Parmi les écrivains abordés dans le Contre Sainte-Beuve, Balzac a un statut particulier. Il est le seul pour qui Proust mette en place des lecteurs, personnages de roman qui incarnent aussi des erreurs de lecture rectifiées par le narrateur : la fille de Swann recrée un décor balzacien, le duc de Guermantes ne s’attache qu’au réalisme sociologique des personnages et à l’aspect matériel des livres. Le vrai lecteur balzacien, M. de Charlus, n’est pas encore apparu. D’autre part, si Proust critique sévèrement Balzac, plus sévèrement qu’un autre, c’est déjà de romancier à romancier, d’égal à égal. Depuis Jean Santeuil, Balzac est le grand rival : le jeune Proust y explique ce que serait un Rubempré moderne et crée un Rastignac moderne, Desroches1.

Il exprime le désir évident non seulement d’adapter mais de retoucher les portraits : « Mais il est bien rare que les gens de lettres soient aussi naïvement snobs, aussi délibérément struggleforlifers que le monde les croit ou que le roman les peint, et que se montre, par exemple, dans un ouvrage immortel, le poète Lucien de Rubempré. » Il ne s’agit pas simplement de transposer d’une époque à l’autre, « Non, le Rubempré moderne et, faut-il le dire, le Rubempré de tous les temps ne se dit pas […], il se dit […] ». Même formule ou presque pour Rastignac : « Le Rastignac moderne et, pour dire toute notre pensée, en tout temps, Rastignac ne dit pas à Me de Beauséant […] » Dans « Le Balzac de M.de Guermantes », le comte chasse le soleil étendu « sur son canapé et sur la vieille carte royale de l’Anjou pendue au-dessus, ayant l’air de lui dire « Ôte-toi de là que je m’y mette2 ». Est-ce l’objectif que se fixe Proust ? Peut-être ne souhaite-t-il pas moins corriger la vision du monde de Balzac que les erreurs de ses lecteurs. On se rappelle la devise de Charlus inscrite sur « des bagues symboliques » offertes à Morel : « Plus ultra Carolus3 » (ou Carol’s). Ce Carolus pourrait bien être à la fois Carlos Herrera et Carol d’Esgrignon, l’un des héros du Cabinet des Antiques. Proust, créant Charlus, aurait décidé d’aller au-delà : il y aurait sous cette devise une déclaration de guerre ou du moins le choix d’un terrain commun. Peinture sociale, peinture de l’homosexualité seraient le lieu de la rivalité.

Les deux œuvres se côtoient très tôt. Dans le Contre Sainte-Beuve, on trouve un projet de schéma narratif qui sera mis en œuvre dans Sodome et Gomorrhe : un personnage de mauvaise réputation trouve un soulagement à se comparer à la princesse de Cadignan, comme le fera M. de Charlus :

« ou même étendons la chose à un homme qui a un vilain passé, ou une mauvaise réputation politique par exemple, et qui, dans un pays où il n’est pas connu, forme de douces amitiés, se voit entouré de relations agréables, et pense que bientôt, quand ces gens vont demander qui il est, on va peut-être se détourner de lui et cherche aux moyens de détourner l’orage. Dans les routes de cette villégiature qu’il va quitter, et où bientôt peut-être de fâcheux renseignements sur lui vont parvenir, il promène solitaire une mélancolie inquiète mais qui n’est pas sans charmes, car il a lu Les Secrets de la Princesse de Cadignan, il sait qu’il participe à une situation en quelque sorte littéraire et qui prend par là quelque beauté. À son inquiétude, tandis que la voiture le long des routes d’automne l’amène vers les amis encore confiants, se mêle un charme que n’aurait pas la tristesse de l’amour si la poésie n’existait pas4. »

Ici Proust demande à Balzac de lui faire de la place dans la peinture de l’homosexualité, sujet pour lequel il nuance à peine l’expression de son admiration, ailleurs plus critique à l’égard du grand précurseur. Ainsi, à propos de la rencontre de Lucien de Rubempré et de Carlos Herrera dans Illusions perdues : « chaque mot, chaque geste, a ainsi des dessous dont Balzac n’avertit pas le lecteur et qui sont d’une profondeur admirable. Ils relèvent d’une psychologie si spéciale, et qui, sauf par Balzac, n’a jamais été faite par personne, qu’il est assez délicat de les indiquer5. »

Ces objectifs, tels que Proust les esquisse dès les cahiers Sainte-Beuve, se réaliseront en partie par le pastiche, déclaré ou intégré, pour reprendre les termes d’A. Bouillaguet qui en a étudié les procédés stylistiques6. J’ai essayé pour ma part de distinguer, dans la dernière période de la création proustienne les éléments d’une écriture pastichielle et parodique d’Illusions perdues et de Splendeurs et Misères des Courtisanes7. D’où l’intérêt de voir si d’autres romans de Balzac ont connu le même sort, plus tôt dans l’écriture de la Recherche, s’ils ont été pareillement investis par Proust et chargés de témoigner à la fois pour l’originalité de Balzac et pour la sienne propre, pour la pertinence de sa lecture critique, et pour sa prodigieuse facilité à transposer cette lecture en écriture créative. Et ceci en lançant un défi à la perspicacité de son lecteur, grâce à des indices textuels évidents dès qu’ils sont reconnus, mais qui peuvent très bien passer inaperçus quand on ne les relie pas les uns aux autres.

Si l’on tente de faire une recherche de ce type pour Du côté de chez Swann, on se trouve tout de suite confronté à des procédés différents et à des objectifs plus mystérieux. On ne relève en effet dans le texte aucune mention de l’écrivain et aucun titre de roman, à la différence de ce qui constitue un signe dans Sodome et Gomorrhe. On trouve cependant trois allusions voilées à Balzac. Legrandin cite en effet l’épigraphe du Médecin de campagne (« Aux cœurs blessés l’ombre et le silence ») sans nommer son auteur (« un romancier que vous lirez plus tard ») ; il évoque également la flore balzacienne dans une liste de noms de fleurs qui rappelle, d’abord assez vaguement, les énumérations comparables du Lys dans la Vallée. Deuxième allusion : le grand-père demande à la mère du héros de lui rappeler un vers de Corneille8 également cité dans La Vieille Fille. Comme ce vers lui sert à lutter contre l’agacement inspiré par ses deux belles-sœurs, Céline et Flora, vieilles filles elles aussi, et qu’il le cite comme Balzac sur le mode humoristique, la citation renvoie sans doute au roman plus qu’à la pièce de Corneille. D’ailleurs le nom de Flora rappelle le terme de flore (balzacienne justement). On notera enfin la brève description d’une femme rencontrée du côté de Guermantes9, dont la situation et les gestes semblent inspirés par ceux de Me de Beauséant dans La Femme abandonnée. Autre constatation préliminaire, le prénom Honoré m’avait paru connoter une allusion au père de Proust dans Les Plaisirs et les Jours, peut-être parce qu’il était admirateur de Balzac et couvert d’honneurs. Posons que tous les mots de la même étymologie ont la même fonction d’indice et que, plus ils sont anodins, plus ils ont de chances de cacher une référence cryptée.

Autour de Legrandin : « aux cœurs blessés… »

Or le morceau sur le snobisme révélé de Legrandin est encadré par deux occurrences intéressantes : le gâteau qu’on achète ce dimanche-là est un saint-honoré, et tout à la fin du passage l’escroc faiseur de palimpsestes auquel Legrandin est comparé pourrait s’assurer une situation « plus lucrative mais honorable »10. On sait que, dans tout l’épisode de Legrandin, le père du héros est très présent. C’est lui qui expose à la famille l’étrange attitude de Legrandin. Sa conversation sur Balbec avec le « Saint-Sébastien du snobisme » est la seule vraie conversation que l’auteur lui donne dans « Combray ». Legrandin peut-il être une image du père, la cible de reproches adressés à un autre ? Quels signes nous autorisent à faire coïncider les deux personnages ? D’une part, la mention du saint-honoré qui, au-delà du gâteau, peut renvoyer à la fois au père et au noble faubourg. D’autre part, la référence au rire de la mère11, rarissime dans la Recherche, alors que les lettres de Madame Proust sont pleines d’occasions de rire, souvent aux dépens d’un membre de la famille. La mère du narrateur se rapprocherait ici de celle de l’auteur. Enfin et surtout, le roman cité par Legrandin, Le Médecin de campagne, dont le titre constitue une petite énigme puisque le texte de Du côté de chez Swann ne fournit que l’épigraphe. Personne n’étant moins obscur et moins ignoré que le docteur Proust, il a pu s’exposer aux plaisanteries de sa famille en feignant, comme Legrandin, le désenchantement et le mépris des honneurs qui caractérisent le docteur Benassis, héros du Médecin de campagne.

Mais comme la partie critique du Contre Sainte-Beuve le laisse prévoir, la référence à l’homosexualité est au centre de ce passage. Elle passe par l’évocation des fleurs. Dans Le Lys dans la Vallée, les bouquets composés par Félix de Vandenesse sont des représentations du corps féminin dans ce qu’il a de désirable, et des messages adressés à celle qu’il aime. Ainsi celui-ci, dont la description se veut démonstrative12:

Autour du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine ; vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d’une esclave soumise. De cette assise sortent les spirales des liserons à cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées : toutes s’avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. […] Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clairsemées, parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine des prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvre-feuilles, enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des tiges tourmentées comme les désirs entortillés au fond de l’âme. Du sein de ce prolixe torrent d’amour qui déborde, s’élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s’ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l’air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes13 !

