Cette prestigieuse bibliothèque de New York conserve un grand nombre de lettres de Marcel Proust ainsi qu’un fragment du manuscrit d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs1. Bien que la plupart de ces lettres aient été publiées par Philip Kolb, il en reste trois d’inédites2. La première, à Raphaël-Georges Lévy, est la seule lettre de Proust à ce correspondant qui nous soit parvenue. En effet, aucune lettre à Raphaël-Georges Lévy n’avait été retrouvée jusqu’à présent, bien que la correspondance de Proust atteste de son existence3. La seconde, à un ami non identifié, est à placer avec les nombreuses lettres flatteuses que Proust écrivait pour remercier un auteur de l’envoi de son livre. La dernière, ainsi que la dédicace, à Florence Blumenthal, complète la correspondance, récemment retrouvée, de Proust avec cette mécène américaine4.

Avant de présenter ces lettres, remarquons que, contrairement à ce que pourrait laisser croire la publication de la Correspondance, Proust soigne peu ses lettres. Elles sont remplies de ratures, de surcharges, d’oublis, de répétitions et de contractions de mots. Au fond, comme dans ses manuscrits, mais dans une moindre mesure, Proust remplit les pages dans tous les sens, rajoutant régulièrement un dernier paragraphe en haut de la première page de ses lettres et même de ses dédicaces. Il avoue lui-même écrire sur n’importe quelle feuille de papier se trouvant à sa portée. Il ne prend donc aucun soin de l’esthétique ni de ses lettres ni de ses dédicaces.

Un expert financier

Raphaël-Georges Lévy (1853-1933) est un cousin de Marcel Proust. En effet, il est le frère de Mme Daniel Mayer, née Marguerite Lévy (1859-1926), dont le mari5 est le cousin germain de la mère de Proust6. Il eut une formation à la fois scientifique et littéraire, et devint professeur d’Économie à l’Ecole des Sciences Politiques. Il est élu membre de l’Académie des Sciences et morales politiques en 1913 et Sénateur de la Seine en 19207. Cet économiste réputé publia de nombreux ouvrages, dont le premier fut cependant un volume de poésies inspirées de Musset8. Ces cousins par alliance se sont peut-être rencontrés pour la première fois lors d’une soirée littéraire9, le 18 avril 1896, chez Mme Guillaume Beer10. Proust est peut-être aussi allé à la villa que Lévy possédait à Deauville. Mais ils se sont en réalité peu fréquentés, et leur relation, comme bien d’autres dans la vie de Proust, est restée surtout épistolaire. À la mort de ses parents, Proust hérite d’un important portefeuille boursier. C’est à partir de 1907 ou 1908 qu’il se tourne vers Raphaël-Georges Lévy pour des conseils de placements boursiers. Il multiplie ensuite ses demandes d’information et de services11. Cependant, il insiste à plusieurs reprises et à divers correspondants qu’il ne connaît guère cet économiste12. La lettre de Proust indique qu’il a lu au moins un des ouvrages de Lévy, probablement celui où le financier se penche sur l’importance de la spéculation. Un passage en particulier a pu frapper l’écrivain qui devra payer pour la publication du Côté de chez Swann :

La pensée humaine elle-même donne matière à des spéculations. Le libraire qui achète le manuscrit d’un auteur ne lui paie une certaine somme que parce qu’il espère vendre un nombre d’exemplaires tel du livre imprimé, qu’il recouvre son prix d’achat, les frais qu’il a dû faire pour l’édition, et réalise en outre un bénéfice. Le libraire a spéculé à la hausse sur les idées, sur le style, sur le renom d’un écrivain13.

Par sa formation classique et philosophique, Proust a dû aussi s’intéresser à un modèle que donne Lévy :

Thalès de Milet, le célèbre philosophe grec, acheta un jour toute la récolte d’olives de son district. Des intempéries survinrent qu’il avait prévues grâce à ses connaissances météorologiques ; elles augmentèrent considérablement la valeur de ces fruits. C’est la seule réponse que Thalès fit à ses amis « pratiques » qui lui avaient un jour objecté l’inutilité de sa science. « Si les savants ne s’enrichissaient pas, leur dit-il en riant, c’est qu’ils le dédaignent ; mais les spéculations leur sont plus faciles qu’aux autres, car ils savent mieux raisonner »14.

Cet exemple n’a pu qu’encourager Proust dans la conviction qu’il saurait investir à la Bourse. D’ailleurs, les qualités pédagogiques de Lévy étaient telles, que ses étudiants pouvaient croire avoir tout compris : « Il savait rendre lumineuses les questions les plus arides et, en sortant de l’amphithéâtre, chacun de ses auditeurs avait conscience d’être à même de diriger une grande banque d’affaires »15. Ce genre d’illusion coûtera cher à Proust. Pourtant, il avait aussi un autre cousin, Lionel Hauser16, qui était son conseiller financier principal. Hauser aura beaucoup de mal à empêcher Proust de se lancer dans de folles spéculations, comme le montre leur volumineuse correspondance. De sorte que leurs rapports deviendront :

ceux d’un fils avec son père, s’il lui demande un avis, d’un pénitent avec son confesseur, lorsqu’il lui avoue qu’il n’a pas suivi ses conseils, et enfin d’une maîtresse avec son amant lorsqu’il veut calmer l’exaspération bien compréhensible de Lionel Hauser devant le désastreux bilan de ses sottises17.

N’ayant retrouvé qu’une seule lettre de Proust à Lévy, probablement une des premières, nous ne pouvons que spéculer sur le ton de leurs échanges. Il est curieux que, dans ses lettres à Marguerite Mayer, Proust ne mentionne qu’une seule fois ses rapports avec Raphaël-Georges Lévy : « je ne sais pas si tu as su que j’ai été en correspondance il y a un an avec ton frère qui a été assez bon pour me donner de précieux et intéressants conseils financiers »18. Si Lionel Hauser se méfie des nombreux conseils boursiers des amis de Proust, au moins ceux de Raphaël-Georges Lévy trouvent-ils grâce à ses yeux19. Proust croit de toute façon qu’il saura, mieux que ses banquiers qu’il trouve trop timorés, réinvestir les valeurs sûres que ses parents et son oncle avaient soigneusement choisis, afin de réaliser de gros bénéfices20. Proust croit ainsi faire preuve de bon sens dans cette requête à Louis d’Albufera21 :

As-tu dans les conseils que te donne la Maison Heine et ta propre sagacité des idées de placements sûrs et très rémunérateurs 2°) des idées de placements encore plus rémunérateurs et un peu moins sûrs 3°) des idées de spéculation. Tout ceci parce que je vais sans doute vendre beaucoup de titres, ce qui me donnera de l’argent à réemployer22.

