
International conference/Colloque international
Creativity in Literary Writing: Exploring Multilingual Archives
Le processus de création littéraire :
l’exploration à travers les archives plurilingues
Oslo University/Université d’Oslo
Campus Blindern, Niels Henrik Abels vei 36, 0371 Oslo
Sophus Bugges hus, seminarrom 2 (130)
June, 15-16, 2026 / 15-16 juin 2025
Organized by/Organisé par
Stijn VERVAET (Oslo University)
In collaboration with/En collaboration avec
Olga ANOKHINA (CNRS) & Mickaëlle CEDERGREN (Université de Stockholm)
With kind support of/Avec le soutien de
La Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH)
Centre Universitaire de Norvège à Paris (CUNP)
Institute for Literature, Area Studies and European Languages-ILOS (University of Oslo)
L’Institut des textes et manuscrits modernes-ITEM (CNRS/ENS)
The study of manuscripts and other archival materials is crucial to understanding the dynamics of literary writers’ creative process. Authors’ use of multiple languages has gained increased scholarly interest in the past few decades. But multilingual writing has a long tradition, perhaps partly due to the affordances it offers to the writer. Reminding us that the mind is embedded, embodied, enactive and extended (4E cognition), cognitive theories offer tools and concepts that complement traditional genetic criticism approach and can help shed new light on the creative ecologies of literary writing and translating.
L’étude des manuscrits et autres documents d’archives est essentielle pour comprendre la dynamique du processus créatif des écrivains. L’utilisation de plusieurs langues par les auteurs suscite un intérêt croissant chez les chercheurs depuis quelques décennies. Mais l’écriture plurilingue est une tradition ancienne, peut-être due en partie aux possibilités créatives et cognitives qu’elle offre à l’écrivain. Sachant que l’esprit est ancré, incarné, enactif et étendu (cognition 4E), les théories cognitives offrent des outils et des concepts qui constituent un complément à l’approche génétique traditionnelle et contribuent à apporter un éclairage nouveau sur les écologies créatives de l’écriture littéraire et de la traduction.
PROGRAMME
June 15, 2026 / Le 15 juin 2026
09h00-9h15 Accueil du public
09h15 Ouverture du colloque par Christine Nilsen (directrice du département), Stijn Vervaet, Olga Anokhina & Mickaëlle Cedergren
Session 1 Identités plurielles : entre les langues et les cultures
Modération: Olga Anokhina
09h30-9h50 Dirk WEISSMANN (Université de Toulouse/ITEM) Le plurilinguisme caché de la littérature allemande (1750-1850 env.) : trois générations d’écrivaines face à la fabrique d’un canon national (Sophie von La Roche, Rahel Levin Varnhagen, Ottilie von Goethe)
09h50-10h10 Laurence BOUDART (Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles) De Gand à Saigon et au-delà : les archives de Simone Kuhnen de la Coeuillerie au prisme des transferts culturels
10h10-10h30 Emilio SCIARRINO (Éditions Rivages/ITEM) Des romancières françaises et leurs langues : plurilinguisme et édition
10h30-11h00 Discussion
11h00-11h30 PAUSE CAFÉ
Session 2 Cognition, Manuscript Studies and the Creative Writing Process
Modération: Karin Kukkonen
11h30-11h50 Mats HARALDSEN (Oslo University) Affordances all the way down: Manuscripts as affordance construction and navigation
11h50-12h10 Alice DUHAN (Gothenburg University) Interlingual Play as Creative Resource: Nancy Huston’s Bilingual Notebooks and Writing Journals
12h10-12h30 Geir UVSLØKK (Université d’Oslo) Le plurilinguisme créatif d’Hélène Berr, témoin et écrivaine
12h30-13h00 Discussion
13h00-14h00 DÉJEUNER sur place
Session 3 L’atelier créatif, intermedial et plurilingue de Nella Nobili
Modération: Martha Pulido
14h00-14h20 Anna TAGLIETTI (Université Grenoble Alpes) L’atelier créatif de Nella Nobili comme écosystème translingue et intermédial : de I quaderni della fabbrica à La jeune fille à l’usine à travers deux langues et plusieurs formes
14h20-14h40 Anne-Laure RIGEADE (Université Paris-Est Créteil/ITEM) Créativité littéraire et créativité sociale : La Jeune fille à l’usine, un récit de transclasse, entre les langues
14h40-15h00 Discussion
15h00-15h30 PAUSE CAFÉ
Session 4 : Au-delà des frontières linguistiques : plurilinguisme implicite
Modération: Stijn Vervaet
15h30-15h50 Jade CAZORLA (Sorbonne Université) Les langues silencieuses du roman. Le trilinguisme au coeur du processus créatif dans les journaux de genèse d’Irène Némirovsky
15h50-16h10 Zahir SIDANE (Université de Béjaia, Algérie) Écriture ensauvagée et plurilinguisme implicite dans l’œuvre de Nabil Farès
16h10-16h30- Discussion
17h00-19h00 Excursion
19h30 DÎNER
(Restaurant Ekeberg, Kongsveien 15, Oslo 0193)
June 15, 2026 / Le 16 juin 2026
Session 5 Traduire et créer au féminin : réseaux, pratiques et archives
Modérateur: Mickaëlle Cedergren
09h00-09h20 Alice YANG (Yale University) Women Translating Women: Claire Malroux and Marilyn Hacker in the Archive
09h20-09h40 Amanda MURPHY (Université Sorbonne Nouvelle) Et me voici soudain en train de refaire le monde : Susanne de Lotbinière-Harwood’s Feminist Translation Archive
09h40-10h00 Alicja BODDAERT (Institut Bibliothèque Polonaise de Paris) Le processus de création bilingue de Lucienne Rey à travers ses archives de traduction à l’Institut Bibliothèque Polonaise de Paris
10h00-10h30 Discussion
10h30-11h00-PAUSE CAFÉ
Session 6 Autotraduction et poïétiques plurilingues
Modération: Geir Uvsløkk
11h00-11h20 Santa Vanessa CAVALLARI (Aix-Marseille Université/Université de Pise) Sur les pas d’une poïétique translingue : une reconstruction comparée de Con gran(de) amor(e) d’Alba de Céspedes
11h20-11h40 Martina BOLICI (CELIS, Université Clermont Auvergne)
De l’archive à l’œuvre : autotraduction et plurilinguisme dans l’écriture de Bona de Mandiargues
11h40-12h00 Margaux ANDRISS (Université Paris-Est Créteil) « Cassez les eaux » ou rompre les barrières linguistiques : le plurilinguisme à la scène chez Frankétienne
12h00-12h30 Discussion
12h30-14h00 DÉJEUNER
14h00-15h00 Book launch / Lancement du livre de Karin Kukkonen: Creativity and Contingency in Literary Writing. University Library, Campus Blindern, Georg Sverdrups hus, HumSamScene.