On reconnaît évidemment le thème de l’esclave amoureuse, des allusions voilées au corps féminin, d’autres plus claires à la toilette féminine, si érotique pour Balzac, d’autres enfin à une psychologie de l’amour qui se veut elle aussi sexuée. Le pavot, sans doute ici symbole de virilité, couronne le tout. Or le bouquet imaginaire que Legrandin demande au héros adolescent pourrait bien être, en réponse, une célébration du corps masculin :

« Venez tenir compagnie à votre vieil ami, m’avait-il dit. Comme le bouquet qu’un voyageur nous envoie d’un pays où nous ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre adolescence ces fleurs des printemps que j’ai traversés moi aussi il y a bien des années. Venez avec la primevère, la barbe de chanoine, le bassin d’or, venez avec le sédum dont est fait le bouquet de dilection de la flore balzacienne, avec la fleur du jour de la Résurrection, la pâquerette et la boule de neige des jardins qui commence à embaumer dans les allées de votre grand-tante quand ne sont pas encore fondues les dernières boules de neige des giboulées de Pâques. Venez avec la glorieuse vêture de soie du lis digne de Salomon, et l’émail polychrome des pensées, mais venez surtout avec la brise fraîche encore des dernières gelées et qui va entrouvrir, pour les deux papillons qui depuis ce matin attendent à la porte, la première rose de Jérusalem14. »

La barbe de chanoine, la boule de neige, florale ou vraiment neigeuse, le bassin d’or peuvent suggérer des parties du corps masculin. La référence à Salomon tend à viriliser le lis. Quant au sédum, on croirait, à entendre Legrandin, qu’il est très présent dans les romans de Balzac. Or on ne relève que trois occurrences du mot, l’une dans Eugénie Grandet, celle du Lys dans la vallée, et enfin la plus significative sans doute pour Proust, celle qui se trouve dans la dernière scène d’Illusions perdues, lorsque Lucien de Rubempré, sur le point de se suicider, cueille un bouquet de sédum pour donner le change ; il tient ce bouquet à la main lorsqu’il rencontre le faux Carlos Herrera qui va le sauver et le séduire. Or c’est, on le sait, le récit de cette rencontre que Proust cite dans le Cahier 1 et dans le Carnet 1 (f° 2 v°), pour prouver la profondeur de Balzac en matière d’homosexualité. La mention du sédum et celle de la barbe de chanoine ont été ajoutées sur la dactylographie, ce qui renforce l’hypothèse d’un choix de l’écrivain15. Comme ceux du Lys dans la Vallée, ce bouquet cache peut-être un secret16. La liste s’achève sur une mention de la rose de Jérusalem, fleur qui n’existe pas (Proust avait choisi d’abord la rose de Jéricho) et qui, pour cette raison même appelle l’attention. Le point commun entre la rose de Jéricho et la mystérieuse rose de Jérusalem est peut-être la connotation hébraïque, que Proust tenait à maintenir mais sans commettre d’inexactitude car la rose de Jéricho ne fleurit qu’en Orient.

Or en argot, la rose ou la rosette désigne l’anus, avec une référence à l’homosexualité17. La mention de la croupe de Legrandin que le héros « ne supposait pas si charnue18 » appuie cette hypothèse lexicale19. Et le distique que Françoise applique à la fille de cuisine enceinte, juste avant la rencontre avec Legrandin, est très clair dans cette perspective :

Qui du cul d’un chien s’amourose
Il lui paraît une rose

La double comparaison établie entre la fille de cuisine et le cul d’un chien, d’une part, entre le cul d’un chien et une rose, d’autre part, jette un pont entre les deux textes et signale qu’il y a bien là quelque chose à trouver qui a trait à l’homosexualité. Nous somme partis du Médecin de campagne. Or les passages qui concernent la fille de cuisine fourmillent d’allusions à la médecine en rapport avec la cruauté de Françoise à son égard. On se rappelle l’épisode du livre de médecine qu’elle consulte en se lamentant sur le sort de malades abstraits alors qu’elle ne fait rien pour secourir la malade réelle20. La guêpe fouisseuse qui partage avec Françoise un souci impitoyable de l’intérêt de ses enfants, « appelle l’anatomie au secours de sa cruauté » (p. 122). Ce renvoi sous-jacent au discours médical pourrait faire allusion à des paroles brutales ou cruelles du père quant à l’homosexualité éventuelle de son fils. La référence au livre de médecine qui décrit des symptômes laisserait penser qu’il décrit les conséquences possibles de ce que le XIXe siècle considère tantôt comme un vice effrayant, tantôt comme une maladie terrible. Médecin omniscient, menace-t-il son fils d’une paralysie générale comme celle de l’insecte supplicié par la guêpe fouisseuse21 ? L’homosexualité peut-elle engendrer des tumeurs, comme celle dont semble souffrir l’Envie de Giotto (car le fil interprétatif va de la fille de cuisine à la Charité de Giotto et de la Charité aux autres Vices et Vertus de Padoue22) ? La comparaison scientifique rend effrayante la description de l’Envie et « l’introduction de l’instrument de l’opérateur » pourrait faire penser à une fellation :

[…] cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de l’opérateur23 […]

Du reste, comme le jeune Proust, la fille de cuisine a de terribles crises d’asthme, causées par l’épluchage des asperges.

Lorsque le père tente d’arracher à Legrandin l’aveu qu’il « connaît du monde » à Balbec, les mentions humoristiques de sa cruauté permettent au moins d’introduire dans le texte et de lui appliquer les termes « cruel », « impitoyable », de le traiter de tortionnaire24. Mais sa brutalité ne se limite peut-être pas à une utilisation traumatisante de ses compétences médicales ou à des interrogatoires douloureux, il existe une autre ligne interprétative qu’une lecture attentive permet de dégager. Ce Legrandin en contradiction avec lui-même puisqu’il feint l’élévation d’esprit alors qu’il n’aime que les châteaux et les châtelains, pourrait être une représentation de Proust jeune vu à travers le discours paternel. Écrivain, il est bien près de l’auteur des Plaisirs et des Jours : « nous ne savions pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu’un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des vers de lui » (p. 66). On sait que Reynaldo Hahn avait mis en musique les « portraits de peintres » inclus dans Les Plaisirs et les Jours. L’allusion à Reynaldo, même voilée, dénote l’art et connote forcément l’homosexualité. De là à voir dans le style symboliste et précieux de Legrandin une parodie de celui de Proust dans son premier recueil, il n’y a qu’un pas25. Pour Legrandin en effet, tout est céleste, tout est floral, évanescent, rose ou bleu.

On pourrait voir là le plaisir gratuit de l’auto-parodie qui permettrait à un écrivain en pleine possession de son art de mesurer le chemin parcouru. Mais l’abondance des roses, fleurs et couleur, conforte une hypothèse moins innocente. Derrière la rose de Jérusalem, « ce petit nuage rose », « ces bouquets célestes, bleus ou roses », « la dispersion d’innombrables pétales, soufrés ou roses », le « soir encore rose », on peut lire la référence répétée à cette rose répugnante, comparant du cul d’un chien, donc à la vision cruelle du père. D’ailleurs c’est dans la conversation du père avec Legrandin, et là seulement, que la couleur rose prend une telle extension26. Le pastiche serait donc plutôt le fruit de l’ironie paternelle qui stigmatiserait une littérature homosexuelle, et efféminée27, en insistant durement sur les réalités anatomiques que ce style si éthéré est censé dissimuler.

Un morceau symétrique vient renforcer cette interprétation : c’est la description des asperges, que le narrateur prend cette fois à son compte mais qui suit immédiatement le récit d’un soir où le père et le fils ont rencontré Legrandin. On y relève autant de nuances roses et de métaphores célestes que dans le discours cité plus haut : « les asperges, trempées d’outre-mer et de rose », « des irisations qui ne sont pas de la terre », « ces nuances célestes » « en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus », « leurs tuniques de rose »28. La forme des asperges est phallique, comme celle de la rose pouvait être anale, la mention du pot de chambre changé en vase à parfum ramène à des conséquences terre-à-terre qui ne sont pas sans rapport avec l’homosexualité. Les crises d’asthme de la fille de cuisine figurent-elles celles de Proust jeune confronté aux conversations sur ces asperges symboliques ? Ce n’est pas impossible.

On aboutit donc à un feuilletage de possibilités qui ne s’excluent pas et qui toutes jouent sur les accusations de snobisme et d’homosexualité anticipant l’opposition du père et de son fils, homosexuel en puissance, futur écrivain réputé snob. On peut citer encore la sépulture possible d’un reproche paternel tout à la fin du passage à propos de l’escroc érudit fabricateur de faux palimpsestes (le mot implique des textes superposés) : si vraiment Proust a inclus des allusions personnelles dans Les Plaisirs et les Jours, au grand scandale de sa famille, on entend peut-être l’écho de la voix paternelle regrettant ce labeur et cette science d’escroc gaspillés au détriment d’une situation qui aurait pu être « plus lucrative mais honorable ».

Les femmes aux nénuphars

En guise de transition vers les autres allusions balzaciennes de Du côté de chez Swann, on remarquera le traitement différent appliqué aux romans de Balzac et à ceux de Sand, qui s’affirment avec leur titre et leur auteur. Pourtant les emprunts balzaciens affleurent et sont assez faciles à reconnaître : le vers de Corneille plus le nom de Flora, amplifié par la référence à la flore balzacienne, évoquent à la fois La Vieille Fille et LeLys dans la Vallée. Ces deux romans ne sont pas sans rapport : ils peignent, l’un sur le mode poétique, l’autre sur le mode tragi-comique, des situations comparables : une femme mal mariée à un homme brutal et impuissant. Dans les deux cas aussi, l’un des personnages est un jeune homme mi-amant, mi-fils : l’un d’eux, Félix de Vandenesse, vit un amour insatisfaisant mais partagé et par là source de bonheur. L’autre, Athanase Grandson, reste incompris et se suicide lorsque Mlle Cormon, l’héroïne de La Vieille Fille se marie29. Or on trouve le même type de schéma narratif dans le roman le plus mémorable de Du côté de chez Swann, et le seul commenté, François le Champi : Madeleine Blanchet est également la femme malheureuse d’un homme brutal et, dans ce cas, infidèle. Elle s’en console grâce à l’amour maternel qu’elle prodigue à son fils et au Champi, enfant adoptif qui deviendra son amoureux.

En superposant les trois romans, on croit entendre une accusation formulée contre le père, celle de rendre sa femme malheureuse : Le Lys dans la Vallée, La Femme abandonnée, La Vieille Fille, les titres parlent d’eux-mêmes. On trouve du reste dans Du côté de chez Swann une citation exacte du Lys dans la Vallée, totalement anodine dans le texte de Proust et très révélatrice si on la replace dans celui de Balzac :

L’été, le mauvais temps n’est qu’une humeur passagère, superficielle, du beau temps sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et fluide et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’écouler sans compromettre la résistance de leur permanente joie, a hissé pour toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche30.

