12/03/2020, ENS, 29 rue d'Ulm, 75005 Paris. salle Jean Jaurès. 9h45-17H

Journée d’étude organisée par Sophie Duval et Francine Goujon dans le cadre des travaux de l’équipe Proust de l’ITEM-CNRS

Enfin, chaque fois que Ruskin, par voie de citation mais bien plus souvent d’allusion, fait entrer dans la construction de ses phrases quelque souvenir de la Bible, comme les Vénitiens intercalaient dans leurs monuments les sculptures sacrées et les pierres précieuses qu’ils rapportaient d’Orient, j’ai cherché toujours la référence exacte, pour que le lecteur, en voyant quelles transformations Ruskin faisait subir au verset avant de se l’assimiler, se rendît mieux compte de la chimie mystérieuse et toujours identique, de l’activité originale et spécifique de son esprit.

Marcel Proust, « Préface » à La Bible d’Amiens, Paris, Société du Mercure de France, 1904, p. 12.

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Gérard Genette, en 1982, définissait l’allusion en la situant dans le champ de l’intertextualité et la concevait comme la forme la moins explicite et la moins littérale des relations intertextuelles (Palimpsestes, p. 8). Il conservait ainsi le sens traditionnel de la notion d’allusion (celui de « référence implicite ») tout en limitant sa portée référentielle à l’intertextualité. Puis, comme l’a souligné Antoine Compagnon, le mot « allusion » a fini par prendre le « sens plus moderne de référence explicite, directe et ouverte, qui […] est devenu celui de l’allusion aujourd’hui comme synonyme de l’intertextualité en général » (« L’allusion et le fait littéraire », 2000, p. 238). Une telle définition s’éloigne fort de la signification originelle du terme en français.

En effet, emprunté au xvie siècle au bas latin allusio (dérivé de adludere), le nom « allusion » apparaît dans le champ de la rhétorique pour désigner un jeu de mots (pouvant emprunter la forme de diverses figures, notamment la paronomase, l’antanaclase et l’annomination ou jeu sur un nom propre). Il s’emploie alors également pour désigner un renvoi voilé à la « fable », c’est-à-dire à la mythologie. C’est à partir de cette seconde acception que le mot « allusion » prend son sens moderne au xviie siècle : l’allusion « désigne obliquement une chose que l’on ne veut pas dire ouvertement » (Dictionnaire de l’Académie, 1694), sans cesser pour autant de constituer par ailleurs un jeu verbal. Les traités de rhétorique vont conserver cette double définition : de Dumarsais et Fontanier jusqu’à Morier, l’allusion est jeu de mots et référence implicite. L’allusion-jeu de mots étend ses moyens d’action à une vaste variété de figures (syllepse, métaphore, métonymie, synecdoque, réticence, etc.), qu’elle peut combiner et dont elle peut aussi se dispenser en passant par des formes libres. En parallèle, le domaine référentiel de l’allusion s’élargit lui aussi : allusion à la fable, à l’histoire, aux mœurs, aux personnes, à l’actualité, à des œuvres littéraires, etc., pour couvrir finalement tous les champs possibles. L’allusion-jeu de mots et l’allusion-référence implicite se confondent d’ailleurs parfois, un jeu verbal pouvant véhiculer un sous-entendu.

C’est au sens issu de la tradition rhétorique que nous voudrions envisager l’allusion, en tant que référence implicite à tous domaines référentiels, intertextualité incluse, et susceptible de faire jeu de mots.

L’abondance et la diversité mêmes des allusions dans l’œuvre de Proust, ainsi que la presque certitude que nombre d’entre elles n’ont pas encore été déchiffrées, pour des raisons que nous tenterons de préciser, posent un certain nombre de problèmes spécifiques.

La richesse et la complexité des réseaux d’allusions mis en œuvre soulèvent en effet la question du destinataire. La dimension de jeu littéraire et d’énigme proposée est parfois évidente. À quels lecteurs le décodage ou parfois le décryptage de ces allusions est-il offert ? Sont-elles toutes destinées à être lues ou certaines d’entre elles devaient-elles rester ignorées ? Dans ce cas elles seraient plutôt du côté d’un travail spécifique du texte propre à Proust, d’une règle formelle qui, complexifiant les exigences de l’écriture romanesque, aboutirait à la production d’un texte particulièrement riche en figures, en métaphores notamment.

Pour éclairer ces questions, nous nous proposons d’ouvrir la réflexion à toute espèce d’allusions, et de nous attacher au système d’indices textuels, notamment aux marqueurs d’intertextualité mis en place par l’écrivain mais aussi aux jeux de mots et aux références cryptées autobiographiques ou autofictionnelles.

Le deuxième aspect de cette réflexion consistera à considérer la pratique des allusions comme une méthode et un moteur d’écriture, certainement comparables à d’autres, la pratique des allusions étant un trait de l’écriture littéraire et peut-être d’autres formes d’écriture. On tentera évidemment d’approcher l’originalité de Proust en la matière.