Sûr de ses capacités, il affirme même, avec une pointe de sado-masochisme :

[…] mes pauvres parents étaient convaincus que je serais toute ma vie incapable de lire une lettre d’affaires, d’apporter à une chose d’argent la moindre précision. Et je pense avec tristesse au plaisir qu’ils auraient eu et n’ont pas eu, de me voir si exact comptable23.

En réalité, comme le remarque un biographe de Proust :

La Bourse est pour lui un royaume de conte de fées où des enchanteurs, d’un coup de baguette, font surgir des rivières d’argent, des palais remplis de perles et de diamant. Plus la société qui lance l’affaire porte un nom exotique, plus le pays où elle opère est lointain, plus vif est l’attrait, plus grande la confiance, comme si celle-ci était en fonction inverse de la distance24.

Ainsi dans une lettre à son ami Reynaldo Hahn se laisse-il aller à son rêve éveillé :

À l’heure qu’il est mon esprit subtil que le roulis caresse voyage entre les mines d’or d’Australie et le chemin de fer du Tanganyka et se posera sur quelque mine d’or qui j’espère méritera vraiment son nom25.

La fascination de Proust pour les noms des actions boursières – autant que les noms dans un indicateur de chemin de fer pour le héros de la Recherche – est évidente dans sa lettre à Lévy. Les motivations irrationnelles de Proust à l’œuvre dans l’achat d’actions apparaissent clairement dans une lettre où il s’amuse à expliquer pourquoi il a remplacé certaines valeurs par des actions d’El Banco du Rio de la Plata et par des obligations de Santa Fé :

[…] uniquement pour avoir l’amusement de vous le raconter et de vous entendre me répondre « Je trouve ça roulant ! » C’était un plaisir innocent que je souhaitais et il m’a été refusé. J’avais même pensé prendre une action de Rio Janeiro […] Ceci est un peu de pédantisme et de l’étalage pour vous montrer que je connais maintenant l’Amérique du Sud aussi bien que vous26.

Proust adore échanger des « tuyaux » boursiers, comme dans une autre lettre à d’Albufera, où il reste cependant prudent :

[…] il y a une affaire très hasardeuse qui peut rester plusieurs années sans rien donner, mais où on gagnera beaucoup d’argent, ce sont les actions de Rio Janeiro Tram Light and Power. Je n’ai pas besoin de te dire que ce ne sont pas mes conseillers de la Maison Rothschild qui m’ont conseillé cela. Quand quelque chose rapporte plus de 2½ ils tremblent. Du reste je n’en ai pas pris et n’en prendrai peut’être pas. Mais pour une fortune comme la tienne c’est à voir27.

Mais il déchantera vite, et se rendra compte qu’il n’est pas facile de « jouer » à la Bourse. Ainsi, il regrettera d’avoir suivi les recommandations du rédacteur du « Courrier de la Bourse » au Figaro : « J’ai fait tout ce que me recommande Yvel28 dans le Figaro et cela ne me réussit pas »29. De même, il en viendra à critiquer la « politique » boursière de Raphaël-Georges Lévy (telle que Proust l’a comprise : garder les valeurs élevées et vendre les valeurs basses) qui lui paraîtra « très fâcheuse »30. Proust prendra enfin conscience que ses spéculations boursières lui font subir de grosses pertes, et il essaiera d’analyser cette nouvelle passion pour pouvoir la freiner31 :

Seulement cette fièvre du jeu, qui s’était déjà manifestée à Cabourg sous forme de baccara et maintenant sous cette forme plus grave, ne durera pas. Peut-être est-ce la stagnation de ma vie solitaire qui a cherché son pôle opposé32.

Il trouva peut-être une consolation dans l’exhortation suivante de Raphaël-Georges Lévy :

La véritable fortune est le capital qui peut procurer un revenu. Or, à cet égard, il n’est rien de plus grand que l’homme lui-même, le capital humain qui, par le travail est producteur de richesse. Le cerveau d’un grand savant, l’intelligence d’un médecin, la science d’un professeur, le génie d’un inventeur ou d’un industriel, sont, au point de vue non seulement de la puissance d’une nation mais de sa force économique, quelque chose de très supérieur à ce que représente un capital épargné d’un million qui assure 30, 40 ou 50. 000 francs de rente à son possesseur33.

Proust compensera quelque peu ses pertes à la Bourse lorsqu’il retournera à son travail d’écrivain et touchera de considérables droits d’auteur. Il pourra ainsi faire mentir l’adage italien que Raphaël-Georges Lévy aimait à citer : « Padre mercante, figlio cavalcante, nepote mendicante »34. Finalement, ses mésaventures de boursicoteur lui fourniront le point de départ pour une série d’articles. En effet, la baisse des actions De Beers (objet récurrent des plaintes de Proust) était en partie liée au scandale de l’affaire Lemoine, qui deviendra justement le thème de tous ses pastiches. Cet exercice de style l’aidera à se débarrasser de ses influences littéraires, et à se lancer dans sa propre Recherche.

Lettre 1 : À Raphaël-Georges Lévy35

[début 1908 ?]36
Cher Monsieur
Vous m’avez tout de même écrit ! Comme je vous remercie ! Je savais que c’étaient vos idées sur l’organisation défectueuse. Et je les crois vraies, fécondes, et riches de vérité pratique et applicable aussi. Mais je ne savais pas que d’une façon absolument contingente, relativement à la hausse actuelle, elles étaient une réponse à ma question37. Sans cela je ne [me] serais pas permis de vous écrire, je me serais rapporté à votre livre38 et aurais interrogé l’oracle déjà émis, sans chercher à faire parler surérogatoirement l’augure39.
Mais je n’avais pas trop peur, car je sais qu’il est de ceux – les plus sérieux – qui savent sourire. Du reste tout cela est pour les infimes sommes d’un pauvre, et de la plus mauvaise espèce de pauvre, celle qui ne peut pas travailler. Mais si petit que soit la somme, elle est beaucoup pour moi.
Votre bien reconnaissant
Marcel Proust
J’ai trouvé la chose du Figaro délicieuse40.
Je vois que cette lettre a été oubliée près de mon lit41 comme je ne suis pas bien depuis longtemps – qu’allez vous penser de moi ! – . Je n’ai pas acheté d’East Rand42. – . J’ai acheté un petit peu de Chartered43 et un petit peu de Ferreira Deep44. – . En dehors de cela j’ai depuis longtemps (pas acheté par moi, je l’ai hérité de mes parents) beaucoup de De Beers45 et excessivement peu de Rand Mines46. Et j’attends toujours pour vendre47. Et j’ai peut’être tort48.

