14/12/2021, UNIVERSITÉ DE LILLE Campus Pont de Bois, Maison de la recherche, F044

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Organisateurs : Aurélia Cervoni (Sorbonne Université) et Andrea Schellino (Université de Rome III) (Groupe Baudelaire ITEM) et  Barbara Bohac (Université de Lille) avec le soutien de l’Université de Lille, du laboratoire ALITHILA et de l’ITEM (ÉNS-Ulm/CNRS)

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Baudelaire a cultivé avec bonheur « le ragoût de l’œuvre bizarre », selon la formule de Théophile Gautier dans la postface des Grotesques (1844). La beauté impassible (« Je hais le mouvement qui déplace les lignes »), que la tradition relie à l’esthétique classique, coexiste dans son œuvre avec des beautés alternatives, qui valorisent l’arabesque et la fantaisie, le charme de l’inattendu, de la dissymétrie, du paradoxe, voire de la difformité.

Dans son compte rendu de l’Exposition universelle de 1855, Baudelaire va jusqu’à ériger le bizarre en condition de la beauté : « Le beau est toujours bizarre. » Par un véritable tour de force théorique, il place l’exception, la singularité hors-norme au cœur d’une définition du Beau, comme pour mieux déjouer toute tentative d’enfermer l’art dans un système dogmatique et figé. Preuve de sa conscience aiguë des limites de toute entreprise esthétique et de son désir de tenir compte non seulement de l’individualité artiste mais de la richesse inépuisable de l’art et de la vie.

Ce geste théorique ne s’inscrit pas uniquement dans le contexte d’une valorisation de l’artiste comme créateur original, dépositaire d’une vision singulière que matérialise l’œuvre d’art. Il témoigne aussi, plus largement, d’un intérêt pour ce qui est singulier, déroutant, irréductible à nos cadres d’appréhension habituels. Il ouvre l’art à ce qui relève du mélange, de la bigarrure, de l’incohérence, à l’informe et au monstrueux : autrement dit à ce qui risque de mettre à mal non seulement l’unité esthétique de l’œuvre mais l’idée même d’un ordre du monde.

Comment situer Baudelaire dans l’histoire littéraire et iconographique des beautés alternatives, protéiformes, voire monstrueuses ? À quelle(s) généalogie(s) se réfère-t-il ? L’influence du baroque et du rococo, de la caricature, le souvenir des visions hallucinées du romantisme allemand et anglais, ainsi qu’une profonde curiosité pour les civilisations « barbares » et les ornementations de l’Orient se reflètent dans son œuvre. Et la liste de ces influences est loin d’être exhaustive…

« Il existe un genre auquel conviendrait assez le nom d’arabesque, où, sans grand souci de la pureté des lignes, le crayon s’égaye en mille fantaisies baroques », écrit Théophile Gautier dans la postface des Grotesques (1844). Chez Baudelaire, l’esthétique du bizarre, de la beauté alternative, ouverte à l’irrégulier et au difforme, se prête à l’expérimentation littéraire et à l’émergence de formes nouvelles (poèmes en prose, originalité de la versification, etc.). Quel rapport ces formes entretiennent-elles avec la modernité littéraire ? Peut-on esquisser une poétique de l’arabesque et de la fantaisie baudelairiennes, une poétique du grotesque, de la caricature ?

Le goût de Baudelaire pour l’étrange, le bizarre, le dissymétrique et le paradoxal ressortit à une culture de la marginalité et de l’autodérision qui se développe à partir de 1830, illustrée entre autres par Les Jeunes-France (1833) de Gautier. Dans quelle mesure relève-t-il de la mystification ? Où se situe la frontière, poreuse, entre le bizarre et le mauvais goût ?

La thèse sur le Beau et le bizarre est le versant esthétique d’une curiosité tournée vers ce qui, aux plans moral et philosophique, échappe à l’ordre, à la régularité et à l’harmonie ; une curiosité où se manifestent « l’amour de l’insaisissable, le sentiment des contrastes violents, des épouvantements de la nature » caractéristiques, selon Baudelaire, de l’esprit moderne ; une curiosité qui affronte le péril de la déstabilisation, du désarroi. Dans le sillage des Gobbi de Callot et des Caprices de Goya, Baudelaire poète des beautés paradoxales, de l’informe et du difforme, est aussi un moraliste, qui se plaît à souligner et à dénoncer les errements de la nature humaine. On pourra s’interroger sur les articulations possibles entre morale et esthétique. La beauté séduisante du mal implique-t-elle toujours la dissymétrie ? la charge satirique ? le second degré ? Peut-on envisager la représentation du mal comme une ascèse, au sens intellectuel et religieux ?

Formant avec des notions telles que le nouveau, la surprise, la modernité, le mal, un réseau de rapports complexes qui méritent d’être étudiés de près, le bizarre contribue à mettre en lumière les tensions qui travaillent la pensée et l’œuvre de Baudelaire, ainsi que sa puissance de renouvellement.

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