Panel discussion with Stefka Georgieva Eriksen, Timotheus Vermeulen, and Stijn Vervaet.
RÉSUMÉS et PRÉSENTATIONS BIO-BILIOGRAPHIQUES
Alicja Boddaert : Le processus de création bilingue de Lucienne Rey à travers ses archives de traduction à l’Institut Bibliothèque Polonaise de Paris
Lucienne Rey (1909-2000 ; de son vrai nom Aniela Gacka) fut une écrivaine et traductrice à qui l’on doit la traduction en français de nombreux poètes polonais. Les archives qu’elle a déposées dans les années 1990 à la Bibliothèque Polonaise de Paris constituent un fonds riche, composé d’une correspondance bilingue avec des poètes et des maisons d’édition, de manuscrits de traduction et de notes de travail. Ce corpus inédit permet de reconstituer le processus de création de Rey, en observant la genèse de ses traductions entre polonais et français. Sa correspondance éclaire non seulement les échanges intellectuels et amicaux avec des auteurs tels que Jerzy Ficowski, Roman Brandstaetter ou Barbara Sadowska, mais aussi les débats passionnés autour du choix des mots et du sens à restituer.
L’analyse génétique de ces documents révèle un processus de création plurilingue, où la traduction devient à la fois un geste esthétique et un acte d’engagement. L’exemple de la co-traduction du recueil Il est doux d’être enfant de Dieu (1987) de Barbara Sadowska montre comment Rey conçoit la traduction comme une forme de résistance symbolique au système politique répressif de la Pologne communiste. Cette communication se propose d’explorer, à travers les archives de Rey, la dynamique créatrice propre à la traduction littéraire bilingue, envisagée comme espace de dialogue, d’amitié et d’action culturelle entre la France et la Pologne.
Alicja Boddaert (née Walczyna) – Docteure en Littérature et Sciences Humaines de l’Université de Varsovie en coodirection avec l’Université de Haute Alsace. Diplômée d’Études Romanes à l’Université de Varsovie, de Lettres Modernes à l’Université de Haute-Alsace et boursière du gouvernement français, elle a été chargée de cours de la langue française à la Faculté des Arts Libéraux de l’Université de Varsovie et à l’Institut d’Études Romanes de l’Université de Varsovie (cours de langue, linguistique et civilisation). Elle est actuellement chargée d’archives au sein de l’Institut Bibliothèque Polonaise de Paris. Ses recherches portent sur la littérature comparée franco-polonaise, les archives des femmes, le féminisme ainsi que les relations entre la littérature, la sociologie et les beaux-arts. Elle est l’auteure de nombreux articles sur la littérature, notamment sur les femmes auteurs. Elle s’intéresse à l’œuvre d’Anna Kowalska, Violette Leduc ainsi qu’à la création des femmes du XXe siècle et contemporaine.
Martina BOLICI : De l’archive à l’oeuvre : autotraduction et plurilinguisme dans l’écriture de Bona de Mandiargues
Le sujet de cette contribution, déjà amorcé dans un premier article exploratoire d’Antonio Lavieri (2017), vise à approfondir l’étude des pratiques plurilingues de Bona Tibertelli de Pisis – puis de Mandiargues – (1926-2000), artiste polyvalente, écrivaine, peintresse et traductrice d’origine italienne, cosmopolite, installée à Paris à partir de la fin des années 1940. Son écriture se caractérise notamment par une grande variété générique, allant de la nouvelle à la poésie, jusqu’à l’autobiographie. Elle se distingue également par une richesse expressive, mobilisant l’italien et le français à travers l’autotraduction et l’écriture plurilingue, que ses archives document amplement. À cet égard, les matériaux conservés dans le Fonds Bona de Mandiargues de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) révèlent des procédés créatifs propres de l’écrivaine, demeurés jusqu’à présent inexplorés. Tout particulièrement, le manuscrit de La Cafarde, récit publié en français en 1967, ainsi que le brouillon de son autotraduction en italien, La Nottivaga, paru en 1981, permettent d’envisager une approche génétique visant à éclairer les stratégies créatives entre les deux langues ainsi qu’à établir les relations entre ces deux textes. De même, le cahier manuscrit regroupant les poèmes réunis sous le titre À moi-même révèle un emploi alterné ou « simultané » (Anokhina 2019) de l’italien dans le processus de rédaction, usage qui sera neutralisé au profit du monolinguisme lors de la publication de l’œuvre en français en 1988. Des mémoires ont également paru après sa mort sous le titre Vivre en herbe (2001), s’agissant d’une traduction française réalisée par Claude Bonnafont, tandis que le texte original en italien demeure inédit et conservé dans les archives. Ainsi, nous proposons de restituer une vision d’ensemble du laboratoire créatif de cette écrivaine franco-italienne, dont l’œuvre littéraire et plus précisément le plurilinguisme attesté par les matériaux inédits demeurent jusqu’à présent largement inexploités.