Cette évocation poétique et météorologique est beaucoup moins compromettante que celle de la fleur isolée qui lui correspond dans Balzac. L’anémone balzacienne est le comparant de la femme aimée, admirée et plainte pour ses vertus et son malheur.

Soit une lande chaude, sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire, une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines d’or ; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée !

Sous ce pavillon de soie violette, commun aux deux textes, est donc dissimulée, par le biais de la métaphore florale, une femme sublime et digne de pitié. Du reste la piste interprétative ne s’arrête pas là, puisque, dans Balzac, un paysage très comparable à celui qui entoure la pulsatille (une lande pierreuse et sans végétation) sert de cadre à l’une des brutalités verbales du comte de Mortsauf :

Après le dîner, nous nous promenâmes sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir, le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale […] Le comte, qui allait en avant, se retourna, frappa le sol de sa canne, et me dit avec un accent horrible : - Voilà ma vie ! Oh ! mais avant de vous avoir connu, reprit-il en jetant un regard d’excuse sur sa femme. Réparation tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n’aurait pas chancelé comme elle en recevant ce coup ? 31

La réaction immédiate de la comtesse, qui ne peut s’empêcher de montrer qu’elle a été blessée, la rapproche de la pulsatille, qui est une fleur mouvante et sensible au vent32. Dans Du côté de chez Swann, ce n’est pas le paysage mais le temps qui pourrait être une métaphore des « humeurs passagères » du père, métaphore cryptée et à peine indiquée par la citation de Balzac. En tout cas, l’orage est assimilé à un châtiment divin et le retour du soleil au pardon de Dieu le Père.

Si l’on persiste à explorer le champ de la flore balzacienne, on s’aperçoit que la référence à La Vieille Fille cache sans doute une accusation plus perfide que celle d’intempérance verbale. Quelques pages avant le vers de Corneille mentionné plus haut, on trouve une des rares occurrences du mot nénuphar dans Balzac33 :

Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en fleurs de nénuphar les fleurs d’oranger qui couronnaient la mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d’un coup de langue Athanase et le cher chevalier de Valois34.

Le Larousse du XIXe siècle se charge d’éclaircir l’allusion :

L’ancienne médecine attribue au nymphéa des propriétés merveilleuses ; on le regardait comme un puissant antiaphrodisiaque. Cette réputation, qui remonte à la plus haute antiquité mais que rien ne justifie, est due sans doute à la blancheur virginale des fleurs de cette plante et à son séjour au milieu des eaux.

Dans Physiologie du Mariage, Balzac lui-même donne une illustration accablante de misogynie, mais très explicite, de cette croyance :

Cependant il existe des femmes vertueuses :
Oui, celles qui n’ont jamais été tentées et celles qui meurent à leurs premières couches, en supposant que leurs maris les aient épousées vierges.
Oui, celles qui sont laides comme la Kaïfakatadary des Mille et une Nuits. Oui celles que Mirabeau appelle les fées concombres, et qui sont composées d’atomes exactement semblables à ceux des racines de fraisier et de nénuphar ; cependant ne nous y fions pas !35

Or, si l’on suit le déroulement textuel des promenades du côté de Guermantes, on y trouve une notable concentration de nénuphars d’une part et d’allusions balzaciennes de l’autre. C’est d’abord la description du nénuphar sans cesse porté par le courant d’une rive à l’autre (p. 167), puis la description des jardins de nymphéas (p. 167-168), puis l’évocation d’une promenade en barque, comme celles du Lys dans la Vallée36. Vient ensuite la jeune femme au visage pensif qui rappelle l’héroïne de La Femme abandonnée (p. 168). À la page suivante, on trouve, parmi les associations suscitées par le nom des Guermantes, la mention du « Couronnement d’Esther », et concluant le même paragraphe, le rappel du cours de la Vivonne, de « ses nymphéas » et de « ses grands arbres ». Cette couronne d’Esther, personnage proche de la mère par la judéité37, ne peut-elle pas être, par métonymie, une couronne de nénuphars d’autant que la même série d’images appelées par le nom de Guermantes inclut la malheureuse Geneviève de Brabant ? Une femme abandonnée donc, négligée par son mari. Dans Le Lys dans la Vallée, une seule mention, discrète mais très significative du nénuphar, au moment où Félix de Vandenesse contemple pour la première fois la vallée dont Me de Mortsauf est le lys :

Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus, flétrie si l’on y touche. Je descendis, l’âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets d’arbres au milieu d’une prairie d’eau : quel autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins ! Çà et là, s’élèvent des masses de gravier sur lesquelles l’eau se brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis, le nénuphar, le lys d’eau, les joncs, les flox décorent les rives de leurs magnifiques tapisseries38.

Dans ce passage voisinent les mots : « couronnées » et « nénuphar », peut-être par hasard car « couronner » est un terme consacré dans les descriptions de paysages. Mais les termes « tapissent » et « tapisseries » évoquent aussi la tapisserie du « Couronnement d’Esther ». En tout cas, puisque les fleurs balzaciennes, comme les fleurs proustiennes sont porteuses d’une signification érotique qui peut faire d’elles l’image des organes sexuels, on ne laissera pas passer le nom du convolvulus, cette fleur « flétrie si l’on y touche », comparant d’une femme elle aussi intacte et intouchable. Quant aux nénuphars, on les trouve également dans François le Champi, doublant la proximité narrative entre les romans de Balzac et celui de George Sand d’un rapprochement thématique et symbolique :

Le chemin aux Napes, où aucun de vous, chers lecteurs, ne passera probablement jamais car il ne conduit à rien qui vaille la peine de s’y embourber, est un casse-cou bordé d’un fossé, où, dans l’eau vaseuse, croissent les plus beaux nymphéas du monde, plus blancs que les camélias, plus parfumés que les lis, plus purs que des robes de vierges, au milieu des salamandres et des couleuvres qui vivent là, dans la fange et dans les fleurs, tandis que le martin-pêcheur, ce vivant éclair des rivages, rase d’un trait de feu l’admirable végétation sauvage du cloaque39.

C’est dans la préface du roman que l’auteur mentionne les nymphéas et on retrouve les notions de blancheur, de pureté, la comparaison avec les lis et avec des robes de vierges, qui, même si elle n’est pas explicitée, a probablement les mêmes implications que dans Balzac, sachant que la mère adoptive du Champi s’appelle Blanchet. Ces nénuphars appartiennent au paratexte du roman, ils lui donnent sa couleur. Il se peut que Madeleine Blanchet, elle aussi, reçoive de son auteur une couronne de nénuphars, comme Mlle Cormon, comme Blanche de Mortsauf, comme, sous l’habit d’Esther, la mère du narrateur.

Mères et enfants malades

La circulation triangulaire des thèmes et des métaphores, qui, grâce au détour par George Sand et Balzac, permet d’éclairer Du côté de chez Swann, ne se limite pas à la flore. Les prénoms, et particulièrement celui de Madeleine, constituent un autre point de superposition. Flora-flore : il y a peut-être là un indice qui, tout en balisant dans « Combray » un parcours balzacien, ouvre une double piste à l’interprétation. En effet la meunière de George Sand se prénomme Madeleine, comme la fille de Me de Mortsauf. La Madeleine du Lys dans la Vallée est une enfant fragile, sa mère la soigne avec un dévouement exemplaire, ainsi que son frère Jacques, lui aussi maladif. Pourtant, parmi d’autres reproches injustes, M. de Mortsauf accuse sa femme d’être responsable de leur mauvaise santé. Certains éléments de la situation rappellent évidemment Du côté de chez Swann au lecteur proustien :

Ne vous tourmentez point, dit-elle. Jacques n’a pas dormi cette nuit, voilà tout. Cet enfant est très nerveux, il a fait un vilain rêve, et j’ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir. Sa toux est purement nerveuse, je l’ai calmée avec une pastille de gomme et le sommeil l’a gagné. (Le lys dans la vallée, p. 315)

La nervosité, la toux nerveuse, la difficulté à s’endormir, les histoires racontées par la mère pendant toute une nuit sont à l’évidence des points communs aux deux oeuvres. En inférer d’autres, comme les accusations paternelles, serait aventureux, mais la piste de l’enfant trop nerveux se poursuit dans François le Champi, ce qui est à considérer puisque les échos entre les romans sont, semble-t-il, un mode de cryptage privilégié dans Du côté de chez Swann. La signification n’apparaît que lorsqu’on les superpose, ce qui est un procédé de codage bien connu, mais hors du domaine littéraire. Or le Champi n’est pas un enfant de santé délicate, mais il est affectivement vulnérable, capable de crises de nerfs, jugé peu viril par une partie son entourage, à cause de son extrême attachement à Madeleine Blanchet.

 « M’est avis, sans vous offenser, notre maîtresse, que ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille. », dit la servante Catherine La jeune belle-sœur de Madeleine Blanchet agace François adulte de reproches similaires : « Vous faites la farine, vous faites les affaires, vous faites la tisane, bientôt on vous verra coudre et filer », « Vous faudrait-il une coiffe et un jupon ? ». Madeleine Blanchet elle-même, au moment de se séparer de lui, en appelle aux usages qui exigeraient une contenance virile :

« Vous ne méritez pas l’amitié que j’ai pour vous, et vous me ferez tort de vous avoir élevé comme mon fils. Levez-vous. Voilà pourtant que vous êtes en âge d’homme, et il ne convient pas à un homme de se rouler comme vous faites40 »

Ce trait du Champi qui « se roule » et s’attire la réprobation de sa mère adoptive trouve des échos, non dans Du côté de chez Swann, où les manifestations de colère ou de chagrin du héros restent discrètes, mais dans Jean Santeuil. Dans la scène du baiser du soir, le héros de Du côté de chez Swann se borne à pleurer et sa mère répond à Françoise qui demande la cause de ces larmes « Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ». Jean est plus violent :

« Mais au moment où sa mère allait fermer la porte, Jean […] n’y put tenir, s’élança hors de son lit, s’accrocha après sa mère si vivement qu’elle faillit tomber, et perdu entre la gravité de l’acte qu’il accomplissait et l’inquiétude désespérée qui aurait suivi le départ de sa mère, il éclata en sanglots. Sa mère fâchée voulut partir, lui faire des reproches. Les sanglots redoublèrent. Il la quitta et se roula sur son lit, la poitrine oppressée, poussant des cris […]41 »

Lui aussi « se roule » comme François. La réponse de Mme Santeuil au domestique est alors : « il souffre de ses nerfs ». Le même type de crise se renouvelle lorsque les parents de Jean veulent le séparer de Marie Kossichef : « Je ne la verrai plus, s’écria Jean, je ne la verrai plus ? Canailles que vous êtes tous, je ne la verrai plus, je ne la verrai plus ? Nous verrons bien cela », et Jean, au moment où son père le poussait en lui donnant des claques vers le cabinet noir, tomba dans une violente attaque de nerfs42. » « Je crois que tu deviens fou », lui dit son père, au cours d’une scène ultérieure43. » On retrouve là des manifestations désordonnées comparables à celles du Champi : « […] bien sûr je vais mourir44ou devenir fou » Et le pauvre Champi se jeta par terre et se frappa la tête de ses poings45. » Comme François encore, Jean est taxé de féminité, même si ce n’est que par M.de Lomperolles, ancêtre suspect de M. de Charlus : « De Santeuil il avait dit à la duchesse : « Il est peut-être moins bête que les autres, mais qu’est-ce qui a fait un homme comme cela, qui ne peut pas dormir, qui pleure à propos de rien ? Ce n’est pas un homme ça, "une vraie femme"46 » On a le sentiment qu’en passant de Jean Santeuil à Du côté de chez Swann, Proust a édulcoré son texte, supprimant les manifestations quasi-pathologiques ou interprétées comme telles, et l’accusation de féminité. Mais il a dissimulé sous une référence littéraire ce qu’il ne voulait plus dire ouvertement.