Un ami poète

Je n’ai pu jusqu’à présent identifier le correspondant de cette lettre. On peut cependant, connaissant le reste de sa correspondance, postuler quelques hypothèses. Il s’agit sûrement d’un auteur du même âge, ou plus jeune, que Proust, puisqu’il l’appelle « mon cher ami », ce qu’il ne se permet pas avec ses aînés. Mais cette amitié ne remonte pas jusqu’à l’enfance ou l’époque du Lycée Condorcet, étant donné qu’il le vouvoie. Proust le remercie pour l’envoi de son livre récemment paru, or celui-ci contient des « milliers de vers », ce qui indique qu’il s’agit d’un poète chevronné. La référence à Hervieu et Mme de Pierrebourg fait penser que cet ami fréquentait, à la même époque que Proust, les salons mondains et littéraires.

Par ailleurs, une des informations majeures que révèle cette lettre est que Proust a fréquenté Ferdinand Brunetière, contrairement à ce que l’on pouvait penser jusqu’à présent. En effet, dans la Correspondance, il n’est jamais fait allusion à une rencontre entre les deux hommes, Proust ne mentionnant son nom qu’en référence à sa critique littéraire. Ainsi, Philip Kolb se montre étonné que Proust envoie une lettre de condoléances à Georges Goyau à la mort de Brunetière, car selon lui Brunetière n’est pas « quelqu’un que Proust connaît personnellement »49. Dans la lettre à Goyau, Proust semble confirmer cela puisqu’il décrit Brunetière comme : « un homme dont je ne connaissais que la pensée ». Il ajoute tout de même : « jamais on a tant connu quelqu’un en le lisant et en l’écoutant »50, ce qui indique qu’il l’a rencontré, bien que cela ait pu être uniquement dans le cadre d’une conférence. Mais la lettre présentée ici prouve qu’il a dû le voir aussi à titre privé, et qu’il a eu au moins une discussion avec le critique au sujet de leur admiration commune pour cet ami poète.

Lettre 2 : À un ami51

[Entre 1895 et 1906]52
Mon cher ami
Je suis ému de voir en ces milliers de vers dont chacun est comme une vérité révélée, et comme « un petit bonheur »53, s’attester sans répit, immanent et tangible, votre don divin. Les limites de votre juridiction semblent ne pas exister, le sous préfet [sic], le prince, le couchant perdu du ciel d’hiver54, tout relève de votre juridiction, et, nommant tout à nouveau, vous créez tout à nouveau.
Trop souffert pour vous bien parler de votre livre et vous écrire une longue lettre je me contente de vous dire que je vous admire affectueusement.
Marcel Proust
J’ai parlé de vous hier avec Hervieu55 et Madame de Pierrebourg56 et avant-hier avec Brunetière57 qui étaient au diapason de mon immense admiration pour vous58.

Une amie américaine

Cette lettre à Florence Blumenthal (1873-1930), la quatrième retrouvée, prouve à nouveau l’intérêt de Proust pour la « Fondation pour la Pensée et l’Art français »59. Bien que les compliments de Proust puissent paraître, comme à leur habitude, exagérément flatteurs, ses nombreuses lettres en faveurs d’écrivains candidats à la bourse Blumenthal, laissent à penser qu’il était sincère dans son admiration à la fois pour la fondation et sa créatrice. Il partageait d’ailleurs la reconnaissance que les Français ressentaient envers les Américains après la Grande Guerre, comme le montre cet article :

Mme George Blumenthal, une Américaine de grand cœur, dont le goût raffiné s’est de bonne heure porté vers les lettres et l’art français – nul n’ignore que sa demeure de New-York est le plus riche musée d’art gothique français qui soit aux États-Unis, – a eu l’idée d’une nouvelle fondation et, pour la réaliser, elle a groupé autour d’elle quelques personnalités éminentes, amateurs, financiers, industriels, ses compatriotes, […] désireux de s’intéresser de la manière la plus directe à ceux de nos jeunes écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, décorateurs, musiciens, qui, ayant survécu à la guerre ou nés de la guerre, vont avoir pour tâche de continuer l’œuvre de leurs illustres aînés et de poursuivre cette « course au flambeau » qui, depuis des siècles, fait rayonner au loin le génie de la France60.

Florence Blumenthal elle-même exprime aussi avec lyrisme les buts de sa fondation :

Votre pensée, vos livres, vos œuvres d’art forment un trésor sans égal au monde et sont réellement les phares de l’humanité. Si nous avons de tout cœur essayé de soigner vos blessures pendant la guerre, il nous faut maintenant nous occuper des intellectuels. Ils en ont besoin : les rayons de leur génie doivent briller au-delà des mers jusqu’à nous61.

Un certain idéalisme était donc à la source de cette fondation dont l’action sera cependant très concrète : la distribution de bourses aux jeunes artistes pour qu’ils puissent accomplir leur œuvre sans aucun souci matériel. Un lauréat soulignera plus tard la particularité de cette philanthropie :

J’imagine à bon droit que nous voyons là le cas exceptionnel d’une sorte de bienfaisance pure, analogue à ce que les philosophes appellent l’acte gratuit. Tirer pour ainsi dire du néant un apprenti écrivain ou artiste, le choisir parmi une foule sur la recommandation désintéressée de ses maîtres ou de ses aînés, encourager les intellectuels d’une nation amie sans attendre d’eux la marque de reconnaissance ordinaire, voilà ce que George et Florence Blumenthal ont accompli… […]. La fondation Blumenthal aura été une magnifique déclaration d’idéalisme au monde. Et mieux encore, une mise en pratique de cet idéalisme, un effort étonnant pour le rapprocher du réel. Je ne crois pas qu’on ait assisté, depuis les grandes époques, à une entreprise plus utile et plus brillante. Je me trompe, dans l’esprit de M. et Mme Blumenthal, au rebours des mécènes anciens, le prestige devait le céder à l’utilité. Et dans les desseins de ces fauteurs de Beaux-Arts et de bonnes Lettres, lesquels sont par principe indiscrets et ambitieux, il n’y avait que le défaut de la discrétion62.

Jacques Rivière (1886-1925), dont il est question dans la lettre présentée ici, premier lauréat de la Fondation Blumenthal, témoigne d’ailleurs très clairement de l’efficacité de cette fondation :

J’ai été aidé d’une façon très sensible et très précieuse ; sans le secours matériel qui m’a été donné par cette bourse, j’aurais dû, pour vivre et faire vivre les miens, me dépenser en articles et en œuvres fragmentaires et je n’aurais certainement pas trouvé le loisir de rédiger les deux cent ou trois cent pages de mon roman63.