Martina Bolici est ATER au département d’Études italiennes de l’Université Clermont Auvergne, membre permanent su CELIS (Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopoétique) et titulaire d’un doctorat en Littérature générale et comparée de l’Université Grenoble Alpes et de l’Università La Sapienza de Rome. Sa thèse, soutenue en mai 2024 et intitulée « Les écrivains translingues franco-italiens entre deux siècles (XIXe-XXe). Luigi Gualdo, Filippo Tommaso Marinetti, Alberto Savinio », a reçu le Prix de Thèse de l’Université Franco-Italienne en 2025. Elle s’intéresse au plurilinguisme littéraire dans toutes ses formes, aux archives des autotraducteurs et à la littérature franco-italienne. Elle a codirigé le numéro 25 de la revue Costellazioni intitulé « Italiens de langue française ». La letteratura franco-italiana attraverso i secoli, paru en octobre 2024, et est également l’autrice de nombreuses contributions consacrées à Luigi Gualdo, Filippo Tommaso Marinetti, Alberto Savinio et Curzio Malaparte.
Laurence Boudart : De Gand à Saigon et au-delà : les archives de Simone Kuhnen de la Coeuillerie au prisme des transferts culturels
La poétesse et traductrice Simone Kuhnen de La Coeuillerie (Bruxelles 1905-Gand 1993) a produit une œuvre abondante située à la croisée des langues et des cultures. Son tropisme extrême-oriental l’a notamment amenée à écrire plusieurs recueils de haïkus et à adapter des recueils de poésie traduits du vietnamien, du chinois et de l’hébreu. D’un volume de 2 mètres linéaires, son fonds d’archives regorge de manuscrits autographes, de cahiers contenant les premiers jets et les impulsions initiales, ainsi que d’une abondante correspondance, des photos et des dossiers de presse. Au sein de ces documents, la dimension internationale, multiculturelle et plurilingue affleure partout. En se basant sur l’étude de ce matériau d’archives, la communication que j’envisage traitera d’une part de son écriture poétique nourrie de transferts culturels et, d’autre part, de comment son réseau artistique international a influé sur ses processus créatifs d’autrice comme de traductrice-adaptatrice. En filigrane, j’examinerai le parcours de cette femme poète, compagne de la peintre flamande Suzanne Bohmals, à l’aune de cet ancrage ouvert sur le monde et m’interrogerai sur la réception contemporaine d’une œuvre aujourd’hui tombée en grande partie dans l’oubli.
Laurence Boudart a réalisé des études de traduction (français-allemand-italien), puis un doctorat en lettres modernes, avec une thèse portant sur la formation de l’identité nationale belge à travers le discours scolaire. Après avoir enseigné à l’Université de Valladolid (Espagne) pendant près de 15 ans, elle dirige depuis 2019 les Archives & Musée de la Littérature (Bruxelles), qu’elle a rejoints en 2012.
En tant que chercheuse, ses centres d’intérêt portent sur les lettres belges de langue française et les questions liées à la conservation et la valorisation du patrimoine. Elle est l’autrice de nombreux articles et communications scientifiques, ainsi que de plusieurs ouvrages critiques, anthologiques et monographiques portant sur ces questions. Récemment, elle a publié un essai intitulé Martine, une aventurière du quotidien (« La Fabrique des héros », Impressions nouvelles, 2021) et Martine, l’éternelle jeunesse d’une icône (Casterman, 2024). En outre, son action en faveur de la transmission du patrimoine littéraire belge s’exprime à travers le commissariat d’expositions, la direction de la collection scientifique Archives du Futur ou la participation à des comités de lecture (Espace Nord, Textyles). Elle donne également des cours, séminaires et conférences dans des universités étrangères.
Santa Vanessa Cavallari : Sur les pas d’une poïétique translingue : une reconstruction comparée de Con gran(de) amor(e) d’Alba de Céspedes
Née à Rome, le parcours culturel et poïétique d’Alba de Céspedes est pluriel dès l’origine. Fille d’une mère italienne et d’un père cubain – ambassadeur et ministre de Cuba en Italie –, elle appartenait à une famille éminente engagée dans la guerre d’indépendance cubaine. Élevée dans un environnement multilingue, le français étant la langue de communication de ses parents, elle écrivit et publia principalement en italien jusqu’aux années 1960. Tout au long de sa vie, de Céspedes rassembla une documentation considérable sur l’histoire de sa famille cubaine. Ainsi, en 1976, elle entreprit Con grande amore, un récit de l’histoire cubaine à travers l’engagement politique de sa famille. Il s’agit de la seule oeuvre qu’elle ait qualifiée d’« autobiographie poétique », soulignant ainsi sa double ambition autobiobibliographique et historiographique. L’oeuvre a une genèse multilingue : une première ébauche en italien, suivie d’un premier contrat de publication en français avec les éditions du Seuil1 (Conversations avec Fidel Castro, 19762), des passages rédigés en espagnol, ainsi qu’une traduction espagnole réalisée par Giannina Bertarelli, destinée à une édition cubaine3 (Con gran amor). En 1977 cette traduction fut remise à Rolando Rodríguez, vice-ministre de la culture à Cuba, mais elle ne fut jamais finalisée ni publiée. Une reconstruction partielle de la version italienne a été publiée par Monica Cristina Storini, tandis que Luisa Campuzano et Anele Arnautó Trillo ont édité des fragments choisis5 de la traduction espagnole de Bertarelli, notamment ceux absents de l’édition italienne restaurée6. Aucune publication ne permet actuellement une vision comparative complète des matériaux italiens et espagnols, ni du processus de création translingue et d’auto-traduction partielle.
Dans la présente communication, nous proposerons une analyse linguistique et paratextuelle des manuscrits de la Traduzione Giannina, en les comparant aux fragments publiés en italien. Il s’agira d’étudier le rôle joué par l’espagnol non seulement dans le processus créatif de Con grande amore, mais plus largement dans l’économie linguistique et traductive de l’oeuvre translingue de Céspedes. Une attention particulière sera portée au glossaire que l’autrice avait prévu d’inclure à la fin du volume, afin d’éclaircir les expressions espagnoles du texte. Cela nous permettra d’explorer la possibilité que l’espagnol constitue à la fois une stratégie discursive rendant manifeste le processus poïétique translingue et un outil cognitif étendu, permettant ainsi à Céspedes de bouleverser les équilibres des canons littéraires et historiographiques masculins, tout en interrogeant les cadres interprétatifs dominants, notamment ceux hérités de la psychanalyse classique.