Les Madeleines, mère et fille

Si l’on cherche la vérité du couple mère-enfant malade en superposant à Du côté de chez Swann les romans de Sand et de Balzac, on trouve d’une part Madeleine Blanchet et son fils adoptif, dont la fragilité est assez comparable à celle de Jean Santeuil mais qui prouvera sa virilité en épousant sa mère adoptive, d’autre part Blanche de Mortsauf, sa fille Madeleine et son fils Jacques. La mère du narrateur qui prête sa voix à Madeleine Blanchet, sauf pour les scènes d’amour, a en commun avec Me de Mortsauf la nuit passée au chevet de son fils. Mais surtout, par le biais de cette référence, le prénom de Madeleine devient à la fois maternel et filial ce qui appelle l’attention : la Petite Madeleine, avec les deux majuscules qu’a notées Philippe Lejeune, commande, on le sait - opposée ou associée à quelle autre Madeleine ? - le processus de la réminiscence.

Il faudra voir si cette Madeleine balzacienne et sandienne est compatible avec les lectures novatrices qui avaient été faites de l’épisode. Philippe Lejeune, dans un article célèbre47, a établi que « la madeleine est comme une image du sexe féminin ». Il cite les mots : court, dodu, moulé, valve, rainure, coquille et commente notamment le mot « valve » « derrière lequel on entend le mot vulve ». Il est clair que les harmonies florales du Lys dans la Vallée, et la comparaison de la comtesse avec un convolvulus, ne le démentent pas. Si l’on évoque d’autre part, comme il le fait, la Madeleine pécheresse et l’expression « pleurer comme une Madeleine », on trouvera nombre de situations dans Le Lys où Me de Mortsauf, pécheresse innocente mise en accusation par son mari, verse des larmes48.

Quant au nom, Ph. Lejeune écrit : « Ce gâteau en forme de sexe féminin s’appelle : Madeleine. On sait l’importance que Proust attachait aux noms, et en particulier aux noms de personne. Il a dû être frappé qu’un gâteau à l’apparence si suggestive porte, en plus, un prénom féminin », et il commente l’emploi des deux majuscules alors que « dans toute la suite du texte, madeleine est écrit normalement avec une minuscule49. ». Sur ce point le passage par Sand et Balzac est peut-être éclairant : le nom et l’adjectif ne portent de majuscules que quand ils sont au pluriel ; dès qu’elle est au singulier, la madeleine n’est plus qu’un gâteau. Ce sont les deux Madeleines, mère et fille, réunies dans le nom de Madeleine Blanchet (Blanche et Madeleine ?) qui sont des personnages. Cette dualité serait donc essentielle. Mais, autre remarque concernant les noms, ces gâteaux appelés Petites Madeleines « semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques ». Le prénom de l’autre enfant de Me de Mortsauf figure donc aussi dans le texte, à titre de comparant seulement, mais inséparable de Madeleine, et ceci dès les avant-textes50.

Serge Doubrovsky l’a noté, P et M sont les initiales de Marcel Proust : « Ainsi le refoulé ultime de la scène de la madeleine, lequel naturellement laisse des traces, c’est les nom et prénom du Narrateur. […] Le Je proustien refuse de s’appeler Marcel Proust ». Et plus loin : « Le fantasme dit : « je veux être moi ». Le texte dit : « mon nom n’est pas moi ». La place de la madeleine est le lieu d’un conflit tragique : pour être soi, il faut abandonner son nom »51. Rappelant que « toutes ses identifications primaires sont à l’imago maternelle », S.Doubrovsky expose que pour le Narrateur l’identité masculine est identification au nom-du-père (Proust) et que dans ces conditions « à l’instance identificatrice il ne peut pas s’identifier. Le père réel, à la fois pesant et falot, débonnaire et faible, « météorologiste » du dimanche, qui « se retrouve toujours » dans les promenades, représente ce que son fils déteste le plus : le « principe de réalité » ou plus exactement de « réalisme » » (p. 102). C’est sur ce dernier point qu’il est possible d’apporter des précisions et d’infléchir l’analyse : la scène de la madeleine est certainement fondée sur l’impossibilité de s’identifier au père, comme l’affirme Doubrovsky, mais ce qu’elle raconte, sous forme cryptée et pourtant assez transparente, c’est le rejet initial du fils par le père et non l’inverse.

Jacques et Madeleine : des deux enfants de Me de Mortsauf, c’est Madeleine à qui Marcel est identifié (les initiales le disent, la proximité phonique des prénoms est d’ailleurs évidente), mais cette Madeleine est dédoublée, comme si la mère avait engendré une Madeleine monstrueuse, semblable à elle. Si, comme je le pense, la référence à Balzac est d’abord, chez Proust, référence au père, la superposition des personnages paternels dans les romans de Sand et de Balzac conduit évidemment à l’accusateur. Ce pourrait être une identification euphorique52mais le caractère violent, traumatisant des scènes romanesques sous-jacentes fait son chemin dans le texte du roman proustien. On se rappelle que M. de Mortsauf reproche à sa femme d’être responsable de la faiblesse physique de ses enfants. Ici, le contexte laisse penser que la mère serait accusée de l’homosexualité de son fils. Mère incestueuse, si l’on se réfère à la Madeleine de François le Champi, que son mari, sur des calomnies, accuse d’avoir une liaison avec François.Donc mère pécheresse, comme Marie-Madeleine, et pleurante, comme les deux mères des romans de référence, comme le sous-entend la scène de pluie et d’orage où apparaît « le pavillon de soie violette »53.

Ce qui est codé dans le texte, à la fois dissimulé et révélé, est sans doute composé en grande partie de paroles prononcées : les mots blessants sont gelés dans le roman, plus que les mots de tendresse, qui n’appellent évidemment pas de cryptage. Ici le mot de la malédiction paternelle pourrait bien être : « fille ». On peut le déduire de cette superposition de Madeleines, par définition pleurantes (ce sont les larmes, déjà, que M. de Lomperolles reprochait au jeune Jean Santeuil) mais pas seulement : à deux reprises, les morceaux qui mettent en scène la fille de cuisine sont contigus aux discours de Legrandin et entrent en résonance avec eux. Peut-être faut-il prendre les mots au pied de la lettre : il serait question d’une « fille » et qui reste à la cuisine (par opposition à un frère sportif, par exemple). Et que penser de la « fille » de Vinteuil, homosexuelle profanant l’image de son père, malgré tout le remords qu’elle en éprouve ? Et de la fille du jardinier, qui court comme une folle pour regarder les soldats ? Il y a dans Du côté de chez Swann, beaucoup plus de filles que de fils54.

 Il existe cependant un argument qui paraît plus fort, parce qu’il se fonde sur le retour, à la fin de la Recherche, des modèles littéraires qui nous occupent. Quand le héros et sa mère, revenant de Venise, apprennent le mariage surprenant du petit Cambremer avec la nièce de Jupien, la mère dit : « C’est la récompense de la vertu. C’est un mariage à la fin d’un roman de Mme Sand » tandis que son fils pense : « C’est le prix du vice, c’est un mariage à la fin d’un roman de Balzac »55. Cette opposition explicite des deux auteurs annonce peut-être celle de deux de leurs romans dans le Temps retrouvé. Il s’agit bien sûr de François le Champi, que le héros feuillette dans la bibliothèque des Guermantes, et de La Fille aux yeux d’or, qu’il n’ose emprunter à Gilberte56 tout au début du Temps retrouvé. Le héros rapproche explicitement ce roman de sa propre histoire avec Albertine et le titre apparaît très révélateur. La Fille aux yeux d’or : le titre, réinterprété, fait peut-être écho à la nouvelle de Daudet : « La légende de l’homme à la cervelle d’or »57, dans lequel la cervelle d’or est une métaphore du don de l’écrivain58 ; Proust a assez comparé l’écrivain à un oculiste et assez défini le roman comme l’expression d’une vision pour que ces yeux d’or éveillent des échos. Mais ce qui nous intéresse ici c’est le mot « fille » : c’est en temps que « fille », en tant qu’homosexuel marqué par la malédiction paternelle, qu’il écrira.

Ce mot de « fille » implique non seulement le sexe féminin, mais, dès qu’il ne s’agit plus d’une enfant, la chasteté ou la stérilité. Il ne faut pas oublier que La Vieille Fille de Balzac est un des hypotextes au sens genettien de Du côté de chez Swann et que la mère du héros reçoit, semble-t-il, la même couronne de nénuphars que Rose Cormon. Or, parmi les évocations que suscitent la saveur et la consistance de la petite madeleine figurent toujours des fleurs d’eau. Dans le Cahier 8, alors qu’il s’agit encore d’une biscotte, ce sont « les fleurs du parc et même de la rivière » (f°47r°). À l’envers du même cahier, on trouve « la rivière et toutes ses fleurs d’eau », dans la version du Cahier 25, ce sont « les fleurs du jardin et du parc de M. Swann et les fleurs d’eau de la Vivonne ». Enfin, dans la dactylographie, lorsque la biscotte est devenue madeleine, apparaissent « toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann et les nymphéas de la Vivonne ». Ainsi, le réseau que nous essayons de dégager se mettrait en place à ce stade. La genèse de l’épisode laisse penser que les Petites Madeleines sont liées de quelque manière aux nénuphars. Si nos hypothèses sont justes c’est par le biais des références romanesques.

