All. Textoanalyse ; Angl. Texto-analysis ; Ar. ? ; Chin. ? ; Esp. Textoanálysis ; It. Testanalisiou Testo-analisi ; Jap. ? ; Port. Textanálise ; Rus. Tekstoanaliz [Rem. : en allemand, ne pas confondre avec « Textanalyse » qui désigne une analyse structurale-linguistique du texte]
• Méthode d’approche psychanalytique des œuvres littéraires consistant à « écouter », en laissant de côté l’auteur, ce qu’un texte murmure à l’inconscient du lecteur et du critique (le mot peut également désigner la lecture textanalytique d’un texte particulier) ; l’avant-texte doit en relever dans la mesure où il est texte.
Hist. Ce terme a été proposé (Bellemin-Noël 1978 : 103, note) pour marquer une différence à la fois avec la « psychobiographie » (jugée aléatoire et inutile comme visant l’inconscient de l’auteur) et la « psychocritique » de C. Mauron (qui s’intéresse à tous les écrits d’un écrivain et donc finalement à l’auteur) ; l’objet visé par la textanalyse a été d’abord « l’inconscient du texte » (Bellemin-Noël 1979), puis, pour éviter quelques malentendus, « le travail inconscient du texte » (Bellemin-Noël, 1988 : 23), enfin, pour plus de précision, « le travail inconscient de la lecture » (Bellemin-Noël 1996 : 77) : ces distinctions sont importantes dans le champ de la génétique car on est parti de l’hypothèse d’un texte clos et pour ainsi dire achevé et que l’on a affaire ici à du texte en développement.
Théor.Il s’agit de dégager et de relancer les effets d’inconscient qui se produisent dans un texte particulier. Le critique textanalyste se met à l’écoute de son texte en laissant s’établir, avec un maximum de neutralité accueillante et une culture disponible sans préjugé, un contact d’inconscient à inconscient, comme en clinique. La visée de cette écoute est de percevoir le travail fantasmatique initié et suscité par l’écriture créatrice, qui ne maîtrise jamais entièrement la totalité ni la nouveauté des effets de sens qu’elle produit chez les lecteurs. Ceux-ci deviennent en quelque sorte, pour cette occasion, les « coauteurs » du texte. La tâche propre du critique consiste ensuite à écrire – au plein sens du mot, sans volonté de maîtrise – une « lecture » qui s’efforce d’amorcer et de relancer chez son propre lecteur un travail inconscient analogue. C’est pour le profit du public que l’on ajoute à l’œuvre du créateur cette dimension à la fois imprévue et inconsciemment programmée.
afin de simplifier le problème, les premières textanalyses ont pris pour objet des œuvres sans auteur, les contes de fées, et des nouvelles fantastiques qui semblaient taillées sur mesure pour ce genre d’étude (Mérimée, Gautier, Barbey). S’est rapidement posée la question de délimiter ce qu’était concrètement un « texte » : un rêve prélevé dans un roman (Swann chez Proust), un sonnet pris dans un recueil ou Àla recherche du temps perduen entier ? Enfin il a fallu affronter le risque de rencontrer l’auteur dans les récits autobiographiques (Stendhal, Breton, Leiris). Entre 1990 et 1996, la collection « Le texte rêve », aux PUF, a donné à divers spécialistes l’occasion d’aborder sous cet angle une vingtaine d’œuvres de notre littérature.
On ne peut se contenter de dire que cette voie d’approche s’applique tout naturellement au cas de l’avant-texte, carelle fut avant la lettre, par l’attitude face au texte qu’elle présupposait, l’élément déclencheur qui a rendu incontournable ce concept élaboré contre l’idée convenue des brouillons-résidus. Les étapes de la rédaction forment autant de « textes », qui ne deviennent provisoires qu’après coup, quand l’écrivain les reprend pour les transformer. On peut textanalyser les divers états successifs dès lors qu’ils offrent des modifications significatives. Du fait qu’ils constituent un ensemble mouvant, ils bénéficient des privilèges de l’être en gestation, à commencer par les frémissements de la vie et en continuant par l’ouverture à des avenirs imprévus.
Cette façon de faire a été illustrée d’emblée par la lecture du manuscrit complet d’un poème de O.-V. de L.-Milosz, « La Charrette » (Bellemin-Noël 1972) : derrière la couleur sociale et religieuse, puisque c’est la carriole des éboueurs en 1910 et que la méditation du poète était au départ une prière du matin, on voit l’adresse à Dieu s’effacer au profit de la complainte d’un solitaire malgré lui, tandis que l’appel au Père se dissimule sous l’insistance des signifiants « p-r » et que l’image de la mère-épouse disparue déchire le cœur d’un orphelin. Un autre exemple majeur fut fourni par le manuscrit du poème « Été » de Valéry (Aragon 1979) où par exemple l’évocation érotique de « l’humide bouche ombreuse » d’une « dormante femme » au « sein mûr » cède la place au « vase obscur » [tête vide] d’une « enfant ravie en un poreux sommeil » ne montrant plus qu’un « sein pur ». Dès 1983, un numéro de Littératurea élargi le champ avec des manuscrits de Hugo (Gohin), Giono (Chabot), Vigny (Jarry) et Flaubert (Willemart) – où parfois l’écoute était de surcroît mise au service d’une approche de l’écrivain. En 1995, le numéro « Psychanalyse » de Genesisa fourni d’autres exemples : Aragon (Lance-Otterbein), Supervielle (Collot), Claudel (Jarry) en même temps, d’ailleurs, que de manuscrits de Freud lui-même et de Marie Bonaparte.
D’une manière générale, la fréquentation des avant-textes rend sensible à l’autonomie et à la prégnance de l’ouvrage en rédaction. Tant que l’auteur ne l’a pas abandonné pour le publier comme achevé, il exerce sur lui une fascination qui en fait pour ainsi dire un corps étranger. Là-devant, l’inconscient du textanalyste profite à la fois de plus de liberté et de plus de familiarité que devant une œuvre que l’achèvement a tendance à pétrifier, à sacraliser, à rendre marmoréenne et donc moins perméable.

→  AVANT-TEXTE, INCONSCIENT, PSYCHANALYSE, LAPSUS, TEXTE