Santa Vanessa Cavallari est titulaire d’un doctorat en littérature comparée de l’Université Aix-Marseille, réalisé en cotutelle avec l’Université de Pise (Italie). Ses recherches portent sur l’auto-traduction et la création littéraire translingue au XXᵉ siècle, envisagées comme l’émergence d’une conscience littéraire et auctoriale féministe. Elle a publié plusieurs articles étudiant l’auto-traduction féministe et ses liens avec la psychanalyse féministe dans les contextes portoricain, franco-italien et russe, avec un intérêt particulier pour les oeuvres d’Elsa Triolet, d’Alba de Céspedes et de Giannina Braschi. Elle est membre du collectif de jeunes chercheuses Frontières et fait partie du comité de rédaction de la revue doctorale Traits-d’Union.
Jade Cazorla : Les langues silencieuses du roman. Le trilinguisme au coeur du processus créatif dans les journaux de genèse d’Irène Némirovsky
Née dans un environnement plurilingue, issue de la bourgeoisie russe de Kiev avant la Révolution de 1917, et éduquée par une gouvernante française, Irène Némirovsky parle couramment le russe, l’anglais et le français, tout en ayant également des notions d’allemand, d’italien et de finlandais. De ses premières nouvelles à son dernier roman inachevé, Suite française, la romancière n’a jamais écrit dans une autre langue que le français. Or, l’étude des dossiers génétiques de ses romans, et plus particulièrement des journaux de genèse, montre que des termes russes et anglais s’insèrent dans les commentaires métadiscursifs1 de la romancière. Alors que la plupart des études consacrées à l’oeuvre de Némirovsky s’appuient sur ses romans édités monolingues, l’analyse génétique de ce mélange linguistique (code-switching) — notamment du russe et de l’anglais — renouvelle l’approche du processus créatif de la romancière. Comment ces langues s’articulent-elles ? Quels sont les rôles du russe et de l’anglais dans le processus créatif ? Ces deux langues disposent-elles d’un rôle propre ou l’usage de ces langues varie-t-il en fonction du projet romanesque ? En comparant les journaux de genèse du Vin de solitude, du Charlatan et de Suite française, on remarque que l’anglais occupe un rôle analogue — autocritique de son travail a posteriori —, contrairement au russe, dont les rôles varient. En effet, si dans les journaux de genèse du Vin de solitude et du Charlatan les termes russes sont plus fortement liés aux souvenirs de la romancière (étape de stimulation dans la phase pré-rédactionnelle), dans le journal de Suite française, le russe assume une fonction exclusivement narratologique (liée à la construction du roman). Loin du monolinguisme apparent du texte publié, ces journaux de genèse révèlent ainsi les langues silencieuses qui travaillent le roman en amont de sa forme définitive.
Jade Cazorla est doctorante en littératures françaises et comparée (contrat doctoral 2024-2027) à Sorbonne Université et membre du laboratoire CELLF-CNRS (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises). Depuis septembre 2024, ses recherches portent sur les processus d’écriture des auteurs sous l’angle de la critique génétique. Sa thèse, dirigée par Françoise Simonet-Tenant, analyse l’évolution du processus d’écriture dans les dossiers de genèse d’Irène Némirovsky, centrée sur la singularité génétique de ses trois journaux de genèse inédits. En parallèle, elles s’est formée au traitement archivistique en bibliothèque patrimoniale, à la Bibliothèque nationale de France (départements des Manuscrits et de la Musique, 2022-2023), à la bibliothèque Mazarine et de l’Institut de France (2023-2024).
Alice Duhan: Interlingual Play as Creative Resource: Nancy Huston’s Bilingual Notebooks and Writing Journals
This paper explores interlingual play as a creative resource in the preparatory notes and writing journals of bilingual writer and self-translator Nancy Huston, held in the author’s fonds at Library and Archives Canada. These notes, made during the composition and subsequent self-translation of several novels, record and reflect on the writing process as it unfolds. Written in French and English, and switching frequently between the two, these documents offer rare insight into multilingual creativity at work. Instead of approaching multilingualism primarily as a stylistic feature of published literary texts, the paper thus shifts attention to pre-textual materials and examines how interlingual wordplay operates as a creative tool during textual genesis. Drawing on research on multilingual creativity (Kramsch, Pavlenko, Sommer), typologies of polyglot wordplay (Delabastita, Knospe et al.), as well as genetic criticism (De Biasi, Van Hulle), the analysis focuses on a limited number of short sequences from Huston’s notes and journal entries. It proposes three interrelated functions of such wordplay: a heuristic function, whereby puns and code-switching serve to explore and test ideas; a generative function, in which such forms of play give rise to new thematic or formal options; and a metapoetic function, where they occasion explicit reflection on language choice and self-translation.
Alice Duhan is Associate Senior Lecturer in French at the University of Gothenburg, Sweden. Her research interests include literary multilingualism, self-translation, world literature theory, and contemporary French and francophone fiction. Her current research project, funded by the Swedish Research Council (2025-2027), examines translingual poetics in French fiction from 1945 to the present day. She has co-edited several collective volumes, including Literature and the Work of Universality (De Gruyter, 2024), which intervenes in debates for and against the validity of world perspectives on literature, as well as a forthcoming anthology co-edited with Mickaëlle Cedergren on translingual writing in French by Swedish women writers, Francographie au féminin: les écrivaines suédoises de langue française (Classiques Garnier, 2026). Duhan is also Editor of Recherche littéraire/Literary Research, the bilingual journal of the International Comparative Literature Association (ICLA).
Mats Haraldsen : Affordances all the way down: Manuscripts as affordance construction and navigation
While scholars have argued for the relevance of cognitive research in the study of manuscripts, drawing on enactive and extended cognition (e.g. Kukkonen, 2026; Van Hulle, 2014), there has been little engagement with ecological psychology (Chemero, 2009; Gibson, 1979). Here, cognitive agents are seen as interacting with a field of affordances which offers certain action possibilities, without necessitating internal representations (Rietveld and Kiverstein, 2014). Agents not only respond to these affordances, but, often, create them, constructing hierarchically nested sets of affordances that structure the task at hand (Haraldsen and Trasmundi, 2025; Pezzulo and Cisek, 2016).