Ainsi, l’article nécrologique, par Benjamin Crémieux, lauréat Blumenthal, insiste aussi sur l’originalité de l’œuvre de la généreuse américaine :

Tous les mots habituels : philanthropie, mécène, bienfaitrice, ne peuvent s’appliquer au grand cœur qui vient de mourir après de longues années de souffrance. [...] elle était toujours mue par le culte de l’esprit. Sa bonté rayonnante ne se laissait jamais guider par une pitié vague et par là même dédaigneuse. Le rôle qu’elle s’était assignée en France était de préserver le capital spirituel d’un pays durement mutilé par la guerre et d’en favoriser le développement. Toutes les œuvres fondées par Florence Blumenthal, d’une façon directe ou indirecte, tendant à cela, qu’il s’agisse de l’érection d’un pavillon aux Enfants-Malades ou de la fondation qui assure la durée de son nom et qui, par l’attribution de bourses, facilite les débuts d’écrivains et d’artistes. […] Une autre idée chère à Florence Blumenthal était de faciliter, en dehors des poncifs ordinaires, une interpénétration spirituelle franco-américaine. La mort l’a interrompue dans cette tâche. Ceux qui l’ont approchée n’oublieront ni son charme, ni sa modestie, ni cette passion qui s’emparait d’elle au contact de la poésie vraie64.

Même Jacques-Émile Blanche, ouvertement hostile à cette fondation (où il avait pourtant été nommé membre du jury de peinture), avait rendu hommage à Florence Blumenthal et loué sa charité dont il souligne aussi la discrétion :

Bénie entre toutes les femmes pour sa délicate, inépuisable charité, il n’est pas d’infortunes cachées que, les lui désignât-il un ami sûr (et elle en avait maints en France proposés à cet effet !), cette grande gallophile New-Yorkaise anonymement ne soulageât ; et plus d’une situation périlleuse fut restaurée dans d’humbles ménages où elle était venue, telle orpheline crut à une intervention spirituelle, tant le geste était invisible, douce la main qui pansait65.

Proust l’a en réalité peu connue, mais il est allé au moins une fois chez elle, avenue du Bois de Boulogne, où il a peut-être été aussi ébloui qu’un jeune lauréat, qui se souvient ainsi de son invitation à prendre le thé :

J’ai gardé de cette entrevue un souvenir ineffaçable. Cette femme svelte et brune, dont les yeux noirs brillaient d’intelligence, et dont seul un diamant marquait le rang social, me traita avec une simplicité et une gentillesse dont l’impression demeure encore66.

Proust circulait déjà aisément dans la communauté américaine installée à Paris, comme le montre la longue liste de noms qu’il énumère à Florence Blumenthal. La dernière phrase de sa dédicace présentée ici, prouve à quel point il se soucie de ce qu’il imagine être le goût littéraire des Américains. Même à la fin de sa vie, il prend grand soin de sa réputation d’écrivain en Amérique. C’est pourquoi il abandonne le projet rémunérateur d’un article mondain dans une revue américaine, pour ne pas perdre « l’estime que les Etats-Unis, ou du moins certaines personnes des Etats-Unis, me font l’honneur de témoigner »67. Il est sûrement aussi quelque peu fasciné par leur fortune, bien supérieure à celles de ses amis les plus riches, ainsi que par leur vie en perpétuel mouvement, si différente de la sienne. Dans le cas des Blumenthal, comme le raconte une nièce de Florence Blumenthal68, le couple passait leurs hivers à New York et les étés en France (ils avaient une demeure à Paris et à Grasse) ou sur un yacht dans la Méditerranée. Détail révélateur : leur richesse était telle que Florence Blumenthal ne portait jamais deux fois la même robe. Elle aurait d’ailleurs été si fière de son physique, sa beauté étant en effet célèbre69, qu’une année, au lieu d’envoyer des cartes de Noël, elle envoya un plâtre de son pied, une excentricité peu commune pour la femme d’un banquier, fût-il américain.

Lettre 3 : À Florence Blumenthal70

Samedi [25 ? septembre 1920]71
44 rue Hamelin
Madame
Cette lettre, sans objet bien précis, est autant de mon ami (et le vôtre) le duc de Guiche72, que de moi. Je désirais beaucoup que vous sachiez que, si en ce moment je traversais une période de santé pénible, qui m’a privé de venir jusqu’ici aux réunions préparatoires73 de l’Avenue du Bois74, il n’y avait là nulle négligence de ma part et que j’attendais fiévreusement un mieux, prochain je l’espère, pour venir très activement aux séances du jury75.
Comme tout cela était très compliqué à expliquer de vive voix, je voulais vous envoyer l’une ou l’autre de mes amies pour la charger d’excuser mon absence et d’affirmer mon zèle. Malheureusement une petite otite s’est jointe à mes autres maux, (Made de Ludre76 m’ayant donné pour que je ne souffre pas du bruit des boules qu’on se met dans les oreilles et que je n’ai pas pu retirer !)77[.] Cela empêchait les rares sorties que je peux faire le soir, à l’heure où mes heures <crises> cessent, et ainsi j’étais dans l’impossibilité d’aller trouver telle ou telle amie, probablement commune à vous et à moi, pour lui demander d’être mon interprète verbal et minutieux auprès de vous. Aussi ayant moins de coquetterie à faire venir auprès de mon lit un homme, qu’une femme, j’ai fait téléphoner à Guiche en lui demandant s’il voudrait bien passer chez moi. Ce qu’il a fait avec cette célérité, cette gentillesse qui sont un charme si grand chez lui, à côté de qualités plus profondes. Malheureusement il ne pouvait pas aller chez vous, il devait rejoindre sa femme78 qui doit accoucher d’un jour à l’autre d’un 5e enfant79. <(mais m’a dit que je pouvais vous parler en son nom)> J’en reviens donc à la nécessité première de vous donner l’ennui de me lire. Pour le jury lui-même j’ai reçu une lettre de M. Dezelleroys [sic]80, et je pense que c’est à lui que je dois répondre81. Je vais lui écrire que mon candidat est Jacques Rivière. Il s’est évadé plusieurs fois d’Allemagne, a été repris, et les durs traitements qu’on lui a infligés dans les camps ont laissé dans sa santé une trace si profonde que les travaux insignifiants qu’il est obligé de faire pour gagner la vie de sa femme et de ses deux petits enfants, l’absorbent trop pour qu’il puissent donner une suite à ses magnifiques débuts littéraires. <(L’Allemand82, Décadence de la Liberté83 etc. Je crois du reste que presque tous les membres du jury84 qui sont tous ou mes amis ou mes maîtres et à qui j’écrirai ou ferai parler, penseront comme moi. – . Si à votre retour je pouvais un soir causer avec vous (par exemple si vous acceptiez de venir une fois dîner au Ritz où Olivier85 à force de bons soins me fait oublier que je suis malade !) je vous dirais une idée qui m’est venue, qui me semble lumineuse, et qui n’est peut’être pas pratique du tout, car, comme je n’en ai parlé à personne, j’ignore les objections qu’on peut y faire. Ce serait de transformer ce jury en une Académie Blumenthal. Elle serait si bien composée (moi excepté !) qu’en quelques années elle serait la 1re Académie de France. L’Académie française est encombrée de politiciens86. L’Académie Goncourt ayant dans ses statuts qu’on ne peut y entrer sans faire le vœu de ne pas être de l’Académie française, se prive d’écrivains de grande valeur. L’Académie Blumenthal échapperait à ces divers défauts. Nous parlerons de cela si par hasard je vais mieux et puis me faire présenter à vous, ce qui sera très facile, les dames américaines que je connais le moins, Me Laurence87, Me Bliess [sic]88, Me Garret89, ayant été charmantes pour moi <Et ma fidèle amie Me de Polignac (née Singer)90> Et peut’être la chère Me Meredith Howland91 existe encore92. Je parlerai de tout cela à mon cher ami Walter Berry93 et vous prie Madame de présenter à Monsieur Blumenthal94 mes félicitations chaleureuses pour votre magnifique œuvre et d’agréer vous-même mes respectueux hommages[.]
Marcel Proust