Essayons de préciser : on se rappelle que le souvenir de la première masturbation était lui aussi, dans les Cahiers Sainte-Beuve, comparé à des fleurs d’eau : « De ces sensations qui revenaient alors quelquefois dans mon sommeil, je n’oserais pas parler, si elles n’y étaient apparues, presque poétiques, détachées de toute ma vie présente, blanches comme ces fleurs d’eau dont la racine ne tient pas à la terre59. ». On retrouve donc, par d’autres voies, les analyses de Ph. Lejeune sur le lien entre réminiscence et masturbation : « En effet, ce qui investit de leur intérêt, de leur « charme » tous les souvenirs de Combray, chez le narrateur, c’est probablement la manière dont ils sont associés à la liaison orale avec la mère et à la volupté solitaire de la masturbation, qui elle-même n’est que la forme que prend, au moment de la puberté la liaison avec la mère60 ». Mais cette vision heureuse a peut-être un prolongement ou un envers douloureux, la masturbation peut signifier aussi condamnation ultérieure à la stérilité physique et à la solitude, lien à la mère seule. C’est ce que semble signifier le nénuphar « isolé », comparé à « certains neurasthéniques au nombre desquels mon grand-père comptait ma tante Léonie » et à un supplicié de l’Enfer de Dante... Ce nénuphar-là, dont le va-et-vient a un caractère masturbatoire, tient terriblement à la terre : retenu par son pédoncule, il est condamné à un mouvement sans fin et sans avenir. Peut-être est-il l’image de la masturbation adulte, vécue comme l’impossibilité douloureuse d’une autre sexualité, alors que l’auto-érotisme enfantin était le lieu d’une découverte et d’une émancipation61. La parole paternelle stigmatisant les « Petites Madeleines » constate, (ou induit ?) une étrange parthénogenèse, sans doute créatrice de malheur. Mais dans quelle mesure fait-elle aussi du fils blessé la « Fille aux yeux d’or », un écrivain de la trempe de Balzac ?

Retour au Médecin de campagne

Ces conclusions partielles coiffent une analyse des récurrences et des variantes thématiques sur deux points : les noms de fleurs et le thème des enfants malades, qui conduisent par superposition à celui de l’ambiguïté sexuelle. Mais à ce stade il nous manque au moins un élément de l’ensemble à considérer (les romans-hypotextes de Balzac et de Sand), Le Médecin de campagne, dont nous n’avons guère commenté que le titre, et qui paraissait, d’après le contexte de Du côté de chez Swann lié au père et à l’homosexualité. Deux enfants malades62 y figurent, dont les prénoms s’inscrivent sans peine dans la série que nous sommes en train de constituer : l’un s’appelle Jacques comme le fils de Me de Mortsauf, l’autre Adrien, comme le docteur Proust. Jacques est poitrinaire et condamné. Il chante d’une voix très pure (« Est-ce une femme ou un homme ou un oiseau ? » demanda tout bas le commandant.63 ») et sa faiblesse lui donne quelque chose de féminin64. Sa mère dort au pied de son lit et le veille quand il étouffe. Adrien est à demi juif par sa mère, il est élevé par un homme qui n’est pas son père65 et qui le confie au docteur Benassis quand il craint pour lui une maladie de poitrine. Le médecin l’installe dans sa propre chambre, sur un lit de sangle, lui fait mener une « vie agreste », le guérit et en fait un homme. Il y a donc là, jusque dans l’évocation des chambres, une série d’oppositions extrêmement claires, qui tendent à lier la santé à la virilité et à valoriser une éducation masculine. Notons que Jacques apparaît au milieu de fleurs très proustiennes : on approche sa maison par « un sentier bordé de deux haies d’épines blanches en fleurs » et lui-même est assis « sous un gros jasmin, sous des lilas en fleurs qui poussaient à l’aventure et l’enveloppaient de leurs feuillages66 ». On serait évidemment tenté de voir en Jacques une image du héros et en Adrien ce qu’il devrait être, s’il se conformait aux volontés paternelles. C’est plausible mais des appuis textuels convaincants conduisent du malade incurable à un troisième personnage, féminin cette fois, la Fosseuse.

Sa maison à elle (décrite juste avant celle de Jacques) est entourée d’épines roses67, fleur proustienne entre toutes et qui n’est pas si répandue dans Balzac (deux occurrences dans Le Médecin de campagne, une dans Le Curé de village, une dans Une Double Famille). La Fosseuse est une jeune femme maladive et nerveuse, incapable de mener une vie régulière, très sensible aux changements de temps, comme le héros de Proust qui le manifeste dès le tout début du Sainte-Beuve narratif. On peut comparer : « Tout agit sur la Fosseuse : si le temps est gris et sombre, elle est triste et pleure avec le ciel ; cette expression lui appartient. Elle chante avec les oiseaux, se calme et se rassérène avec les cieux, enfin elle devient belle dans un beau jour, un parfum délicat est pour elle un plaisir presque inépuisable68 ; » Petite bonne femme barométrique, elle a au moins cette supériorité sur son homologue proustien que le beau temps, auquel comme lui elle est sensible, ne la rend pas malade.

Or le portrait de la Fosseuse et l’analyse de son caractère sont en résonance avec les thèmes favoris de Legrandin. « Je n’avais que le bleu du ciel pour ami », dit la Fosseuse, « J’ai toujours été heureuse en voyant le ciel tout bleu. Quand le vent avait balayé les nuages, je me couchais dans un coin des rochers et je regardais le temps. Je rêvais alors que j’étais une grande dame. À force de voir, je me croyais baignée dans ce bleu69 ». On se rappelle les conseils de Legrandin au héros : « […] il y a dans ma maison toutes les choses inutiles. Il n’y manque que le nécessaire, un grand morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. », et plus loin, lorsqu’il cite Paul Desjardins : « Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami : et même à l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant du côté du ciel70 ».

Les mêmes constatations s’appliquent au thème de l’arbre blessé, traité ironiquement dans Du côté de chez Swann puisque Legrandin répond au père du héros qui lui demande s’il a des relations à Balbec : « J’ai des amis partout où il y a des troupes d’arbres blessés mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux. » (p.130) et bien sûr sérieusement dans Balzac lorsque le docteur Benassis justifie par là la compassion qu’il éprouve pour la Fosseuse : « […] n’avez-vous pas surpris dans votre cœur quelque tristesse en rencontrant un arbre dont les feuilles étaient jaunes au milieu du printemps, un arbre languissant et mourant faute d’avoir été planté dans un terrain où se trouvaient les principes nécessaires à son entier développement ? », « La Fosseuse est une plante dépaysée, mais une plante humaine, incessamment dévorée par les pensées tristes ou profondes qui se multiplient les unes par les autres71 ».

Certes la Fosseuse ne s’appelle pas Madeleine, elle n’a d’ailleurs que ce surnom et se trouve orpheline de père et de mère. Mais le docteur Benassis, figure paternelle s’il en est, la présente en disant : « C’est ma fille », et revoilà le terme symbole de la violence paternelle, qui nous a paru reposer sous l’épisode de la madeleine. A-t-il été employé publiquement comme il l’est dans le récit de Balzac, mais pour faire honte à un enfant dont les humeurs et les malaises apparaissaient peu virils ? L’opposition fosseur / fosseuse a-t-elle un sens ? Le mot « fosseur » signifie fossoyeur et fosseuse en est le féminin : c’est le surnom porté par la femme, puis par la fille du fosseur. Or le texte de Balzac, comme l’itinéraire du médecin qu’on voit parcourir la région, conduit directement de la maison de la Fosseuse à celle de Jacques. Il est probable que Proust lit comme il écrit et que la relation de contiguïté est chargée de sens pour lui. Qui a fait d’un enfant trop nerveux un incurable, asthmatique ou homosexuel ? Qui est le fossoyeur ? Plus que la mère, n’est-ce pas le Fosseur, le père, dont la parole l’a condamné à la féminité ?

Le choix des aubépines ou la fille dans le miroir

À ce stade, s’il est vrai que les noms de fleurs de Du côté de chez Swann peuvent être décryptés, avec les sous-entendus et l’histoire qu’ils portent, par référence à la flore balzacienne, il faut à l’évidence interroger la description des épines blanches et roses. Leur nom est d’ailleurs tout aussi évocateur des organes sexuels, masculins cette fois, que celui du convolvulus. Montesquiou ne s’y est pas trompé, qui écrit lorsque le morceau sur les aubépines paraît dans Le Figaro, en mars 1912 : « J’ai cueilli vos jolies épines, mais vous n’avez pas parlé de l’odeur sexuelle, qui vous aurait permis d’écourter le substantif, tout en laissant les adjectifs subsister et insister. Mais le « Mois de Marie » ne s’en arrangeait pas72. » Proust n’est pas en reste : « Ayant une aubépine – ou comme vous le dites aubépin, par le même souci de décence que cette fleuriste dont Mme Straus disait : « Elle est si convenable qu’elle s’appelle Cambron » - vous deviez l’avoir bien plus grande que les autres73. »

Au demeurant, ce qui frappe, à la lecture du morceau, c’est l’importance attachée à la parure, à la toilette de cérémonie des aubépines (et ce trait est encore beaucoup plus sensible dans les avant-textes que dans la version publiée), leur féminité éclatante et, bien sûr, le caractère cultuel, catholique, sacré des fleurs du mois de Marie. La toilette de cérémonie n’est pas sans importance dans Le Médecin de campagne : la Fosseuse a été renvoyée de la maison où elle était femme de chambre le jour où on l’a surprise portant une robe de bal de sa maîtresse et dansant devant la glace. D’autre part, toujours en relation avec la Fosseuse, c’est la bêche de Gilberte qui attire l’attention ; Gilberte, l’enfant qui apparaît au milieu des aubépines et dont les taches roses elles-mêmes évoquent cette fleur. On se rappelle les Vices et les Vertus de Padoue, chacun avec son emblème, les statues des saints, au porche des églises, portant l’instrument de leur martyre, le jeune Agostinelli tenant le volant de sa voiture comme une façon de l’identifier et de célébrer en même temps ses aptitudes de mécanicien. Gilberte armée de sa bêche serait donc la Fosseuse, ou son incarnation proustienne. Mais la Fosseuse est aussi le héros, la « fille » d’un père durement ironique. Si Gilberte à la bêche et le héros sont tous deux la Fosseuse, on peut facilement reconstituer une scène du même type que celle de la robe de bal dans Le Médecin de campagne.

