01/01/2013

Après avoir établi le corpus officiel de ses tragédies dans l’édition Didot (1787-1789), le comte Alfieri écrit son autobiographie, centrée sur la découverte tardive de sa vocation poétique et sur sa réalisation progressive. Sa Vie se présente comme une épopée linguistique, dont le protagoniste, suspendu entre le « jargon » du Piémont – région culturellement périphérique, dont il est originaire – et le français cosmopolite de l’Europe des Lumières, surmonte ses difficultés initiales pour s’approprier le toscan et les outils poétiques. Au retour de son Grand Tour, à la différence d’autres émigrés piémontais, tels Baretti et Denina, qui se dirigent vers les capitales européennes, il s’installe dans la patrie de la tradition littéraire italienne : Florence, choix qui anticipe et radicalise le séjour linguistique que Manzoni fera pour « rincer son linge dans l’Arno ».

Cette monographie suit les indications de la Vie, en s’arrêtant sur les années de l’apprentissage littéraire d’Alfieri pour reconstruire le parcours aboutissant à l’édition Didot : on analyse les ébauches de ses premières tragédies, ses traductions du latin, les extraits qu’il tire de ses modèles et adapte au dialogue dramatique, les notes de lecture dans les livres de sa bibliothèque. Alfieri accompagne l’étude des quatre poètes du canon (Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse) à la lecture des modèles rejetés, tel Marino, et des anti-modèles, tels Racine et Métastase. Les classiques latins et italiens sont souvent abordés par la médiation des commentaires rationalistes du XVIIe et du XVIIIe siècle (du père Brumoy à Tagliazucchi, en passant par Muratori) et des jugements des philosophes, à partir de Voltaire, qu’Alfieri imite avant de le contester dans les années postrévolutionnaires.

Les documents analysés proviennent de la BnF de Paris, de la bibliothèque de l’Institut de France, de la Médiathèque Émile Zola de Montpellier et de la Bibliothèque Laurentienne de Florence. Ils constituent un matériel d’exception notamment pour l’analyse du style tragique d’Alfieri, étape fondamentale dans la « questione della lingua » italienne. Ils permettent également de suivre l’évolution de la poétique d’Alfieri, partagée entre préceptes classicistes et transgression sublime, entre recherche d’équilibre formel et goût pour la démesure.

Cet ouvrage a été publié avec le soutien du Conseil Scientifique de l’Université de Strasbourg et des équipes CHER et CARRA dans le cadre de l’IdEX Translatio.