Séminaire général de critique génétique 2020/2021

18/05/2021, Ecole normale supérieure, 29, rue d'Ulm, 75005 Paris. Salle Théodule Ribot. De 17h à 19h.

Toujours quelque chose de fort en entrée. La première page est toujours décisive. (Annie Ernaux, L’Atelier noir, p. 13).

Cette présence-absence. La photo, de plus, est muette. Ce sont ces caractéristiques qui font que j’ai envie de prendre comme point de départ ou appui de l’écriture ce que je ressens devant une photo. (Annie Ernaux, Le vrai lieu, p. 73).

Je  n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle […]. (Annie Ernaux, Écrire la vie, p. 7).

Comme le suggère si pertinemment Roland Le Huenen ce sont les écrivains eux-mêmes qui ont d’abord suscité la curiosité génétique, soit en éprouvant le besoin de conserver leurs manuscrits, soit en voulant y déceler les marques de l’origine et les différentes étapes de leur travail créateur.[1] Le Fonds Annie Ernaux conservé à la BnF  est exemplaire sur ce plan, car il constitue un témoignage irremplaçable pour reconstruire la lente et progressive élaboration de ses nombreux textes d’ordre autobiographique. Depuis les unités de texte participant à la phase prérédactionnelle du processus d’écriture (idées initiales, listes de mots, de thèmes, plans, notes de régie, scénarios, résumés, etc.), aux manuscrits rédactionnels (esquisses, brouillons, ébauches, fragments de textes développés, version successives et tapuscrits annotés), le fonds d’Annie Ernaux offre un excellent exemple de genèse méthodique et jette une lumière particulièrement éclairante sur la manière dont ses textes ont été conçus. Compte tenu de la grande variété d’avant-textes et du très grand nombre de corrections qui ponctuent les manuscrits et tapuscrits annotés, il m’a semblé que le seul moyen d’espérer échapper aux généralités floues était de m’en tenir à un nombre restreint de manuscrits. La quantité et la richesse des documents manuscrits conservés à la BnF, notamment leur complexité génétique, m’ont incitée à me pencher sur des fragments de certains textes et avant-textes (Passion simple, L’atelier noir, L’usage de la photo, Les années, le Photojournal, L’autre fille) et de privilégier quelques phénomènes littéraires que je trouve particulièrement intéressant: les entrées en écriture, les incipits rédactionnels, les figures d’ekphrasis, les portraits photographiques et la nature performative de la mémoire. Mes transcriptions et analyses de certains manuscrits m’ont aussi permis de constater que ces différents espaces d’écritures autobiographiques se complètent, se confirment, prennent appui sur ce qui a été dit antérieurement, servent parfois de prolongements, de suites logiques qui permettent de tracer les « lignes de la maturation d’une poétique, d’un ethos autobiographique”.[2] La relation dialogique, qui existe entre certains des textes et avant-textes susmentionnés met en évidence un profond désir d’introduire au sein de sa production autobiographique un fil conducteur voué à « faire surgir  les images de sa mémoire », reconstituer la dimension vécue de l’Histoire et mettre au jour « quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible » (Annie Ernaux, Écrire la vie, p. 7).

[1] « Postface », dans Julie LeBlanc, Genèses de soi. Montréal, les éditions du remue-ménage, 2008, p. 237.

[2] Catherine Viollet et Véronique Montémont (dir.), « Avant-propos », dans Le Moi et ses modèles. Genèses et transtextualités. Louvain-La-Neuve, Bruylant-Academia, 2009, p. 6.