Dédicace : À Florence Blumenthal95

[Octobre 1921]
A Madame Blumenthal
Respectueux hommage admiratif
Marcel Proust
Voici un an, Madame, que j’ai gardé pour vous cette édition originale de Guermantes I introuvable aujourd’hui. J’en cherche une pour Guiche et n’y réussis pas. Vous étiez en Amérique96.
Aussi je ne l’ai pas envoyée avant plus tôt. Depuis Guermantes II a paru. <,> mais accompagné de Sodome et Gomorrhe. Aussi je n’ose pas vous faire parvenir cet autre volume97, sachant l’Amérique très peu favorable à ce genre d’étude de clinique98.

1  Je remercie les ayants droits de Marcel Proust ainsi que la Pierpont Morgan Library pour l’autorisation de publier ces lettres.

2  Ces trois lettres sont collationnées à partir de photocopies. Je remercie Madame Inge Dupont, Head of Reader Services de la Pierpont Morgan Library, de me les avoir envoyées.

3  Philip Kolb d’ailleurs remarque : « Les lettres que Raphaël-Georges Lévy a adressées à Proust ne nous sont pas parvenues. Nous n’avons pu retrouver non plus les lettres que Proust lui adressa à cette époque » (Corr., t. XIV, p. 91, note 12).

4  Voir mon article « Dix lettres inédites de Marcel Proust retrouvées au Kentucky », Bulletin d’informations proustiennes (BIP), n°34, 2004, p. 13-42.

5  Daniel Emile Mayer (1852-1903), ingénieur des ponts et chaussées. Sa mère, Mme Samuel Mayer, née Ernestine Berncastel, était la sœur de la mère de Jeanne Proust, née Weil, c’est-à-dire de Mme Nathé Weil, née Adèle Berncastel.

6  Dans ses lettres à Mme Daniel Mayer, que Kolb a retrouvées, Proust la tutoie (ce qu’il ne fait pas avec son frère R.-G. Lévy) et l’appelle « Ma chère Cousine ». Il est donc impossible qu’une lettre adressée à « Madame » et utilisant le « vous » lui soit adressée, il y a là une erreur d’identification (Corr., t. XIX, p. 523).

7  Voir Louis Marlio, Notice sur la vie et les œuvres de M. Raphaël-Georges Lévy, Fimin-Didot, 1935.

8  R.-G. Lévy, Poésies, Paris, Alphonse Lemerre, 1886. Il publia la même année des poèmes dans la Revue bleue.

9  La liste des invités, où figurent Proust et Lévy, est publiée dans le Gaulois, du 20 avril 1896, p. 2.

10  Mme Guillaume Beer, née Elena Goldschmidt-Franchetti, femme de lettres qui écrivit sous le pseudonyme de Jean Dornis. Elle est la source du « Portrait de Mme X » dans Les Plaisirs et les jours de Marcel Proust (voir Corr., t. I, p. 189, note 3).

11  Ainsi Proust écrit-il à Lionel Hauser : « Mon “ami” R.G. Lévy m’a envoyé sur cette valeur [Causasian] des renseignements qu’il m’a demandés à Londres » (Corr., t. XVII, p. 214). Mais un an auparavant il avoue qu’il n’ose pas « demander un nouvel avis à M. R. G. Lévy » (t. XIII, p. 294).

12  Voir : Corr., t. XI, p. 232 ; t. XIV, p. 89 (« Je connais très peu M. R. G. Lévy, que je n’ai pas vu depuis de bien longues années, mais je lui ai souvent demandé par lettre des conseils qu’il m’a toujours donnés avec beaucoup d’obligeance ») ; et t. XVII, p. 491 (« connaissant à peine R.-G. Lévy, je l’ai chargé au commencement de la guerre d’une foule de commissions qu’il a remplies avec beaucoup de zèle, mais que depuis je n’ai pas eu l’occasion ni de le remercier, ni de le voir, ni de lui écrire une ligne depuis quatre ans »).

13  R.-G. Lévy, Mélanges financiers: la spéculation et la banque, l’avenir des métaux précieux, le change, le billet de banque, Paris, Hachette, 1894, p. 6.

14  R.-G. Lévy, op. cit., p. 21.

15  Idem, p. 10.

16  Lionel Hauser (1868-1958), représentant à Paris de la banque Warburg. Proust lui demande de l’aider à gérer ses biens dès 1907.

17  Ghislain de Diesbach, Proust, Perrin, 1991, p. 437-438.

18  Corr., t. X, p. 305, lettre à Mme Daniel Mayer, [juin 1911].

19  Lionel Hauser critique les conseils peu fiables de ses amis, mais il loue ceux de Raphaël-Georges Lévy (Corr., t. XIV, p. 256-260) et le proposera comme arbitre lors d’un différend de Proust avec une banque (Corr., t. XVII, p. 489).