Le regard du héros, « ce regard qui n’est pas que le porte-parole des yeux mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés », pourrait être un regard du jeune garçon sur son image en vêtements féminins74. L’espèce d’immobilité, l’impression « d’arrêt sur image » que donne la scène irait dans ce sens, et l’interprétation de cette image d’une petite fille rousse et rose mais qui a gardé les yeux noirs du garçon, comme « premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser75». Il se peut que l’enfant regarde non ce qu’il voudrait posséder, mais ce qu’il voudrait être. Or il y a eu une réaction. La scène a été interrompue par ce prénom de Gilberte entendu par le héros, féminin très évidemment calqué sur un prénom masculin. Ne peut-on lire un double sens sous la phrase : « Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman qui me permettrait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image incertaine » ? L’emploi de ce prénom féminin (Madeleine ? Adrienne ? Il y a bien un Gilbert le Mauvais dans « Combray » dont Gilberte est le féminin…) appliqué à un garçon est-il un châtiment paternel ? Celle dont la parole du père fait une personne et qui l’instant d’avant n’était qu’une image incertaine serait la fille soudain baptisée que le héros va devenir. Rappelons que la question du travestissement n’est pas absente de Jean Santeuil, bien que l’histoire soit plus anodine : Jean vient à table après une querelle portant un manteau de soirée de sa mère, vêtement qui a ranimé sa tendresse pour elle. « Ensuite il s’assit à table. Alors son père aperçut le manteau qu’il avait sur les épaules et qui, relevé au bras pour qu’il pût manger, laissait voir sa doublure de satin rose et lui dit : "C’est ridicule, il fait chaud ici, et c’est une chose à ta mère. Ôte cela et tout de suite"76 ».

Si l’on accepte dans la première rencontre avec Gilberte de considérer certaines phrases isolément, comme des éléments qui, mis bout à bout, permettent de reconstituer une autre histoire, que penser de celle-ci : « Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se posant sur la place où il était toujours écrit en moi, pesait à m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais, me paraissait plus plein que tout autre, parce qu’il était lourd de toutes les fois où, d’avance, je l’avais mentalement proféré » ? Quel poids ! S’agit-il vraiment du plaisir causé au héros par le nom de Swann ? Ou de la crainte de réentendre le redoutable prénom féminin chargé du mépris paternel ?

Dès le paragraphe suivant, on trouve l’épisode de l’adieu aux aubépines qui clôt le morceau (dont le plan est : les aubépines blanches, l’aubépine rose, rencontre de Gilberte, l’enfant-aubépine, la tante Léonie renonçant à aller voir l’épine rose comme elle renonce aux autres plaisirs, le nom de Swann, l’adieu aux aubépines). Trois éléments retiennent l’attention : la tenue exceptionnelle de l’enfant pour une photographie, pour une image ; la comparaison avec un personnage féminin, une « princesse de tragédie » ; les larmes et la rage impuissante du jeune héros qui détruit là son premier chapeau (exploit qu’il renouvellera chez M.de Charlus dans Le Côté de Guermantes). On sait que ce texte est la réécriture d’un passage du Contre Sainte-Beuve mettant en scène le frère du narrateur dans ses adieux à un chevreau. Dans cette première version, le caractère féminin de la tenue était beaucoup plus net (le frère porte « des grands nœuds plantés comme les papillons d’une infante de Velasquez », « sa petite robe des grands jours et sa jupe de dentelle », il tient à la main « de petits sacs de satin » dans lesquel se trouvent entre autre objets « de petites glaces de verre »77) mais rendu inoffensif par le jeune âge de l’enfant. Dans une version intermédiaire, brève, le héros revient de la haie d’aubépines « avec une veste toute arrachée78 », il n’y est question ni de parure ni de photographie, ni de glaces, mais il se plaint qu’on le force à quitter ce qu’[il] aime79. La version publiée réintroduit donc la tenue inhabituelle, l’image fixée par la photographie, la référence à la féminité, mais elle formule le grief de l’enfant différemment : on le « force à partir ». La tenue est très différente des deux précédentes bien que la citation de Phèdre soit maintenue : il s’agit d’une douillette, d’un chapeau neuf coiffé « avec précaution » et de papillotes (porte-t-on en même temps un chapeau neuf qu’il faut ajuster et des papillotes au sens de morceaux de papier utilisés pour friser les cheveux ?).

On peut retrouver là des allusions à la scène de la Fosseuse, la photographie fournissant un équivalent du regard dans le miroir et la tenue de cérémonie un équivalent de la robe de bal. Cet enfant forcé à partir est peut-être un enfant qu’on menace de chasser comme la Fosseuse est congédiée quand on la surprend portant la robe de sa maîtresse. Le père de Jean Santeuil ne lui avait-il pas dit, avant la scène du manteau de soirée, mais juste avant : « Je te fiche à la porte » ? En tout cas, l’enfant choisit les aubépines, au sens sexuel du terme aussi sans doute, et échappe à sa famille, mais il le fait dans la rage et les larmes. La cause de cette rage doit-elle être cherchée dans un nouveau terme insultant ? « douillette » est le nom d’un vêtement peu habituel pour un garçon déjà grand, (c’est un hapax dans la Recherche) mais c’est aussi un adjectif féminin stigmatisant le manque de virilité. Tout se passe comme si le fils inconsolé continuait à instruire le procès du « médecin de campagne ».

De Madame Renard à Madame Goupil

Il se trouve un autre personnage initialement très lié aux aubépines et qui n’est pas sans rapport avec Balzac. C’est celui de Madame Goupil. À l’origine, c’est elle qui apportait au jeune héros malade des branches d’épine rose, c’est elle aussi dont les joues couvertes de taches de rousseur évoquaient les parties brunes de la fleur et le goût de la frangipane. Ce trait a été donné à Mlle Vinteuil dans le texte définitif80 et les aubépines offertes à l’enfant dans sa chambre de malade ont disparu. B.Brun, dans son article sur la genèse de l’épisode, commente ainsi la fonction de Mme Goupil :

« Pourquoi Mme Goupil ? C’est elle d’abord, dans les brouillons, qui révèle l’épine rose, et elle tient une grande place dans le roman primitif puisqu’on la retrouve dans les Cahiers du Temps retrouvé l’année suivante […]. Au bout de cette association que l’écrivain mène jusqu’à son terme, d’avant-texte en avant-texte, notamment dans les dactylographies, il y a l’image de la mère. […] C’est la pulpe maternelle, désirée et donc aimée, interdite et donc hostile, qui gît tout au fond de la fascination pour les aubépines81. ».

Mme Goupil semble porter la dimension incestueuse, que le narrateur ne peut exposer ouvertement : « […] un jour que j’étais malade, Me Goupil m’apporta des branches d’aubépine…rose, la même fleur mais rose ! et plus agréable encore tout en pompons attachés sur elle en si grand nombre qu’on succombait sous les coups indéfiniment multipliés du plaisir82. » Le narrateur explique qu’il mettait « presque un point d’honneur à ne rien aimer autant que l’aubépine » et d’ailleurs le morceau du Cahier 12 s’ouvre après un brève description sur cette déclaration :

« Pour certains hommes la jeune fille qui fut leur premier amour reste à jamais même vieillie même morte, bien des années après d’autres amours qu’ils ont connus, douée d’un charme, d’un prestige particulier qu’aucune autre femme ne peut avoir. Cette différence de nature, d’essence entre un être et tous les autres due à un amour d’enfance, elle existe pour moi, non pour une femme, mais pour une fleur. »

Il est clair que la dimension religieuse, sacrée, attribuée aux aubépines, affirme aussi le caractère sacré et la pureté de cet amour.

Mais précisément, il y a dans cette opposition des épines blanches et des épines roses, dans cette alliance entre Mme Goupil et le mois de Marie, quelque chose de défensif, les éléments d’un plaidoyer. Le narrateur a choisi les aubépines (et les goûts sexuels que leur nom indique). Lui a-t-on donné les aubépines, les lui a-t-on apportées dans sa chambre ? En d’autres termes, la mère est-elle responsable de l’amour impossible que son fils a éprouvé pour elle ? Une accusation de cette sorte est peut-être dissimulée sous le nom de Mme Goupil, qui renverrait au Renard du Médecin de campagne, ou plutôt à sa femme, Judith. Dans le roman de Balzac, le commandant Genestas, après la retraite de Moscou, rencontre une jeune fille juive, Judith, dans une petite ville de Pologne. Amoureux d’elle, il ne voit pas qu’elle se laisse séduire par son ami Renard, qui l’épouse secrètement (« à la mode du pays ») mais meurt au combat. Genestas, d’abord indigné, recueille ensuite Judith, l’épouse en France alors qu’elle va mourir, et élève le fils qu’elle a eu de Renard, Adrien, comme s’il était le sien. Il confiera donc au docteur Benassis, qui le guérira de sa faiblesse, « l’enfant de Judith ».

