Louis Hay, fondateur de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) et figure majeure des études de genèse des œuvres, est décédé le mardi 3 février 2026 à Paris dans sa centième année.
Germaniste de formation, spécialiste de Heinrich Heine et maître-assistant à la Sorbonne, Louis Hay a joué un rôle décisif dans l’entrée des manuscrits d’écrivains au cœur de la recherche littéraire. Dans les années 1960, il retrouve en Israël, aux États-Unis et en Suisse un ensemble de manuscrits de Heine et est à l’origine de leur acquisition par la Bibliothèque nationale en 1966. Appelé au CNRS pour en lancer l’analyse avec l’assistance de Marianne Bockelkamp et diriger la toute nouvelle équipe « Heine », il engage alors un travail qui ouvre des perspectives méthodologiques inédites : l’étude systématique des processus de création à partir de leurs traces matérielles.
De cette démarche naît un nouveau champ de recherche. Autour de ces travaux se regroupent progressivement des spécialistes de Proust, Zola, Flaubert ou Valéry. Cette dynamique conduit à la création, en 1974, du Centre d’Histoire et d’Analyse des Manuscrits (CAM) auquel des locaux sont attribués à la Bibliothèque nationale en 1976. En 1979, la publication du volume collectif Essais de critique génétique donne son nom à la discipline. La même année, le don des manuscrits d’Aragon au CNRS, suivi par celui des manuscrits de Jacques Prévert à la BnF – gestes patrimoniaux auxquels Louis Hay a fortement contribué – , marque une étape décisive dans la reconnaissance institutionnelle du domaine. Le laboratoire devient en 1984 l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) dont Louis Hay est le premier directeur (Voir note 1 – la direction de l’unité depuis sa création).
Ses recherches ont porté à la fois sur les matériaux et sur les modèles théoriques de la génétique des textes. Il a contribué à doter la discipline de méthodes scientifiques d’étude des manuscrits modernes, en dialogue avec des spécialistes du CNRS, intégrant l’étude des tracés, des supports et des processus d’écriture. Il a également défendu la portée théorique de la critique génétique en tant que nouveau champ des études littéraires : compréhension renouvelée de la création littéraire, attention au mouvement de l’écriture, élargissement de l’histoire culturelle par l’étude des processus plutôt que des seuls états achevés des œuvres. A travers des articles marquants et parfois provocateurs tels que « Des manuscrits, pour quoi faire ? » (Le Monde, supplément au n° du 8 février 1967) ou « Le texte n’existe pas”. Réflexions sur la critique génétique » (Poétique, n° 62, 1985), les ouvrages qu’il a dirigés comme La naissance du texte (Paris, Corti, 1989) ou ses livres personnels tels que La Littérature des écrivains. Questions de critique génétique (Paris, Corti, 2002), il a donné à ce domaine ses références majeures.
Chercheur d’envergure internationale, Louis Hay a reçu le prix Humboldt de la recherche en 1993 (Humboldt Research Award Programme). Son engagement a également été institutionnel : il a œuvré au développement des sciences humaines et sociales au niveau national, en participant notamment à la rédaction du rapport Les Sciences de l’Homme et de la Société en France (dir. Maurice Godelier, 1982). Au CNRS, il a exercé plusieurs responsabilités : membre du Comité national, président du Conseil du département SHS et membre du Directoire.
Pédagogue et passeur, il a laissé de nombreux témoignages filmés et entretiens revenant sur la matérialité du dossier génétique, la lecture des manuscrits et les enjeux de l’écriture en train de se faire. Son nom reste indissociable de l’entrée du manuscrit moderne dans le champ des sciences humaines comme objet de savoir à part entière. En 2016 paraissaient des entretiens menés par Almuth Grésillon et Jean-Louis Lebrave, Traces, entre mémoire et oubli (CNRS Éditions) publiés à l’occasion de ses 90 ans. Avec Louis Hay disparaît l’un des principaux architectes d’une discipline qui a profondément transformé l’étude des œuvres et des processus de création. Son héritage scientifique continue de structurer durablement la recherche sur les manuscrits et la genèse des textes.
Pour en savoir plus
- Page de profil du chercheur sur le site de l’ITEM, avec une bibliographie complète : Louis Hay
- Des vidéos qui présentent le travail du généticien du texte face au manuscrit d’auteur : https://www.item.ens.fr/filmer-la-recherche-en-acte/
Bibliographie sélective
Louis Hay (sous la direction de), Essais de critique génétique [Textes d’Aragon, Raymonde Debray Genette, Claudine Quémar, Jean Bellemin-Noël, Bernard Brun, Henri Mitterand], Paris, Flammarion, coll. « Textes et Manuscrits », 1979, 236 p.
Louis Hay (dir.), La naissance du texte, Paris, José Corti, 1989, 256 p.
Louis Hay (dir.), Les Manuscrits des écrivains, Paris, Hachette ; CNRS Éditions, 1993, 262 p.
Louis Hay, La Littérature des écrivains. Questions de critique génétique, Paris, José Corti, coll. « Les Essais », 2002, 430 p.
Louis Hay, Traces, entre mémoire et oubli, entretiens avec Almuth Grésillon et Jean-Louis Lebrave, Paris, CNRS Éditions, 2016, 148 p.
À paraître : Ferrand N., Musitelli P. (dir.) Ma génétique. Classiques Garnier, 2026.
(1) Direction de l’unité depuis sa création. Louis Hay, fondateur et directeur jusqu’en 1985 ; Almuth Grésillon (directeur adjoint Daniel Ferrer), 1986-1993 ; Daniel Ferrer (directeur adjoint Pierre-Marc de Biasi), 1994-1997 ; Jean-Louis Lebrave (directrices adjointes Claire Bustarret puis Irène Fenoglio), 1998-2003 ; Daniel Ferrer, 2004-2005 ; Pierre-Marc de Biasi (directrice adjointe Anne Herschberg Pierrot), 2006-2013 ; Paolo D’Iorio (directrice adjointe Aurèle Crasson), 2014-2023 ; Nathalie Ferrand (directeur adjoint Pierre Musitelli) depuis 2024.