In this presentation, I aim to develop how both exogenetic aspects (preparations, notes, etc.) and endogenetic aspects (drafting, revising, etc.) of writing can be seen as a continuous flow of creating and acting upon affordances. I look at Georges Perec’s preparations for La Vie. Mode d’emploi (1979) to discuss how the exogenetic process can be understood as the construction of affordances meant to shape the creative process. Further, I draw on material from a recent ethnographic study on comics (Haraldsen and Trasmundi, 2025) to discuss the endogenetic process as creating and acting upon a continuous stream of affordances. Ecological psychology suggests a prominent cognitive role for manuscripts as they are the site for constructing the affordances of the writing process. Understanding manuscripts from this perspective will contribute by 1) providing insight into the ecological cognitive process of writing and 2) allow us to see how manuscript studies can serve to understand these processes.
Mats Haraldsen is a completion grant holder at the University of Oslo, with a PhD in French Literature. In his thesis he investigated the links between creative writing, remembering and cognitive science. He works with enactive, extended and predictive approaches to cognition in order to understand different cultural practices, such as writing, reading and religion. Using interdisciplinary methods, he has published articles within cognitive literary studies, cognitive ethnography, philosophy of the mind and the cognitive science of religion.
Andriss Margaux : « Cassez les eaux » ou rompre les barrières linguistiques : le plurilinguisme à la scène chez Frankétienne
Dans cette intervention nous nous intéresserons à la pratique théâtrale plurilingue de l’auteur, acteur et metteur en scène haïtien, Frankétienne, monument de la littérature caribéenne disparu en 2025. Grâce aux manuscrits de la pièce Kaselezo1, écrite en 1986, nous étudierons le travail de traduction et d’autotraduction de cette pièce du créole vers le français. Pour ce travail, Frankétienne a traduit son oeuvre directement à la scène avec le metteur en scène Jean-Pierre Bernay, directeur du Centre Dramatique franco-haïtien et l’actrice Jenny Leignel. Cette collaboration a permis la naissance de deux versions de la pièce, une française2 et une créole3, conservant toutes deux des traces plurilingues. La pièce put ainsi être jouée en 1986 et 1987 en France métropolitaine, en Guadeloupe, mais aussi au Canada, s’encrant dans un espace à la fois créolophone et francophone, à la frontière des variétés linguistiques, et résolument plurilingue. En nous appuyant sur la comparaison des deux versions de Kaselezo ainsi que sur les notes de travail des trois artistes, nous démontrerons qu’il ne s’agissait pas pour eux de simplement traduire les problématiques haïtiennes en faisant jouer la pièce sur d’autres territoires, mais plutôt de créer deux objets complémentaires mais distincts qui puissent être ouverts sur une multiplicité de réceptions et d’identifications. Nous montrerons grâce aux documents disponibles que le travail d’écriture et de mise en scène de Kaselezo est un travail de création simultané en deux langues, nourri par des aller-retours créatifs entre de multiples versions du texte.
Margaux Andriss est doctorante, agrégée de Lettres Modernes, étudiant à l’Université Paris-Est Créteil sous la direction de Mme Yolaine Parisot. Elle consacre son travail de thèse aux pratiques créatives hétérolingues chez les auteurs d’origine haïtiennes durant les XXe et XXIe siècle, dans le prolongement du travail amorcé durant son mémoire de master à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.
Amanda Murphy : Et me voici soudain en train de refaire le monde : Susanne de Lotbinière-Harwood’s Feminist Translation Archive
While many have studied Canadian feminist translators, Susanne de Lotbinière-Harwood’s archive,
containing drafts, notes, correspondence with authors, and even what she labels as “a translation
journal”, remain largely unexplored. During her translation of Nicole Brossard’s seminal work Le Désert mauve, which features a woman translator as one of the main characters, Lotbinière-Harwood reflects on the potential such a novel offers to a translator: “What could make a translator feel better than translating where the lead role becomes translator. It is not a supporting role”– and allows herself to go against the grain of translation doxa by integrating re-writing practices. In fact, even translating this work at all goes against the norm, as Lotbinière-Harwood is a native speaker of French translating into a foreign language, English. As she puts it, “elle va dans le mauvais sens”, a choice of words that cannot be overlooked since “ sens” in French means both direction and meaning. While going in the wrong direction, she also, on many occasions, goes against meaning, letting her translation err with the force of her own creative impulse. “I am Nicole Brossard translating her own novel which she wrote and translated into French and now has decided to re-write into English,” she notes. Through a consideration of the materials consulted in Lotbinière-Harwood and Nicole Brossard’s archives housed at the BANQ in Montreal, this paper proposes to delve into Lotbinière-Harwood’s translation process to demonstrate the ways in which her practice leans into creativity and effectively defies translation doxa (i.e. “translating with the body”, “keeping a French accent” and intervention into the original), before then considering the applicability (and limits) of her approach with respect to other types of texts with different stakes.
Amanda Murphy is Maîtresse de conférences (Associate Professor) of English and Translation Studies at the Sorbonne Nouvelle University. She holds a PhD in Comparative Literature from the Sorbonne Nouvelle, is a member of the Centre d’Études et de Recherches Comparatistes, author of Écrire, lire, traduire entre les langues: Défis et pratiques de la poétique multilingue (Classiques Garnier, 2023) and a freelance translator. Much of her research has focused on the archives of multilingual writers and translators, and in 2026, she is organizing an international conference on Gender and Translation in Paris: Gender in the Spotlight: (In)Visibility in Translation.
Anne-Laure Rigeade : Créativité littéraire et créativité sociale : La Jeune fille à l’usine, un récit de transclasse, entre les langues.