Le père, dans Du côté de chez Swann, reprocherait-il à la mère d’avoir un fils qui, symboliquement, n’est qu’à elle ? C’est ce que pourraient impliquer les termes qui décrivent la toilette de l’enfant le jour de l’adieu aux aubépines : douillette, chapeau et papillotes. C’est la tenue juive traditionnelle et papillotes, comme douillette, n’apparaissent qu’à cet endroit de la Recherche. Si cet enfant n’appartient qu’à sa mère, il est par là même pleinement juif. On retrouve d’ailleurs dans le roman de Balzac la référence à la femme restée ou redevenue fille : « Le fait est qu’en France madame Renard redevint mademoiselle Judith83 ». De plus, outre que la description de la famille de Judith, dans Balzac, est violemment antisémite, le nom de Goupil, comme celui de Renard suppose une tromperie (« Pendant que je m’extasiais et que je voyageais dans la lune en regardant Judith, mon Renard, qui n’avait pas volé son nom, entendez-vous ! faisait son chemin sous terre », raconte Genestas84) « Madame Goupil », la trompeuse, est probablement accusée d’avoir exclu son mari et noué une relation trop tendre avec son fils, mais c’est, semble-t-il, en tant que mère juive qu’elle est accusée. On se rappelle avec quelle insistance, dans Sodome et Gomorrhe I, juifs et homosexuels sont rapprochés85. Dans la liste des griefs filiaux figure sans doute une accusation d’antisémitisme adressée au père.

Le nom codé de Mme Goupil a disparu de l’épisode des aubépines mais celui de Legrandin, si proche des allusions au Lys dans la Vallée et au Médecin de campagne, pourrait recéler une signification assez comparable. Il n’a jamais varié. Mot-valise vraisemblable dans la mesure où l’analyse des textes voisins ou isotopiques corrobore l’articulation de ses différents éléments, il réunirait « le grand », désignation assez courante d’un fils aîné par ses parents, « la grande », féminisation infligée par le père, et « gandin ». Ce troisième terme trouve un écho dans Sodome et Gomorrhe II, lorsque Ski prétend que le héros lui avait révélé le véritable nom de M. de Charlus : Gandin, Le Gandin. Le héros tente de corriger l’erreur en lui expliquant qu’il a parlé de M.Legrandin, lequel n’a rien à voir avec Charlus86. Mais cette étymologie du nom de Legrandin (amalgame des noms donnés par le père à celui qui deviendra un Charlus) n’est pas sans écho dans le texte de Du côté de chez Swann. Legrandin demande au héros de venir dîner « avec la glorieuse vêture de soie du lis digne de Salomon » ; le nom de Salomon pourrait bien laisser entendre que cette façon de s’habiller élégamment, trop élégamment sans doute pour le « médecin de campagne », est juive. On peut faire la même remarque sur la « rose de Jérusalem », la fleur inexistante qui nous avait paru connoter l’homosexualité. Tout ce que le père réprouve chez son fils serait maternel, à la fois juif et féminin.

Tante Léonie et La Fille aux yeux d’or

Une fois de plus la cruauté paternelle atteint à la fois la mère et le fils. Et les aubépines portent la même promesse de stérilité et de solitude que les nymphéas. La flore balzacienne renvoie à l’homosexualité comme malédiction, et porte, cryptée, l’analyse des responsabilités familiales. L’évocation des aubépines, comme B.Brun l’avait bien vu, conduit tout droit à celle du tilleul desséché que tante Léonie utilise pour préparer sa tisane. Parmi les points communs aux deux descriptions : la comparaison avec la fleur du fraisier, dans le texte définitif pour les aubépines et les nymphéas, dans les avant-textes pour le tilleul. Or, on le voit dans l’extrait de Physiologie du Mariage cité plus haut, la fleur de fraisier n’est pas moins évocatrice de stérilité que celle du nénuphar. Comme les épines roses, certaines parties du tilleul ont été « en couleur » et ne le sont plus, les fleurs sont suspendues « comme de petites roses d’or » et le héros reconnaît dans « de petites boules grises »87, « les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ». Encore l’aspect mortifère du tilleul a-t-il été adouci en passant des avant-textes à la version publiée. Le tilleul est la version desséchée des aubépines. Tante Léonie est-elle la version desséchée d’une « petite Madeleine » enfermée désormais dans une existence stérile ?

Sa chambre occupe une place intermédiaire dans le déroulement libérateur de la réminiscence. Elle se place avant la résurrection de Combray, ou du moins en position liminaire. À la recherche du temps perdu est certes l’histoire d’une vocation, mais il en existe une version cryptée, souterraine, fondée sur une autobiographie plus réelle et plus douloureuse que sa version explicite, où le monde de l’enfance est loin d’être idyllique. « Aux cœurs blessés, l’ombre et le silence » cite Legrandin. Si on dépasse l’épigraphe du Médecin de campagne pour lire la lettre, écrite par le docteur Benassis, qui contient cette phrase, on y trouve l’adieu, non dépourvu de rancune, à une femme qui pourrait être l’image de la mère : « Mes souffrances, souffrances pleines de vous, puniront un cœur blessé qui saignera toujours dans la solitude ; car aux cœurs blessés l’ombre et le silence. Aucune autre image d’amour ne s’imprimera plus dans mon cœur88 ». Ainsi passe-t-on de l’aubépine au tilleul. Mais le tilleul, ce reliquat d’une vie plongé dans l’eau bouillante (que faut-il penser de cette eau bouillante ? Est-ce celle de la rage persistante, toujours inassouvie89 ?) est aussi matériau littéraire. Dans Le Temps retrouvé, les vrais livres sont les enfants « non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence90 ». La Petite Madeleine s’est dédoublée, devenue à la fois tante Léonie et la Fille aux Yeux d’or.

1  JS, éd. Pléiade, p. 426-430.

2  CSB, éd. Fallois, p. 225.

3  SG, III, p. 440.

4  CSB, éd. Fallois, p. 217.

5  CSB, éd. Fallois, p. 212.

6  A. Bouillaguet, Proust lecteur de Balzac et de Flaubert, Champion, 2000.

7  F. Goujon, « Morel ou la dernière incarnation de Lucien », BIP n° 32, 2001-2002, p. 41-62.

8  « Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr », DCS, I, p. 27 et note 1.

9  DCS, I, p. 168-169.

10  DCS, I, p. 124 et p. 131.

11  « Maman s’amusait infiniment chaque fois qu’elle prenait Legrandin en flagrant délit […] », « Mais Maman riait de ses craintes » (DCS, I, p. 128).

12  « Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail d’un bouquet, comme d’après un fragment de poésie vous comprendriez Saadi. » (Le Lys dans la Vallée, coll. l’Intégrale, Seuil, p. 330)

13  Le Lys dans la Vallée, éd.citée, p. 330.

14  DCS, I, p. 124.

15  C’est la référence au sédum et son explication qui rattache le morceau à Balzac. Il se peut que la source de cette énumération ait d’abord été Anatole France, qui accumule lui aussi les noms de fleurs rares.

16  Chez Balzac au plaisir du bouquet s’ajoute celui du secret : « Quand nous eûmes créé cette langue à notre usage, nous éprouvâmes un contentement semblable à celui de l’esclave qui trompe son maître. » (Le Lys dans la Vallée, éd. citée, p. 330)

17  Selon le Dictionnaire du français non conventionnel de J. Cellard, un amateur de rosette est un homosexuel actif, un chevalier de la rosette un homosexuel passif.

18  DCS, I, p. 123. On sait que dans la suite du roman Legrandin aura une liaison avec Théodore (TR, IV, p. 168-169).

19  On peut noter aussi la référence aux deux papillons. Dans Les Plaisirs et les Jours, le thème des papillons m’avait semblé renvoyer à une scène de fellation.

20  Dans le Cahier 8 la fille de cuisine est atteinte d’une violente crise d’asthme.

21  Le terrier de la guêpe, comme celui de beaucoup d’insectes étudiés par Fabre, peut être la représentation effrayante de l’anus élargi (voir N. Mauriac-Dyer, « À propos du « gigantesque entonnoir » : le discours médico-légal dans À la recherche du temps perdu », in Lectures de Sodome et Gomorrhe, Cahiers Textuel n° 23, p. 93-108)

22  Le réseau métaphorique qui renvoie à la médecine est dense, la description des « incarnations vraiment saintes de la charité active » en témoigne : « elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté » (DCS, I, p. 81). Ce portrait est-il à la fois une charge contre le père et une façon de lui rendre justice ? Il témoignerait dans ce cas de l’ambivalence irrémédiable des sentiments filiaux de l’écrivain.

23  DCS, I, p. 81.

24  « mon père curieux, irrité et cruel » (p. 129), « mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel » (p. 130), « Mon père […] le tortura de questions […] » (p. 131).

25  Si, comme je le pense, une critique âpre et, malheureusement pour eux, lisible, du père et du frère est incluse dans Les Plaisirs et les Jours, on peut lire un reproche dans la référence aux faux palimpsestes fabriqués par « un escroc érudit » qui aurait mieux fait de s’assurer une situation « plus lucrative, mais honorable » (DCS, I, p. 131).

26  On ne trouve par exemple aucune mention de couleur dans la conversation de Legrandin avec le héros, le soir où il l’invite à dîner.

27  On sait que Proust s’était battu en duel contre Jean Lorrain lorsque celui-ci avait publié, en guise de critique, un tissu d’insinuations de ce type. Il écrivait par exemple : « […] nous devons à M. Anatole France ce succédané de M. de Fezensac jusqu’alors unique dans son genre, le jeune et charmant Marcel Proust. Prout et Brou ! » (Les Plaisirs et les Jours, éd. Th. Laget, coll. Folio, dossier p. 295).

28  Ce morceau est un pastiche de « La méduse » de Michelet, thème qui, chez Proust renvoie à l’homosexualité féminine (voir « Avant la nuit », Les Plaisirs et les Jours, éd. citée, p. 251).

29  La Vieille Fille, coll. Folio, 1978, p. 163-177.

30  DCS, I, p. 150.

31  Le Lys dans la Vallée, éd. citée, p. 329 et p. 317.

32  Parmi ses noms vulgaires figurent « herbe du vent » et le surprenant « fils avant le père ».

33  Si l’on en croit le CD rom Explorer la Comédie humaine (Acamédia), il y en aurait sept.

34  La Vieille Fille, éd. citée, p. 177.

35  Physiologie du Mariage, édition Furne, p. 44.

36  Le Lys dans la Vallée, éd. citée, p. 355. Il n’y a pas de rapprochement textuel net entre les deux promenades, si ce n’est que Me de Mortsauf, dans la barque, a le même geste que la femme abandonnée de Du côté de chez Swann : « la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles mains dans l’eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur ». D’autre part la carpe qui « se dressait hors de l’eau dans une aspiration anxieuse » (DCS, I, p. 168) fait peut-être écho à la prise d’une « énorme carpe sautillant sur l’herbe » dans Le Lys dans la Vallée.

