Séminaire Décrire la création / 2022-2023

19/01/2023, ENS, 29 rue d’Ulm, salle U209. 17h00 à 20h00

la « Une » du journal « Iskussto » (Art, Messager de la Section des arts visuels du Narkompros, Moscou), n°2, 15 janvier 1919, avec le titre dessiné par Kandinsky. Exemplaire conservé à la Bibliothèque historique publique de Russie, Moscou.

Nadia Podzemskaia, chercheure CNRS, ITEM
Valérie Pozner, chercheure CNRS, CEFR et THALIM
Ioulia Podoroga, docteure en philosophie, HDR en études slaves (Eur’Orbem, Sorbonne Université)
Catherine Perrel, traductrice, directrice de la collection « Slovo » (éditions Verdier)


L’écriture a été un élément essentiel du processus créatif de Vassily Kandinsky. Elle a accompagné sa pratique artistique à chaque instant en s’articulant à des formes variées : réflexions pour lui-même, lettres écrites à ses amis artistes, textes théoriques destinés à la publication, notes diverses prises pour l’enseignement, articles de presse, écrits autobiographiques, poèmes en prose mis en pendant de ses gravures… Même si elle prenait parfois des allures excessivement théoriques, la pensée de Kandinsky s’exprimait le plus souvent de manière très imagée, poétique et personnelle, aussi bien en allemand qu’en russe. Le bilinguisme est en effet un trait spécifique de son écriture où les passages du russe à l’allemand et vice-versa s’effectuaient de manière permanente, l’artiste traduisant volontiers lui-même ses propres textes. Arrivé à Paris en 1933, il se mit aussi à écrire en français. L’appartenance simultanée à deux cultures et le lien indissoluble avec la pratique artistique se reflètent dans les écrits de Kandinsky, colorant légèrement son langage, son lexique et sa syntaxe. Ces particularités rendent extrêmement complexe le travail de traduction de ses écrits dans une troisième langue.

La séance du séminaire sera consacrée aux problématiques liées à la traduction française de deux corpus de Kandinsky. Le premier est constitué de ses écrits théoriques rédigés en russe dans les années 1918-1921 à Moscou. Le second est le dossier bilingue, rédigé en allemand et traduit par lui-même en russe, des Rückblicke (1913)/Ступени (1919). La séance sera donc organisée en deux parties.

On discutera d’abord, à travers un dialogue entre Nadia Podzemskaia et Valérie Pozner, des difficultés de traduire vers le français la terminologie kandinskienne en langue russe. Ces difficultés sont de nature différente. Il y a d’une part les termes complexes dont la signification peut être clarifiée en croisant les variantes allemandes et russes (ущемление/Hemmung). D’autre part, il y a les mots ou expressions qui sont également employés par les formalistes et les constructivistes, et l’on peut alors se demander s’ils ont les mêmes significations ou bien s’ils trouvent dans ses écrits une nuance spécifique (сдвиг, фактура). Enfin, l’artiste crée en russe des associations nouvelles, parfois en les traduisant de l’allemand (цветовая форма, рисуночная форма, etc.).

Ensuite, à travers les écrits autobiographiques de Kandinsky, Ioulia Podoroga et Catherine Perrel aborderont le problème du bilinguisme de Kandinsky comme sa façon de se positionner dans le contexte intellectuel et artistique allemand, d’une part, et dans le contexte russe, de l’autre. En comparant les deux versions du texte (Rückblicke en allemand et Ступени en russe), seront discutés les modifications, les ratures et les ajouts figurant dans l’auto-traduction russe. La volonté de s’exprimer dans сes deux langues a une visée pragmatique : Kandinsky cherche à présenter son parcours d’artiste d’abord au public allemand qui l’identifie comme un peintre d’origine russe, et ensuite au public russe qui le considère comme un peintre russe mais entièrement « germanisé ». Faut-il insister sur cette identification de type national ou bien le bilinguisme de Kandinsky permet-il, au contraire, de dépasser ce genre de distinctions ? Un texte autobiographique, de nature plus intime, a vocation à répondre à cette question. Quelle image donne-t-il de l’artiste, dans l’une et dans l’autre langue ? Quels éléments spécifiques, propres à ce texte, faut-il prendre en compte lorsqu’on entame sa traduction en français ?