20  Pour ses déboires boursiers, voir Roger Duchêne, L’Impossible Marcel Proust, Robert Laffont, 1994, le chapitre « Dilapidations », p. 659 et sq.

21  Le marquis Louis d’Albufera (1877-1953).

22  Corr., t. VIII, p. 243, [octobre 1908].

23  Corr., t. VIII, p. 306 [novembre 1908].

24  Ghislain de Diesbach, Op. cit., p. 438.

25  Corr., t. VIII, p. 252 [octobre 1908].

26  Lettre inédite (catalogue de la librairie Henri Saffroy, décembre 1987), citée dans BIP, n°19, 1988, p. 145.

27  Corr., t. VIII, p. 295 [novembre 1908].

28  Armand Yvel, pseudonyme d’Armand Lévy (1840 ?-1913).

29  Corr., t. X, p. 80 [avril 1910].

30  Corr., t. XVII, p. 425, lettre à Lionel Hauser [octobre 1918].

31  Proust a peut-être lu cet article de R.-G Lévy : « Psychologie des placements », Revue d’économie politique, février 1905, p.97-125.

32  Corr., t. XI, p. 41, lettre à Robert de Billy [février 1912].

33  R.-G Lévy, Mélanges financiers, éd. citée, extrait cité par Louis Marlio, Op. cit., p. 24.

34  Cité par Louis Marlio, Op. cit., p. 22. Adage que l’on pourrait traduire par : « Père épicier, fils cavalier, petit-fils va-nu-pieds ».

35  The Pierpont Morgan Library, New York. MA 3741.

36  La première mention d’une demande de conseils financiers à Raphaël-Georges Lévy se trouve dans une lettre de Proust à Louis d’Albufera : « Ne te tracasse pas à m’écrire pour les placements comme j’ai demandé le même conseil à M. Lambert Rothschild (par intermédiaire) à M. Fould, à M. Georges Lévy etc. » (Corr., t. VIII, p. 244 [octobre 1908]). Il semblerait que cette seule lettre à R.-G. Lévy qui nous soit parvenue soit une des premières puisque Proust l’informe qu’il a hérité d’actions boursières, ce qu’il n’aurait pas besoin de faire s’il avait déjà correspondu avec l’économiste au sujet de ses placements. Cette lettre est probablement la seconde, vu que Proust remercie Lévy de lui avoir répondu.

37  Proust pense peut-être à ce passage : « D’une façon générale, le spéculateur agit comme un régulateur […] Le spéculateur à la hausse intervient quand les prix lui paraissent dépréciés outre mesure […]. Le spéculateur à la baisse cherche à rétablir l’équilibre quand l’entraînement du public pousse les cours à des hauteurs déraisonnables » (R.-G. Lévy, Mélanges financiers,éd. citée, p. 30).

38  Il s’agit probablement de Mélanges financiers, éd. citée. Dans ce livre Lévy explique l’importance d’une bonne « organisation » des différentes sortes de banques, et fait un panégyrique de la spéculation. Proust a dû s’intéresser particulièrement au premier chapitre intitulé « Définition, nécessité et universalité de la spéculation ».

39  Dans une lettre à Hauser, Proust reprendra cette comparaison : « M. Raphaël G. Lévy (que je m’aperçois que je te cite toujours comme l’Oracle de Delphes ce qui doit te faire croire que je suis son grand ami alors que je le connais à peine) m’adjure de ne rien vendre » (Corr., t. XI, p. 232). Or, curieusement, Proust utilise cette même image de l’oracle de Delphes pour qualifier Robert de Montesquiou (Corr., t. II, p. 170), et dans son roman, où Charlus est « une Pythie sur son trépied » (RTP, III, p. 87), ou encore Norpois, dont la voix tombe « comme le marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes » (RTP, I, p. 144).

40  Il s’agit sûrement d’un article de R.-G. Lévy paru dans Le Figaro, mais que je n’ai pu retrouver.

41  Ceci confirme que toute datation des lettres de Proust est hasardeuse, même dans les rares cas où il les date. D’ailleurs il avoue : « Je m’aperçois que les dates de mes lettres sont quelque fois celles de leur confection, mais non de leur départ » (Corr., t. XV, p. 89). Cette habitude expliquerait pourquoi il date si rarement ses lettres.

42  « East Rand » est une valeur boursière dont le nom n’apparaît pas dans les lettres de Proust, mais elle est mentionnée par Lionel Hauser (Corr., t. XVI, p. 39-41 [février 1917]).

43  En janvier 1910, Proust demandera à Hauser : « Est-ce que tu me conseilles de vendre ma Chartered et ma de Beers ? » (Corr., t. X, p. 34).

44  En 1912 Proust pense avoir fait une mauvaise affaire avec cette valeur boursière qui a baissé en dessous du prix d’émission (Corr., t. XI, p. 134-135).

45  En septembre 1908 Proust écrit à Lionel Hauser au sujet de cette valeur : « j’avoue ne pas oser me décider encore à réaliser ma perte de 400 francs par titre » (Corr., t. VIII, p. 216), et déjà en mars il demandait à Louis d’Albufera : « As-tu vu que dans mes pastiches du Figaro, j’ai parlé de ma déconfiture avec la De Beers ? » (Corr., t. VIII, p. 76). Voir le pastiche « L’Affaire Lemoine par Michelet » (Le Figaro du 24 mars 1908) qui sera repris dans Pastiches et Mélanges (CSB, p. 27).

46  Cette valeur apparaît dans la correspondance de Proust à partir de 1911, lorsqu’il se lance dans une grosse spéculation boursière. La baisse de cette valeur lui ayant causé de grosses pertes, Proust se débarrassera de ses Rand Mines, mais s’en repentira en voyant ensuite leur cours remonter (voir Corr., t. XI, p. 57). Il doit lui en rester encore en 1919 puisqu’il s’intéresse à leur introduction aux États-Unis (Corr., t. XVIII, p. 459).

47  En 1911 Proust hésite encore à vendre ses actions De Beers (Corr., t. X, p. 379).

48  Ce deuxième paragraphe en post-scriptum est ajouté en tête de la lettre.

49  Philip Kolb, Corr., t. VI, p. xxii.

50  Corr., t. VI, p. 314, lettre à Georges Goyau, [décembre 1906].

51  The Pierpont Morgan Library, New York. MA 3738.

52  Proust indique avoir vu Hervieu, son amie et Brunetière. Or il fréquente les deux premiers dès 1895, et Brunetière meurt le 9 décembre 1906.