37  On se rappelle que le héros et sa mère échangent des vers d’Esther de Racine dès les premiers cahiers de brouillon du Contre Sainte-Beuve et que la mère est explicitement comparée à Esther dans le Cahier 2, lorsqu’elle écoute chanter Reynaldo Hahn.

38  Le Lys dans la Vallée, éd. citée, p. 304. C’est moi qui souligne.

39  François le Champi, éd. Glénat, p. 34.

40  François le Champi, éd. citée, p. 81, 175, 176, 114.

41  JS, éd. citée, p. 208.

42  JS, éd. citée, p. 224.

43  JS, éd. citée, p. 235.

44  Cette menace revient à plusieurs reprises : « Mais ne me laissez pas renvoyer, je ne veux pas m’en aller, j’aime mieux me jeter dans la rivière. » Et le pauvre François regardait la rivière en s’approchant si près qu’on voyait bien que sa vie ne tenait qu’à un fil, et qu’il n’eût fallu qu’un mot de refus pour le faire noyer » (François le Champi, éd. Glénat, 1998, p. 70-71 ; voir aussi p. 90, p. 112 et p. 216). Le risque de mort n’est pas absent non plus de Jean Santeuil. Lorsque Me Santeuil lui demande de se séparer de Marie Kossichef, Jean regarde sa mère « avec des yeux secs » : « Il voyait en face de lui, trop réel, trop écrasant pour ne pas le regarder avec un sérieux effroyable, le danger de vie ou de mort qui était près de lui. » (JS, éd. citée, p. 221)

45  François le Champi, éd. citée, p. 113. Voir aussi la première scène où le Champi supplie sa mère adoptive, la Zabelle de ne pas l’envoyer à l’hospice : « […] il se coucha par terre en sanglotant, en arrachant l’herbe avec ses mains et en s’en couvrant la figure, comme s’il fût tombé du gros mal. Et quand la Zabelle, tourmentée et impatientée de le voir ainsi, voulut le relever de force en le menaçant, il se frappa la tête si fort sur les pierres qu’il se mit tout en sang et qu’elle vit l’heure où il allait se tuer. » (p. 68-69)

46  JS, éd. citée, p. 677.

47  « Écriture et sexualité », Revue Europe, Marcel Proust (Deux), février-mars 1971, p. 113-143.

48  « […] elle me tue à petit feu, et se croit une sainte, ça communie tous les mois.
La comtesse pleurait à ce moment à chaudes larmes, humiliée par l’abaissement de cet homme à qui elle disait pour toute réponse : - Monsieur ! monsieur ! monsieur » (Le Lys dans la Vallée, éd. citée, p. 336) ; Lorsque la comtesse se croit responsable de la mort de son mari : « elle était à genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes et s’accusait : - Mon Dieu, si tel est le prix d’un murmure, criait-elle, je ne me plaindrai jamais. » (p. 356) ; lorsqu’à la guérison du comte elle appréhende le retour de ses accusations : « Je [Félix de Vandenesse] vins, le cœur pénétré de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de force, elle avait le visage baigné de larmes ; elle s’enfuit dans sa chambre et n’en sortit que pour la prière » (p. 359). Dans François le Champi, les scènes de larmes sont nombreuses également mais ni Madeleine Blanchet ni le Champi ne pleurent sur leurs fautes (éd. citée, p. 70, 110, 205 pour Madeleine, p. 117, 158, 201 pour François).

49  Ph. Lejeune, article cité, p. 117.

50  Voir L. Keller, Les avant-textes de l’épisode de la madeleine, Éditions Jean-Michel Place, 1978.

51  S. Doubrovsky, La place de la madeleine, Ellug, 2000, p. 100 et 101 (première édition : Mercure de France, 1974).

52  R. Coudert montre bien qu’elle est en tout cas très profonde (Proust au féminin, Grasset/Le Monde, 1998, p. 32 par exemple)

53  Dans « pavillon » comme dans « violette », on retrouve les phonèmes du nom de la mère, Weill, ce qui recoupe, au moins pour « violette », le réseau de signification que j’avais tenté de dégager dans Les Plaisirs et les Jours.

54  La fille de Swann, la fille de Vinteuil et la fille du jardinier sont des personnages à part entière. La fille du giletier, la fille d’un de nos voisins, la fille de Françoise, la fille à M.Pupin et la fille du docteur Percepied sont au moins mentionnées. Que dire de « la fille de mon rêve », d’une « fille des champs », de « la fille de Minos et de Pasiphaë » ? Parmi les fils, à part « le fils Swann », ne sont mentionnés que « le fils d’un notaire de nos amis », le fils de Me Sauton, le fils de Me Sazerat. Il reste les allusions littéraires et historiques : les fils de Saint-Simon, les quatre fils Aymon, les fils de Louis le Germanique.

55  AD, IV, p. 236.

56  Il lira à la place le Journal des Goncourt, qui le confirmera dans l’idée qu’il n’a pas de vocation. Cela retarde une révélation que la lecture de La Fille aux yeux d’or aurait peut-être favorisée, ou, plus vraisemblablement, garde au roman de Balzac sa fonction de référence cryptée, hors de l’intrigue explicite.

57  Lettres de mon moulin, coll. Folio, 1997, p. 125-129.

58  Autre possibilité : Le titre initial de La Fille aux Yeux d’or était La Fille aux Yeux rouges. Proust le note dans le Carnet 1 (f°36v° ; Carnets, éd. F. Callu, A. Compagnon, Gallimard, 2002, p. 94), ce qui pourrait dissimuler une allusion aux larmes versées (et donc à la Madeleine pleurante).

59  DCS, I, Esquisse III, p. 645.

60  Ph. Lejeune, « Écriture et sexualité », p. 140.

61  À la lecture du traité de Krafft-Ebing, on est frappé de la séparation établie entre l’inversion, présentée comme un stade premier, réputé curable, dans lequel les pratiques sexuelles sont limitées à la masturbation, et l’homosexualité proprement dite. Le discours médical tendrait à fixer les patients éventuels au premier stade (Krafft-Ebing, Psychopathia sexualis, Paris, G. Carré, 1895, p. 247-250).

62  Benassis a également eu un enfant dont la mort l’a désespéré.

63  Le Médecin de campagne, La Comédie humaine, coll. l’Intégrale, Seuil, 1966, t. 6, p. 161.

64  « Genestas s’avança dans une petite cour assez proprement tenue et vit un garçon de quinze ans, faible comme une femme, blond mais ayant peu de cheveux, et coloré comme s’il eût mis du rouge. » (Ibid. p. 161)

65  De manière assez surprenante, Genestas, qui a été très amoureux de la mère de l’enfant, Judith, fait des commentaires violemment antisémites sur sa famille : « Leur maison était élevée sur des caves, en bois bien entendu, sous lesquelles ils avaient fourré leurs enfants, et notamment une fille belle comme une juive quand elle n’est pas blonde et qu’elle se tient propre », « Ces enfants grouillaient tous pêle-mêle comme une nichée de chiens. C’était drôle à voir ». (p. 194)

66  Ibid., p. 161.

67  Quelques acacias en fleurs et d’autres arbres odoriférants, des épines roses, des plantes grimpantes, un gros noyer que l’on avait respecté, puis quelques saules pleureurs plantés dans les ruisseaux s’élevaient autour de cette maison » (Ibid., p. 157)

68  Ibid., p. 156. Voir aussi : Si l’atmosphère est lourde, électrisante, la Fosseuse a des vapeurs que rien ne peut calmer, elle se couche et se plaint de mille maux différents sans savoir ce qu’elle a ; » (p. 156).

69  Ibid., p. 197.

70  DCS, I, p. 67 et p. 119. S’ajoute aussi l’évocation précieuse des ciels de Normandie (p. 128-129).

71  Le Médecin de campagne, éd. citée, p. 156.

72  Corres., t. XI, lettre 29, p. 66. C’est Montesquiou qui souligne. Dans une lettre qui ne nous est pas parvenue, il parle apparemment, à propos du même morceau, d’un « mélange de litanies et de foutre » (voir la réponse de Proust, t. XI, p. 79).

73  Corres., t. XI, lettre 53, p. 103.

74  R. Coudert souligne d’ailleurs la relation de gémellité établie entre le héros et Gilberte (Proust au féminin, éd. citée, p. 45 et 64).

75  DCS, I, p. 141. C’est moi qui souligne.

76  JS, p. 423.

77  CSB, éd. Fallois, p. 286-287.

78  Cahier 29, f° 72 v°.

79  C. 29, f° 71 v°, transcrit par B. Brun dans son article « Brouillons des aubépines », Études proustiennes V, 1984, p. 215-304.

80  DCS, I, p. 112.

81  B. Brun, « Brouillons des aubépines », p. 271-272.

82  C. 12, f° 98 v°.

83  Le Médecin de campagne, éd. citée, p. 194. Dans le texte de Balzac, il ne s’agit que d’un mariage non reconnu par la loi française. Mais, outre que la phrase peut être entendue différemment, le même type de reproche est adressé par M. de Mortsauf à sa femme dans Le Lys dans la Vallée : « je lui déplais, elle me hait, et met tout son art à reste jeune fille » (éd. citée, p. 335). Enfin les aubépines sont plusieurs fois comparées à des jeunes filles.

84  Ibid., p. 194.

85  Voir : « de même que certains juges supposent et excusent plus facilement l’assassinat chez les invertis et la trahison chez les Juifs » (SGI, III, p. 17), « comme les Juifs autour de Dreyfus » (p. 17), « comme les Juifs encore » (p. 18), « comme les Israëlites disent que Jésus était juif » (p. 18), « Peut-être l’exemple des Juifs, d’une colonie différente n’est-il pas même assez fort […] » (p. 25), « […] l’erreur funeste qui consisterait, de même qu’on a encouragé un mouvement sioniste, à créer un mouvement sodomiste et à rebâtir Sodome » (p. 33).

86  SG, III, p. 347.

87  On reconnaît les termes employés par Legrandin dans son pastiche floral du Lys dans la Vallée.

88  Le Médecin de campagne, éd. citée, p. 190.

89  Lorsque le narrateur mange la petite madeleine, il n’y a plus de mention de l’eau bouillante. Est-ce parce que le processus de libération par l’écriture est amorcé ?

90  TR, IV, p. 476