22/11/2018,

André Schwarz-Bart (1928-2006) a marqué l’histoire littéraire en publiant en 1959 Le Dernier des Justes. En 1967, commence la publication du « cycle antillais » avec la parution, sous son nom et celui de Simone Schwarz-Bart (1938), d’Un plat de porc aux bananes vertes. Simone Schwarz-Bart publiera seule, notamment, Pluie et vent sur Télumée Miracle (1972). En 2018, a été entamé le transfert des archives des Schwarz-Bart vers la Bibliothèque nationale de France. Le groupe de travail Schwarz-Bart s’attache, au sein de l’Institut des textes et manuscrits modernes (CNRS-ENS), à étudier la genèse et la réception de cette double ou triple œuvre aussi riche que complexe. Le séminaire inauguré cette année s’inscrit dans cette volonté de développer, à partir des documents, l’étude du corpus au croisement de l’analyse littéraire, de l’histoire ou de l’anthropologie.

 

Coordination : Jean-Pierre Orban.


Séance 1, 22 novembre 2018, 14h30-16H30, ENS, 29 rue d’Ulm, salle 236.

Francine Kaufmann : La genèse du Dernier des Justes. En présence de Simone Schwarz-Bart

Résumé de la conférence :

« J’ai entrepris l’étude génétique du Dernier des Justes, dès 1972. J’ai d’abord utilisé les interviews d’André Schwarz-Bart et des documents confiés par le lauréat du Goncourt 1959 à la presse de l’époque, puis rencontré l’auteur et établi une correspondance avec lui : il m’a confié des notes de travail pour la préparation de ma thèse puis de mon livre sur son premier roman. Enfin, durant mes séjours à Goyave (2010-2016), j’ai retrouvé des notes et des passages élaborés au cours du développement des cinq versions de l’œuvre.

Ce travail génétique permet de suivre les tâtonnements du jeune écrivain autodidacte qui a commencé à écrire vers 1950-1951. En 1955, la première ébauche du Dernier des Justes est écrite. Un chapitre de ce qui s’appelle encore : La biographie d’Ernie Lévy est publié en décembre 1956. Dans un prologue, Schwarz-Bart y rend hommage aux Juifs qu’on a dit morts comme des moutons mais auxquels il restitue leur grandeur humaine. Des approches diverses : lyrique, ironique, narrative, mystique, montrent que la question du « ton » est primordiale dans la tentative de traduire l’indicible de la Shoah. L’étude des sources historiques et de leur transposition romanesque montre l’extrême minutie de la documentation mais aussi qu’on a tort de juger le romancier sur le plan historique, qu’il faut le suivre sur le plan auquel il a voulu se placer : celui de la poésie épique. Les faits, tous authentiques, sont choisis en fonction de leur caractère exemplaire : les croisades, les persécutions, les pogroms, Auschwitz, se rattachent à une même chaîne : la persistance de l’antisémitisme dans l’Occident chrétien.

La légende des Lamed-waf incarnée dans la saga multiséculaire d’une famille de Justes révèle les dimensions spirituelles que les Juifs ont accordées aux persécutions. Ernie Lévy incarne d’une manière exemplaire la génération d’Auschwitz (Ernie, mort six millions de fois », p. 346), toutes les générations de juifs victimes de l’antisémitisme chrétien, devenu virulent avec les Croisades (« la véritable histoire d’Ernie Lévy commence très tôt, vers l’an mille de notre ère… p. 11), tous les Justes qui l’ont précédé et dont il est le dernier (car à Auschwitz s’achève un cycle de l’histoire juive et commence un nouveau cycle avec la renaissance de l’État d’Israël). Chaque épisode de la vie d’Ernie est un doublet transposé d’un événement survenu à un autre Lamed-Waf.

Enfin, Ernie symbolise tous les hommes qui, dans le déchaînement de la violence et de la haine refusent de céder à la « bestialisation » et tentent de préserver leur dignité humaine. »