53  Il s’agit peut-être du titre d’un poème de ce volume de vers.

54  Ces sujets disparates font penser qu’il est ici question non seulement du volume de vers mais aussi d’autres œuvres, peut-être théâtrales.

55  Paul Hervieu (1857-1915), écrivain, élu à l’Académie française en 1900. Une note dans le « Carnet 4 » révèle qu’Hervieu fut un des modèles de Bergotte (Marcel Proust, Carnets, édition F. Callu et A. Compagnon, Gallimard, 2002, p. 396). Proust fréquentait Hervieu surtout par intérêt (pour pouvoir publier), puisque, lorsque sa mère lui reproche le projet d’un dîner, le jeune Marcel se plaint ainsi : « Calmette, pour ne prendre que lui, ou Hervieu, sont aussi utiles pour moi que Lyon Caen pour Papa ou ses chefs pour Robert » (Corr., t. III, p. 266).

56  La baronne Aimery Harty de Pierrebourg, née Marguerite Galline (1856-1943), écrivain, dont le nom de plume était Claude Ferval. Sa liaison avec Hervieu était fort connue et durait depuis 1890.

57  Ferdinand Brunetière (1849-1906), professeur et critique littéraire.

58  Ce post-scriptum est écrit en diagonale, d’une écriture plus grande et plus allongée, sur la page en face.

59  Pour des informations sur les Blumenthal et leur fondation, voir mon article cité (BIP, n°34, 2004, p. 19-31).

60  André Dezarrois, « La Fondation américaine pour la pensée et l’art français », Bulletin de l’art ancien et moderne (supplément hebdomadaire de la Revue de l’art ancien et moderne), 10 juillet 1920, pp. 97-98.

61  Florence Blumenthal, citée par André Dezarrois, « Notre Tribune : La Fondation américaine pour la pensée et l’art français », La Revue de l’art ancien et moderne (novembre 1920, n° 220), t. 38 (juin-déc. 1920), p. 193.

62  André Thérive, « La Fondation Américaine pour la Pensé et l’Art Français », Premier Recueil de l’Association Florence Blumenthal, Firmin-Didot, 1935, pp. 2-4.

63  Jacques Rivière, cité par Maximilien Gauthier, La Fondation américaine Blumenthal pour la pensée et l’art français, PUF, 1974, p. 11.

64  Benjamin Crémieux, « Florence Blumenthal », Nouvelle revue française, 35 (1930), p. 756.

65  Jacques-Émile Blanche, « Les Arts et la vie – Transformation de l’idéal d’un artiste d’aujourd’hui – Fondation Blumenthal (conclusion à une série d’articles) », La Revue de Paris, 1er octobre 1920, p. 637.

66  André Thérive, article cité, p. 3.

67  Corr., t. XXI, p. 30, lettre à Walter Berry, [janvier 1922].

68  Katharine Meyer Graham, qui fut la directrice du Washington Post, publia son autobiographie, où il est brièvement question des Blumenthal : Personal History, Vintage, 1998 (voir pp. 5-9).

69  Voir son portrait par Giovanni Boldini, Portrait de Mrs George Blumenthal, au Brooklyn Museum.

70  The Pierpont Morgan Library, New York. PML 198567. Cette lettre est reliée dans un exemplaire dédicacé de l’édition originale de : A la recherche du temps perdu, Tome III, Le Côté de Guermantes I, édition de la nouvelle revue française, 1920. Elle figure comme lot n° 243 dans le Catalogue de beaux livres anciens et modernes provenant de la bibliothèque de M. X [Georges Blumenthal], Paris, Giraud-Badin, 1933.

71  Cette lettre date obligatoirement d’avant la réunion de vote du jeudi 30 septembre 1920. L’absence de Proust aux réunions préparatoires, et la similitude de cette lettre avec celle du 28 septembre à Paul Léon, indiquent qu’il s’agit ici soit du samedi 18 septembre, soit, plus probablement, du samedi 25 septembre.

72  Le duc Armand de Guiche, futur duc de Gramont (1879-1962). Ce grand ami de Proust n’était pas un simple mondain, mais un savant, spécialiste d’aérodynamique et d’optique, qui se consacrait aussi à la peinture. Il figure à plusieurs reprises dans le pastiche de Saint-Simon (PM, dans CSB, p. 38-59). Cette lettre à Florence Blumenthal nous apprend qu’il était ami des Blumenthal.

73  Proust avait accepté sa nomination au sein du jury de littérature le 5 juillet 1920, il n’est donc allé à aucune réunion avant la séance de vote du 30 septembre, où il fut présent pour décerner la première bourse (à Jacques Rivière), mais il fut absent ensuite pour le vote de la seconde bourse, le 18 octobre.

74  L’adresse des Blumenthal, au 21 avenue du Bois de Boulogne, aujourd’hui avenue Foch.

75  Proust répétera ce vœu pieux à Paul Léon (1874-1962), vice-président de la Fondation Blumenthal : « aux travaux de laquelle l’état actuellement déplorable de ma santé, qui se complique d’une petite otite, m’ont [sic] jusqu’ici empêché de prendre part, comme j’espère le faire bientôt » (Corr., t. XIX, p. 487 [28 septembre 1920]).

76  Proust fréquentait deux familles Ludre. Il s’agit ici soit de la marquise René de Ludre, née Solange Bianchi, qui selon Proust, était « quelque peu "psychiatre" » (Corr., t. XVII, p. 324) ; soit de la comtesse Ferri de Ludre, née Louise de Maillé (1873-1953).

77  Proust mentionne plusieurs fois cet incident, mais sans indiquer l’intervention de Mme de Ludre. Ainsi se plaint-il : « ayant mis des boules pour ne pas entendre mes voisins et essayer de dormir, je n’ai pu les retirer complètement et cela me fait très mal (Corr., t. XIX, p. 27, [6 septembre 1920]) ; et « j’ai eu un commencement d’otite par suite du bouchage d’oreilles par ces boules que je mets pour dormir et qui sont très difficiles à retirer » (p. 446, [9 septembre]) ; et enfin, à son frère Robert : « Mes boules Quiès comme tu l’avais prévu se sont incomplètement retirées de mes oreilles » (p. 467 [18 septembre]).

78  La duchesse Elaine de Guiche, née Greffulhe (1882-1958).

79  Il s’agit de : Corisande-Marguerite-Elisabeth-Elaine de Gramont, née le 12 octobre (1920-1980), qui en 1945 épousera le comte Jean-Louis de Maigret, dont elle divorcera en 1965. Les autres enfants sont : Henri (1909-1994), son jumeau Jean (1909-1984), et Charles (1911-1976). Je n’ai trouvé que quatre enfants, bien que la duchesse de Clermont-Tonnerre indique aussi que Corisande est leur cinquième (Corr., t. XIX, p. 693).