Nella Nobili écrit « I Quaderni della Fabbrica » en 1948, quand elle travaille encore à l’usine, près de Bologne, sa ville natale. Quelques années après son arrivée en France, en 1978, elle publie en français La Jeune fille à l’usine, qui traduit et augmente le premier volume en italien. Entre les deux, Nobili a vécu l’immigration en France et l’adoption du français comme langue d’écriture. Elle connaît aussi, en parallèle, une migration sociale : d’ouvrière à artiste-artisane et poétesse. Paul Pasquali utilise le même terme de « migrant de classe » et Annie Ernaux parle de « migrant de l’intérieur » pour décrire ce que d’autres décrivent sous le terme de « transclasse », c’est-à-dire un changement de classe social. Le transfert culturel de Nobili se superpose-t-il à son transfuge de classe ? Le récit d’émigration se confond-il avec le récit du transclasse ? La créativité que suppose la non-reproduction sociale, telle que la décrit Chantal Jaquet, se nourrit-elle de la créativité d’un processus d’écriture plurilingue, et réciproquement ? Comment penser ensemble, selon quelle modélisation, le processus de création plurilingue et le processus de création d’une vie qui fait circuler entre les classes et les cercles sociaux ?
Dans cette communication, je me propose d’examiner les possibilités d’articulations théoriques entre le parcours entre les langues de La Jeune fille à l’usine, comme le donnent à lire les archives, entre l’italien et le français, et le parcours social que raconte aussi Nobili dans ce même texte. Sara de Balsi et Laélia Véron ont récemment proposé de penser ensemble « translingue » et « transclasse ». Je voudrais réexaminer à mon tour cette articulation, en réinterrogeant aussi ces concepts, dans la perspective du processus d’écriture auquel le dossier génétique donne accès.
Anne-Laure Rigeade (Université Paris Est Créteil Val de Marne) est agrégée de lettres modernes et Maîtresse de conférences en littérature française à l’Université Paris Est Créteil Val de Marne. Elle est également chercheuse associée à l’ITEM, au sein de l’équipe Multilinguisme, traduction, création. Dans ce cadre, elle travaille sur l’œuvre de Nella Nobili et sur le fond d’archives accessible à l’IMEC.
Emilio Sciarrino : Des romancières françaises et leurs langues : plurilinguisme et édition
Cette communication propose d’interroger les usages du plurilinguisme dans trois romans contemporains d’auteures françaises, reconnues et situées à différents moments de leur parcours (Le Ciel de Tokyo d’Émilie Desvaux, Tovaangar de Céline Minard et Sicario Bébé de Fanny Taillandier), en croisant analyse poétique des textes et réflexion sur leur fabrique éditoriale. Le plurilinguisme y est envisagé non comme un simple effet de style, mais en tant qu’un principe structurant du récit qui engage des choix esthétiques, politiques et éditoriaux. L’originalité de cette approche réside dans le point de vue adopté, qui est résolument situé : il s’agira d’étudier ces œuvres depuis la position éditoriale (qui a été la mienne pour ces textes), en s’interrogeant sur leur genèse dans un contexte où les traces manuscrites sont de plus en plus rares. On montrera comment, d’une part, les auteures ont intégré le plurilinguisme dans leur projet romanesque et, d’autre part, de quelle manière l’échange éditorial peut agir sur ce choix stylistique significatif et souvent pleinement conscient. Par ailleurs, les trois romans étudiés donnent à voir des modalités distinctes d’une pluralité linguistique très assumée mais également codifiée selon des attentes spécifiques. Le Ciel de Tokyo met en œuvre un plurilinguisme réaliste, ancré dans l’expérience des personnages au Japon et dans leur rapport à l’altérité linguistique. Tovaangar déploie – dès son titre – un plurilinguisme d’imaginaire, indissociable de la construction du monde fictionnel et décolonial, d’un projet d’écriture résolument expérimental et de l’acceptation d’une certaine opacité linguistique. Sicario Bébé, enfin, repose sur un plurilinguisme social, fondé sur la pluralité interne du français et sur l’intégration de sociolectes contemporains.
Emilio Sciarrino a étudié le plurilinguisme littéraire, notamment à travers les œuvres de Giuseppe Ungaretti et d’Amelia Rosselli, en croisant approches génétiques et théoriques. Ancien élève de l’ENS Ulm, agrégé et docteur en littérature italienne, il est chercheur associé à l’ITEM. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages académiques et d’une vingtaine d’articles scientifiques, ainsi que de deux romans, publiés aux éditions du Rouergue et chez Belfond. Il travaille aujourd’hui aux éditions Rivages, où il accompagne la publication des textes francophones, italiens et lusophones.
Zahir Sidane : Écriture ensauvagée et plurilinguisme implicite dans l’œuvre de Nabil Farès
L’œuvre de Nabil Farès, écrivain algérien d’expression française, s’inscrit dans un contexte de pluralité linguistique et culturelle où la langue d’écriture se trouve traversée par des héritages multiples. Publiés en français, ses textes donnent cependant à entendre une autre mémoire des langues, rarement visible à l’échelle lexicale, mais agissante dans les structures mêmes du discours. Cette communication se propose d’analyser les modalités de ce plurilinguisme implicite, tel qu’il se manifeste à travers des procédés d’oralité qui façonnent l’écriture de Farès. Dans les littératures maghrébines d’expression française, le recours à la langue française a souvent été pensé comme un espace de tension identitaire, notamment à partir de la célèbre formule de Kateb Yacine — « j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français ». Sans revenir sur cette dimension désormais bien balisée, l’œuvre de Farès invite à déplacer la réflexion vers les mécanismes internes de l’écriture, en interrogeant la manière dont d’autres langues, berbères et arabes, continuent d’informer le texte sans s’y inscrire explicitement. L’oralité occupe dans cette dynamique une place centrale. Il ne s’agit pas ici de reproduire la langue parlée, mais de montrer comment les rythmes, les variations prosodiques, les répétitions et les discontinuités énonciatives — héritages d’une tradition orale berbère et arabe — structurent l’écriture et permettent à une pluralité de langues, de cultures et de valeurs morales de se manifester subtilement. Farès investit ainsi non seulement la forme, mais aussi le fond narratif, reprenant les figures et motifs de l’oralité traditionnelle, comme ceux que l’on retrouve dans les contes berbères — personnages exemplaires ou ogres — pour inscrire dans le texte une mémoire culturelle et éthique. Cette oralité intégrée agit comme un vecteur du plurilinguisme implicite, révélant la mémoire linguistique et culturelle de Farès à travers la forme de la phrase, le rythme, l’énonciation et les structures narratives. L’analyse montrera ainsi que, chez Farès, la langue française n’est ni neutralisée ni simplement appropriée, mais travaillée de l’intérieur par une oralité plurielle qui rend perceptible la présence de langues absentes. Le plurilinguisme apparaît alors comme une dynamique souterraine de création, indissociable des enjeux esthétiques et culturels de l’écriture maghrébine contemporaine.
