Séminaire Décrire la création / 2022-2023

17/11/2022, ENS, 29 rue d’Ulm, salle U209 - 17h00 à 20h00

Vladimir Favorsky, Livre de Ruth, 1925. ©Vladimir Favorsky et ses héritiers

Au lendemain de la révolution et de la guerre civile, les années Vingt en Russie sont une période incroyablement vivante et complexe, faite de nombreux phénomènes difficilement cataloguables et présentant plusieurs logiques souvent contradictoires. Objets d’étude pour les spécialistes qui, le plus souvent, ne dialoguent même pas entre eux, ils sont rarement vus ensemble, et plusieurs sont négligés voire oubliés. Notre pari est de rompre cet isolement et de proposer des recherches comparées des corpus artistiques appartenant aux contextes différents, mais partageant les mêmes problématiques transversales.

Ainsi, l’histoire du Livre de Ruth de Vladimir Favorsky et Abram Efros interroge la littérature, mais aussi l’art du livre ; les figures de Vladimir Favorsky et Pavel Florensky mènent à la fois à la GAKhN et aux Vkhoutemas, où la théorie de la couleur est élaborée ensemble par les scientifiques et les artistes. La question du portrait et de l’icône moderne, objet de réflexion constante pour Vladimir Komarovski, ami de Florensky, intéresse également les formalistes théoriciens de la GAKhN, en premier lieu Alexandre Gabritchevsky, ami de Boris Jarkho et de Maximilian Volochine.

Marina Akimova, chercheuse à l’Institut de culture mondiale, Moscou, lauréate du programme Pause accueillie à l’ITEM
Le thème biblique à l’Académie d’État des sciences de l’art et dans ses environs

Au début des années 1920, les histoires et les personnages bibliques sont devenus l’objet d’une refonte dans une nouvelle situation historique. Certains membres de la GAKhN et de son milieu artistique participent à ce mouvement culturel caché. En 1925, Le Livre de Ruth est publié, traduit par Abram Efros et illustré par Vladimir Favorsky. Ce chef-d’œuvre de l’art du livre est depuis longtemps apprécié des bibliophiles et des historiens du livre. Notre intervention révèle le contexte moins connu de cette œuvre. Il s’agit des tentatives antérieures d’Efros de faire des traductions poétiques du texte biblique. Ces traductions manuscrites ont été rassemblées dans un livre illustré, comme un livre d’artiste. Les pages de ce manuscrit seront présentées et commentées dans la conférence. Au début des années 1920, Maximilian Volochine, qui s’est lié d’amitié avec certains membres de la GAKhN, a partagé avec eux son intérêt pour l’Ancien Testament. En partie stimulé par cela, un autre académicien, le médiéviste Boris Yarkho, a eu l’idée de créer une œuvre d’art, – un récit-parabole sur le thème de Lot et de ses filles s’échappant de Sodome. Ce sujet, un des plus célèbres parmi les sujets bibliques, a inspiré en même temps Anna Akhmatova, qui a offert sa propre interprétation poétique de l’image de la femme de Lot. La conférence proposera de voir non seulement le lien culturel, mais aussi génétique entre ces œuvres. En outre, nous analyserons l’actualité des récits bibliques par rapport au moment historique dans lequel se trouvaient les intellectuels des années 1920.

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Kveta Kazmukova, artiste, étudiante en Master Religion und Kultur, Humboldt-Universität zu Berlin
L’iconographie byzantine et la modernité : le cas de Vladimir Komarovsky, un artiste russe oublié

La conférence est consacrée à l’œuvre de Vladimir Komarovsky, né à St. Petersburg en 1883 et fusillé à Boutovo (aujourd’hui Moscou) en 1937, artiste moderniste russe, peintre et restaurateur d’icônes, redécouvert récemment notamment grâce aux portraits de Pavel Florensky et à ses tableaux conservés au Musée de Noukous (Ouzbékistan). On se concentrera sur la période de son internement à Ichim (Sibérie occidentale) en 1925-1928, durant laquelle son œuvre trouve un développement original : des motifs dépourvus d’une connotation religieuse explicite s’expriment néanmoins conformément à l’héritage formel byzantin. La production artistique de Komarovsky et son travail d’iconographe byzantin semblent alors s’enrichir mutuellement.

Notre objectif est de comprendre cette œuvre dans le contexte spirituel et artistique du milieu fréquenté par Komarovsky (il fut un membre actif du collectif Makovets, et échangeait des idées avec Pavel Florensky, ou encore Alexeï et Sergueï Mechev, autres figures influentes de l’orthodoxie moderne russe du début de siècle), ainsi qu’en rapport avec le langage formel émanant de la tradition byzantine. De quelle façon doit-on contempler ces œuvres « profanes », quelle disposition dans le temps, ou diataxis, un concept cher à Komarovskij, recherchent-t-elles, vu que la tradition donnait légitimité à l’image (et à l’art tout court) à travers la notion de sacralité ? Doit-on les regarder comme un projet pour une icône « réaliste », ou comme une proposition d’une œuvre d’avant-garde sacrée ? Comment Komarovsky se sert-il de la tradition byzantine en tant que moyen de communication avec une réalité de la vie, dans la période de la Nouvelle politique économique (NEP) ?

L’intérêt général de cette analyse est de rendre visible une avant-garde artistique qui se forme autour d’une nécessité de rendre le sacré. Le questionnement fait partie d’un projet de recherche comparée sur les relations entre la modernité et la tradition byzantine, qui devrait permettre d’arriver à une perception plus nuancée de ce phénomène complexe. Au-delà de l’Empire russe, ce projet touche les territoires de l’Empire ottoman. On peut mentionner, parmi les exemples, l’artiste grec Photis Konoglou, ou le prêtre Metodij Kusevn, originaire du Prilep (actuelle Macédoine du nord).

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Daria Sorokina, doctorante à l’ENS, ITEM
L’influence de la doctrine des couleurs de Sergueï Kravkov sur la théorie et la pratique des organisations artistiques dans le Moscou des années 1920

La conférence abordera tout d’abord la manière dont l’éminent scientifique et psycho-physiologiste Sergueï Kravkov a développé sa théorie des couleurs à l’Académie d’État des sciences de l’art, les origines de ses idées et la manière dont elles ont évolué et ont été transformées. Deuxièmement, des exemples spécifiques seront présentés sur la manière dont les théories de Kravkov développées à l’Académie ont été appliquées en pratique aux Vkhoutemas, à la fois sous la forme d’un cours magistral intitulé Enseignement de la couleur et sous la forme de projets pratiques menés par des étudiants et des enseignants. On examinera notamment l’influence des idées de Kravkov sur l’association Octobre des artistes de gauche et leurs projets, ainsi que sur le principe de l’organisation scientifique du travail. Troisièmement, la conférence se penchera sur les méthodes selon lesquelles les éminents artistes soviétiques Gustav Klucis et Konstantin Istomine, en collaboration avec Sergueï Kravkov, ont enseigné la théorie des couleurs au Vkhoutemas.