus dans les années 1950-1970, cette présentation montrera que de tels volumes «  littéraires » ne sont pas isolés dans l’ensemble des écrits de leur auteur respectif et qu’une telle pratique d’écriture ne s’oppose pas frontalement à l’œuvre scientifique : le « deuxième livre » de l’ethnologue s’inscrit toujours dans des pratiques d’écriture multiples, qui accompagnent le travail de la science et les aléas de la vie. Surtout, ces volumes prennent sens dans la perspective d’un engagement et du développement de l’anthropologie politique, ce qui suppose de repenser la « mission » de l’ethnologue. Le propos sera donc de montrer que ce cadre historique redéfinit l’institution et les formes du « deuxième livre », du point de vue de ses rapports avec l’œuvre de science comme du rapport aux « autres » et à soi qu’il engage.