Zahir Sidane est Docteur en Sciences et Maître de Conférences HDR à l’Université de Béjaia (Algérie). Depuis septembre 2015, il enseigne l’Art, les Civilisations et les Littératures française et francophone au Département de Français. Il occupe actuellement les fonctions de Chef de Département de Traduction et d’Interprétariat. Chercheur actif, il est membre du laboratoire LAILEMM, où il exerce également la responsabilité de chef d’équipe. Ses travaux s’inscrivent dans une approche pluridisciplinaire alliant analyse des textes littéraires et contextes culturels.
Anna Taglietti : L’atelier créatif de Nella Nobili comme écosystème translingue et intermédial : de I quaderni della fabbrica à La jeune fille à l’usine à travers deux langues et plusieurs formes
Apres un brillant debut avec Poesie (Rome, Tosi & Danzi, 1949), accueilli tres favorablement par
l’intelligentsia italienne, la carriere artistique de Nella Nobili (Bologne, 1926 – Cachan, 1985) connait un coup d’arret a la suite de son installation en France en 1953. Son deuxieme livre, un recueil de poèmes en francais, La jeune fille à l’usine (Paris, Caracteres, 1978), ne paraitra que pres de trente ans plus tard, a l’issue d’une longue recherche d’editeur. Inspiree par la vie de Nobili, l’experience du travail en usine vecue par une jeune femme, qui constitue l’ossature centrale de ce texte, avait deja ete elaboree plusieurs annees auparavant alors qu’elle vivait encore en Italie (1948-1950), dans un autre recueil de ≪ poemetti in prosa ≫, I quaderni della fabbrica, demeure inedit, a l’exception de certains fragments publies a l’epoque en revue et aujourd’hui dans l’edition bilingue Poèmes, dirigee par Marie-Jose Tramuta (Paris, Cahiers de l’Hotel Galliffet, 2017). L’exploration de l’archive de l’ecrivaine a par ailleurs permis de mettre au jour deux autres reelaborations de cette thematique : un radiodrame inedit, compose en italien et contemporain de la premiere phase d’ecriture poetique, ainsi qu’un projet d’adaptation cinematographique, redige en francais a quatre mains avec Michka Gorki dans les annees 1970, et jamais realise. A partir de l’etude des documents textuels et paratextuels conserves dans le Fonds Nobili a l’IMEC, cette communication propose d’examiner la genese et l’evolution de ce noyau creatif, qui se deploie dans l’atelier de l’auteure comme un veritable ecosysteme (Pescatore 2018) intermedial et translingue (Kellman 2000). L’analyse portera sur les passages genetiques entre les deux langues des recueils – il s’agit d’une reecriture, ayant des repercussions sur l’elaboration du genre et du style, avec un recours minimal a l’auto-traduction –, sur la redaction des textes destines a la radio et au cinema pour les contextes italien et francais, ainsi que sur les relations entre ces differentes mises en forme.
Anna Taglietti est chercheuse postdoctorale Marie Skłodowska-Curie Actions a l’Universite Grenoble Alpes, en partenariat avec la Georgetown University et l’Universita di Udine. Elle dirige le projet TranslingWOL, consacre aux ecrivaines plurilingues d’origine italienne de la fin du XIXe siecle a nos jours. Elle a obtenu son doctorat a l’Universita di Perugia, avec une these sur la litterature italienne de captivite militaire pendant la Seconde Guerre mondiale. Par la suite, elle a ete boursiere de recherche a la Fondation Primoli de Rome et chercheuse contractuelle a l’Universita di Padova. Ses recherches portent sur le translinguisme litteraire et sur les dynamiques de genese, d’edition et de reception des textes, avec une attention particuliere portee a l’etude des archives d’auteurs et d’editeurs. Elle a publie des articles sur le sous-genre romance en Italie, et les oeuvres de Giuseppe Berto, Luciano Bianciardi, Giorgio Chiesura, Oreste del Buono, Curzio Malaparte et Paolo Volponi. Elle est l’auteure du volume Scrivere il centro e le periferie. Gli spazi della migrazione in Bianciardi, Ottieri e Parise (Rome, Aracne, 2018) et la codirectrice du recueil L’Umbria di carta. Intellettuali e cultura letteraria dal 1860 a oggi (Perouse, Morlacchi Editore University Press, 2022).
Geir Uvsløkk : Le plurilinguisme créatif d’Hélène Berr, témoin et écrivaine
Le journal d’Hélène Berr (1921–1945), rédigé entre 1942 et 1944 et publié de manière posthume en 2008, raconte le quotidien d’une brillante étudiante juive française durant l’Occupation, jusqu’à son arrestation et déportation. Elle utilise fréquemment dans son texte des termes et des expressions en anglais, et s’y réfère souvent à une culture anglophone (son domaine d’études). La plupart des chercheurs présentent Berr avant tout comme mémorialiste et comme témoin de la Shoah, mais quelques-uns ont étudié des aspects esthétiques du journal (Bracher, 2010 ; Lejeune, 2011 ; Cauville, 2016), et deux études traitent de son plurilinguisme, dans des perspectives d’alternance codique (Brown, 2016) et de traductibilité (Munyard, 2018). Personne n’a cependant étudié explicitement le travail créatif d’Hélène Berr. Dans cette intervention, j’explorerai les liens entre le plurilinguisme de Berr et son travail créatif, à partir de lectures du manuscrit du journal (qui diffère légèrement de la version publiée), ainsi que d’autres sources manuscrites, notamment ses travaux universitaires. Je comprends « plurilinguisme » dans un sens large, non seulement comme « la variation interne qui fait se juxtaposer, se succéder ou se confronter plus d’une langue dans un même texte » (Gauvin, 1999, p. 8), mais aussi comme une connaissance pluriculturelle. Ce qui m’intéresse le plus dans la critique génétique dans ce contexte, c’est qu’elle nous laisse entrevoir « la dynamique du processus d’écriture » (Van Hulle, 2022, p. xv ; ma traduction), ce qui permettra une réflexion sur le processus cognitif à l’œuvre dans le plurilinguisme créatif d’Hélène Berr.