Un troisième axe de réflexion, relié aux précédents, serait le caractère ludique des allusions et le traitement parfois iconoclaste des œuvres et des événements auxquels le texte renvoie, amenant à s’interroger sur les fonctions critiques de l’allusion et sur les modes d’échange intertextuel qu’elle instaure.

Un quatrième axe pourrait concerner la réception des allusions proustiennes, à l’époque de l’auteur et au cours des décennies qui ont suivi.

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PROGRAMME

Matinée

09h45 : accueil des participants

Présidence :  Stéphane Chaudier

10h00 : Ouverture

Sophie Duval (université Bordeaux Montaigne) : « Mutations de l’allusion »

Francine Goujon (ITEM, équipe Proust) : « Le récit allusif chez Proust : deux exemples »

11h00 : pause

11h20 : Daniel Ferrer (ITEM-CNRS) : « Entre exclusion et “ contagionnement ” : l’allusion proustienne comme modèle de la relation avant-textuelle »

12h00 : discussion

Après-midi

Présidence : Daniel Ferrer

14h30 : Stéphane Chaudier (université de Lille) : « Deux régimes de l’allusion dans la Recherche : “Taquin le Superbe” et “le sentiment de la laideur masculine” »

15h10 : Maya Lavault (ITEM, équipe Proust) : « Proust et Stendhal : le labyrinthe des allusions »

15h50 : discussion

Fin de la journée : 16h30

 


Éléments de bibliographie

– L’allusion dans la littérature, textes réunis par Michel Murat, Presses de la Sorbonne, « Colloques de la Sorbonne », 2000.

– L’allusion et l’accès, GRAAT n° 31, Peter Vernon et Claudine Raynaud (dir.), Tours, Presses Universitaires François Rabelais, 2005.

[en ligne : URL < https://books.openedition.org/pufr/4875?lang=fr >]

– Amossy, Ruth, Les jeux de l’allusion littéraire dans Un beau ténébreux, de Julien Gracq, Neuchâtel, À la Baconnière, coll. « Langages », 1980.

– Genette, Gérard, Palimpsestes. La littérature au second degré, Seuil, 1982.

– Klein, Florence, « Quels critères de l’allusion pour une intertextualité “latente” ? Échos cachés/dispersés des Métamorphoses d’Ovide dans l’Écho de Longus », Dictynna, Revue de poétique latine, n° 15, 2018.

[en ligne : URL : < https://journals.openedition.org/dictynna/1749 >]

– Riffaterre, Michael, « La trace de l’intertexte », La Pensée, n° 215, 1980, p. 4-18.

– Riffaterre, Michael, « L’intertexte inconnu », Littérature, n° 41, 1981, p. 4-7.

 

Sur l’allusion chez Proust, on pourra consulter, entre autres travaux :

– Bouillaguet, Annick, « Proust, cadet des Goncourt ? », in N. Mauriac Dyer, P.-E. Robert, K. Yoshikawa (dir.), Proust face à l’héritage du XIXe siècle. Tradition et métamorphose, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 231-238.

– Compagnon, Antoine, « Lost Allusions in À la recherche du temps perdu », in Armine Kotin Mortimer et Katherine Kolb (dir.), Proust in Perspective : Visions ans Revisions, Urbana, University of Illinois Press, 2002 (traduction : « L’allusion et le fait littéraire », in Michel Murat (dir.), L’allusion dans la littérature, Presses de l’université́ de Paris-Sorbonne, 2000, p. 237-249)

[en ligne : URL : < https://www.college-de-france.fr/media/antoine-compagnon/UPL18797_10_A.Compagnon_Allusions_perdues_dans_la_Recherche.pdf >]

– Goujon, Francine, « Les larmes de Nijinski. Un récit crypté dans À la recherche du temps perdu », Bulletin d’informations proustiennes, n° 47, 2017, p. 89-102.

– Mauriac Dyer, Nathalie, « Bidou, Bergotte, la Berma et les Ballets russes. Une enquête génétique », Genesis. Proust, 1913, n° 36, 2013, p. 51-63.

– Murakami, Yuji, « La méduse et le nid », Bulletin d’informations proustiennes, n° 43, 2013, p. 95-102.

– Nakano, Chizu, « Parodier Sainte-Beuve ou comment conjurer la tentation d’un “roman génétique” », in Proust face à l’héritage du XIXe siècle. Tradition et métamorphose, ouvrage cité, p. 13-25.

– Pasco, Allan H., « Allusive Complex: À la recherche du temps perdu », in Allusion. A Literary Graft [1994], Charlottesville, Rookwood Press, 2002, p. 77-97 [« Marcel, Albertine and Balbec in Proust’s Allusive Complex », Romanic Review, vol. 62, n°2, 1971, p. 113-126].

– Proulx, François, « Proust’s Drawings and the Secret of the « Solitary House » », MLN – Modern Language Notes, vol. 133, n°4, 2018, p. 865-890.

– Sakamoto, Hiroya, « La guerre et l’allusion littéraire dans Le Temps retrouvé », in Antoine Compagnon (dir.), Proust, la mémoire et la littérature, Paris, Odile Jacob, « Collège de France », 2009, p. 199-218.