80  André Dezarrois (1890-1981 ou 1982), Secrétaire général de la Fondation franco-américaine pour la pensée et l’art français, directeur de la Revue de l’art ancien et moderne de 1919 à 1939, ainsi que Directeur du musée du Jeu de Paume (appelé à l’époque Musée des écoles étrangères contemporaines), jusqu’à ce qu’il soit expulsé pour ses protestations contre le pillage des collections juives. Arrêté comme résistant, il s’échappera, s’engagera dans l’armée américaine et participera au Débarquement en Normandie.

81  C’est avec exactement les mêmes arguments que Proust plaidera pour Jacques Rivière dans une lettre à Paul Léon, du 28 septembre 1920 (Corr., t. XIX, p. 487-488).

82  Jacques Rivière, L’Allemand. Souvenirs et réflexions d’un prisonnier de guerre, Paris, Editions de la Nouvelle Revue Française [1918]. Voir les remarques de Proust au sujet de ce livre (Corr., t. XVIII, p. 170-172).

83  Un article de Rivière sur la Russie soviétique paru dans la NRF, n°LXXII (1er septembre 1919).

84  Les autres membres du jury de la section « Littérature et poésie » de la fondation des Blumenthal sont : Maurice Barrès, Henri Bergson, Emile Boutroux, René Boylesve, Robert de Flers, André Gide, Edmond Jaloux, Anna de Noailles, Henri de Régnier et Paul Valéry.

85  Olivier Dabescat, premier maître d’hôtel du Ritz. Proust l’apprécie particulièrement, ainsi il raconte être allé au Ritz « voir non une dame brillante, mais le premier maître d’hôtel » (Corr., t. XVI, p. 280). En 1918, il fréquente assidûment cet hôtel où il donne rendez-vous à ses amis. Cette même année il écrit à Dabescat une lettre, la seule qui nous soit parvenue (t. XVII, p. 514), afin d’excuser l’absence de son « protégé » Henri Rochat, employé du restaurant dont il fera son secrétaire pendant deux ans. Proust fait figurer Dabescat dans son pastiche de Saint Simon : « Le souper fut servi par Olivier, premier maître d’hôtel du Roi. Son nom était Dabescat ; il était respectueux, aimé de tous […] Je me suis arrêté un instant sur lui, parce que par la connaissance parfaite qu’il avait de son état, par sa bonté, par sa liaison avec les plus grands sans se familiariser ni bassesse, il n’avait pas laissé de prendre de l’importance » (PM, dans CSB, p. 55).

86  Proust tenta cependant de s’y faire élire, entreprenant des démarches en ce sens en mai 1920. Il dira d’ailleurs : « Je ne méprise pas les distinctions honorifiques, mais c’est un supplément dont on peut se passer. L’œuvre, voilà ce qu’il faut faire, le reste vient ou ne vient pas, c’est secondaire » (Corr., t. XIX, p. 467).

87  Sans doute Mme Alexandre Laurence de Lalande, née Hélène Rhally.

88  Mme Robert Woods Bliss, née Mildred Barnes (1880 ?-1969), femme d’un diplomate américain. Proust la rencontra en 1918 chez Mme Hennessy, et écrit alors à Hauser qu’elle « passe pour une femme aussi remarquable que peu simple » (Corr., t. XVII, p. 264). Puis, à son ami Berry : « il paraît que Mme Bliss a toujours sur sa table le dernier Marcel Proust » (t. XXI, p. 30).

89  Mme John Work Garret, née Alice Warder (1877-1952), était une grande amie d’Edith Warthon et de Walter Berry. Son mari était banquier ainsi que conseiller à l’ambassade américaine de Paris entre 1914 et 1917. Proust lui écrivit qu’elle était la source d’une scène avec la princesse de Luxembourg dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « où il y a seulement, sans vous nommer, quelques lignes sur l’impression délicieuse que j’eus un soir où vous me dîtes bonsoir de loin dans la galerie du Ritz et où sur le fond des ramures assombries votre voix s’éleva pure comme celle du rossignol » (Corr., t. XVIII, p. 183). Voir RTP, II, p. 171.

90  Mme la princesse Edmond de Polignac, née Winaretta Singer (1865-1943). Notons que Proust voudra dédier le volume Sodome et Gomorrhe au prince de Polignac (mort en 1901), honneur que sa veuve refusera. Ce refus prend tout son sens quand on sait que le prince était du côté de Sodome et la princesse du côté de Gomorrhe.

91  Mme Meredith Howland, née Adelaide Torrance (1849-1932). Elle était la fille du canadien Daniel Torrance et de Sophia Vanderbilt, de New York. Proust lui dédicaça sa « Mélancolique villégiature de Madame de Breyves », publiée dans la Revue blanche, le 15 septembre 1893 (reprise, sans la dédicace, dans Les Plaisirs et les jours, 1896) : « A Madame Meredith Howland en respectueux souvenir des lacs d’Engadine et particulièrement du lac de Silva Plana. Saint-Moritz, août 1893 ».

92  En effet Proust devait savoir que déjà Maupassant fréquentait le célèbre salon d’Adelaide Howland.

93  Walter Berry (1859-1927), avocat, président de la Chambre de commerce américaine et grand bibliophile. Il rencontrait souvent Proust au Ritz : « Hélas ! oui, qu’il y a loin ces jours heureux quand on se voyait et revoyait sous le Sourire d’Olivier le Prévenant » (Corr., t. XX, p. 582).

94  George Blumenthal (1858-1941), expert financier à la Banque Lazard à New York, dont il s’était retiré.

95  Voir la note 1 de la lettre précédente. Dans une autre lettre à Florence Blumenthal, que j’ai datée du 18 octobre 1920, Proust lui annonce : « je vous enverrai avant votre départ mon nouveau livre : Le Côté de Guermantes » (volume paru le 22 octobre 1920). Voir mon article cité, BIP, n°34, 2004, p. 27-28.

96  A chaque automne les Blumenthal retournaient à New York. Cette année-là ils quittèrent Paris le 23 octobre.

97  Finalement Proust lui enverra pourtant un exemplaire dédicacé de Sodome et Gomorrhe II (1922), dans l’espoir – surprenant vu ses craintes de la choquer – d’influer sur le vote de la bourse Blumenthal en faveur de Jean Paulhan (voir mon article cité, BIP n° 34, 2004, p. 28).

98  Ce paragraphe est ajouté en tête de la page.