Geir Uvsløkk est professeur de littérature et de civilisation françaises à l’Université d’Oslo (Norvège). Il est l’auteur d’essais et d’articles consacrés à Baudelaire, Bataille, Genet, Simon, Houellebecq, Despentes, Modiano, Salvayre et Zeniter. Il travaille actuellement sur les œuvres de Modiano, d’Anna Langfus et d’Hélène Berr, dans un contexte mémoriel. Dernière publication en français : « Dans l’ombre de la guerre. Distances mémorielles dans Pas pleurer (2014) de Lydie Salvayre et L’Art de perdre (2017) d’Alice Zeniter ». Revue Romane. Langue et littérature, 59.2, déc. 2024, p. 230–247 DOI: https://doi.org/10.1075/rro.24006.uvs
Dirk Weissmann: The Hidden Multilingualism of German Literature: Three Generations of Women Writers and the Making of a National Canon
This talk challenges the conventional narrative of a monolingual German national literature by uncovering the hidden multilingualism embedded in the works and archives of three successive generations of women writers: Sophie von La Roche (1730–1807), Rahel Levin Varnhagen (1771–1833), and Ottilie von Goethe (1796–1872). Spanning the late eighteenth century to the 1830s, their careers coincide with the institutionalization of a national canon that increasingly privileged monolingual German print culture. I argue that women’s private archives are crucial to recovering this obscured history, since their limited access to the public literary sphere fostered rich multilingual practices in alternative spaces such as correspondence, manuscripts, salons and editorial projects.
To develop this argument, the talk traces a historical trajectory through three case studies.
Sophie von La Roche exemplifies a moment of cultural and linguistic transfer before the monolingual paradigm had fully hardened, showing how cosmopolitan linguistic capital, especially in French, could be actively converted into legitimacy within the emerging German-language print market, often through the mediation of male gatekeepers. Rahel Levin Varnhagen reveals the growing tension between lived multilingualism and the national canon, particularly within Berlin’s salon culture and Jewish intellectual life, as multilingual practices were increasingly relegated to private forms, where they persisted as a residue that could not be fully assimilated into public print. Finally, the multilingual journal Chaos (1829–1832), edited in Weimar by Ottilie von Goethe, emerges as a deliberate editorial counter-model: a semi-private infrastructure designed to sustain polyphonic literary exchange at the very center of the national canon, while simultaneously exposing its monolingual limits.Taken together, these figures demonstrate that multilingualism was not a marginal phenomenon, but a foundational, if submerged, condition for the emergence of German literary modernity. The talk concludes that this hidden dimension reveals both a historiographical blind spot and a historically specific economy of writing, suggesting that women’s exclusion from the canon paradoxically made multilingualism a viable alternative route to cultural authority.
Dirk Weissmann is Professor of German Studies at the University of Toulouse, Deputy Director of the Centre de Recherches et d’Études Germaniques, and Associate Researcher at the Institut des textes et manuscrits modernes (CNRS/ENS). His research focuses on German-language literature, literary multilingualism, interculturality, Franco-German cultural transfers, translation, and translingual writing. He is the author of Les langues de Goethe. Essai sur l’imaginaire plurilingue d’un poète national (2021) and Wortöffnungen. Zur Mehrsprachigkeit Paul Celans (2024). He has also co-edited several volumes on literary multilingualism, Franco-German literary contacts, and intercultural German literature. He is member of the Core research group of the of the European COST Action Literary Multilingualism and Social Transformations in Superdiverse Societies.
Alice Yang: Women Translating Women: Claire Malroux and Marilyn Hacker in the Archive
In a recent article on the “auto/biographical turn” in translation studies, Klaus Kaindle (2025) shows that scholars have been increasingly interested in translators as people, transforming Derrida’s question “what is a relevant translation?” into “what is a relevant translator”? Beyond questions of linguistic ability, how do factors such as personality, temperament, and identity influence what it means to be a “relevant translator”? In this talk, I wish to explore these questions with regard to poet-translator duo Claire Malroux and Marilyn Hacker, who translated each other from English to French and from French to English, respectively. The two poet-translators sustained a profound literary and personal relationship for over three decades, until Malroux’s death last year. While Hacker is still alive, Yale’s Beinecke Library acquired her papers in 2000, making available a treasure trove of manuscripts, correspondence, and notes that document the first decade of Malroux and Hacker’s singular relationship. Using Hacker’s archive, I will suggest that Malroux and Hacker were uniquely suited to translate each other, not just because they were both accomplished poets in their own right, but also because they had a remarkably harmonious working relationship based on a deep sense of female solidarity and kinship. I will take particular interest in Malroux as poet and translator, since she is inevitably more present in Hacker’s archive than Hacker herself. To the question of creativity in literary writing, I will demonstrate that Malroux was able to produce such successful, and even inspired, translations of Hacker because of their shared female experience. I also wish to argue that Malroux flourished as a poet thanks in part to her relationship with Hacker: being translated by Hacker, a poet she admired, was just the boost of confidence Malroux needed for her own poetic production. In short, the archive shows that Hacker and Malroux’s mutually supportive relationship led to three decades of astonishing literary output in the way of both original writing and translation.
Alice Yang is a Ph.D. student in the French department at Yale University. She holds a B.A. in Literature and Comparative Cultures from Yale and an M.A. in Lettres modernes from the École normale supérieure de Lyon. A literary translator from French to English, Alice’s first book of translations, Abounding Freedom by Julien Gracq, was published by World Poetry Books in May 2024. She is currently translating My Real Name Is Elisabeth (Mon vrai nom est Élisabeth) by Adèle Yon, forthcoming from Fitzcarraldo Editions and Farrar, Straus & Giroux in 2027.