Sur Lieux où j’ai dormi de Georges Perec1

—Danielle Constantin,

Lieux où j’ai dormi est un projet inachevé de Georges Perec dans lequel il avait entrepris un « inventaire aussi exhaustif et précis que possible »2 de tous les lieux où il avait dormi dans le but avoué de mettre en branle un vaste travail mémoriel qui, en partant de la remémoration et de la description de ces lieux, en serait venu à multiplier les éclats de souvenirs afin de générer une écriture autobiographique déviée où l’espace aurait acquis préséance sur le temps. S’il est possible de parler de ce projet inabouti et inédit de Perec, c’est parce que lui-même, en plus de l’avoir annoncé à plusieurs reprises dans ses nombreux programmes de travail, en a décrit les enjeux et méthodes et en a évalué la progression dans sa correspondance, dans des entretiens public et dans Espèces d’espace. Si on connaît le projet Lieux où j’ai dormi, c’est aussi parce que certains fragments textuels ont été publiés du vivant de l’écrivain : la chambre de Rock en Cornouailles, publiée dans Espèces d’espaces ; « Trois chambres retrouvées », dans Les Nouvelles littéraires (no 2612, 24 novembre 1977), repris dans Penser/Classer (une anthologie posthume publiée en 1985) ; et un autre texte moins connu, « Mon plus beau souvenir de Noël » publié dans Le Nouvel observateur (no 737, du 23 au 29 décembre 1978). Finalement, l’archive des papiers personnels de Georges Perec, déposée à la Bibliothèque de l’Arsenal, contient des traces du travail accompli3. Philippe Lejeune a fait des travaux de recherche importants dans cette archive, travaux qui se sont étalés sur plusieurs années et dont il a rendu compte dans La Mémoire et l’Oblique4. Dans cet ouvrage, Lejeune, dans une longue introduction, qu’il intitule « Dire l’indicible », décrit l’ensemble des travaux autobiographiques de Perec autant publiés qu’inédits pour ensuite, dans trois chapitres distincts, faire une analyse plus poussée de la genèse de W ou le souvenir d’enfance, de Lieux et de Je me souviens. En présentant le grand chantier autobiograhique perecquien il a bien sûr parlé du projet Lieux où j’ai dormi, sans cependant en faire une présentation et une analyse détaillée. C’est ce que je me propose de faire.

Le travail de la mémoire

Dans la lettre que Georges Perec envoie à son éditeur Maurice Nadeau en juillet 1969, il lui annonce alors son programme de travail pour les années à venir en le présentant comme un « vaste ensemble autobiographique, s’articulant autour de quatre livres »5 : le premier de ces livres, intitulé Lieux et dont le programme nécessiterait douze ans pour être mené à bien encadrerait les trois autres, soit L’Arbre, un ouvrage prenant comme point de départ sa généalogie familiale, Lieux où j’ai dormi, un catalogue de chambres, et W ou le souvenir d’enfance, conçu alors (en 1969) comme un roman d’aventure, né d’un fantasme élaboré lors de sa première psychanalyse avec Françoise Dolto en 194 et qui lui permettrait de raconter son enfance. Nous savons maintenant que de ces quatre « livres à venir », un seul verra le jour, W ou le souvenir d’enfance (en 1975, après une genèse difficile dont Philippe Lejeune a rendu compte), alors que Lieux sera abandonné après six ans (c’est-à-dire également en 1975) et que L’Arbre et Lieux où j’ai dormi seront encore inachevés au moment de la mort de l’écrivain en mars 1982. Comme on peut voir, le vaste ensemble autobiographique présenté à Maurice Nadeau en 1969 n’a pas suivi l’exécution prévue, même si la période allant de 1970 à 1975, durant laquelle il travaille sporadiquement sur Lieux où j’ai dormi, est certainement le moment autobiographique le plus important de Perec. En fait, durant cette période, il est loin de se consacrer uniquement à l’autobiographie : il développe les préprogrammes de La Vie mode d’emploi, il écrit, co-réalise et participe au montage du film d’Un homme qui dort avec Bernard Queysanne, il rédige et publie Espèces d’espaces, il participe avec Jean Duvignaud et Paul Virilio à Cause commune et ce, toujours en continuant de travailler comme documentaliste. On sait aussi que c’est aussi durant cette période (c’est-à-dire de 1971 à 1975) que l’écrivain fait une psychanalyse avec Jean-Bertrand Pontalis.
À propos de Lieux où j’ai dormi, Perec précise dans la même lettre à Maurice Nadeau que c’est « un projet très ancien »6. La date d’origine est difficile à déterminer, mais il avait déjà mentionné un projet intitulé « Lieux où j’ai couché » dans un programme de travail du début des années soixante7. En 1969, il décrit le projet en ces termes : « Lieux où j’ai dormi va être un catalogue de chambres, dont l’évocation minutieuse (et celle des souvenirs s’y rapportant) esquissera une sorte d’autobiographie vespérale. Un modèle lointain d’un tel livre pourrait être fourni par Nuits sans nuits de Leiris. »8. Le livre s’organiserait donc autour d’une structure binaire (la description des lieux d’une part, et les récits de souvenirs qu’ils inspirent de l’autre) ; de plus, le volet narratif inclurait des récits de rêves dans une parenté lointaine mais retrouvée avec l’ouvrage de Leiris Nuits sans nuits et quelques jours sans jour (publié en 1961). Ce projet d’incorporer des récits de rêves se trouvera cependant rapidement évincé de Lieux où j’ai dormi pour être réorienté vers un projet non prévu au départ et qui a résulté dans la publication en 1973 de La Boutique obscure. 124 rêves.
C’est sans contredit dans Espèces d’espaces, particulièrement dans la sous-section du chapitre « La chambre », intitulée « Fragments d’un travail en cours », que Perec nous livre le plus d’informations au sujet de Lieux où j’ai dormi. Il écrit à propos du travail de la mémoire :

Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi, à l’exception de ceux de ma première enfance – jusque vers la fin de la guerre – qui se confondent tous dans la grisaille indifférenciée d’un dortoir de collège. Pour les autres, il me suffit simplement, lorsque je suis couché, de fermer les yeux et de penser avec un minimum d’application à un lieu donné pour que presque instantanément tous les détails de la chambre, l’emplacement des portes et des fenêtres, la disposition des meubles, me reviennent en mémoire, pour que, plus précisément encore, je ressente la sensation presque physique d’être à nouveau couché dans cette chambre.9

En fort contraste avec l’amnésie fondatrice du récit de W ou le souvenir d’enfance, se déploie ici une hypermnésie des chambres remémorées. Perec qualifie même sa mémoire d’« exceptionnelle » et de « prodigieuse ». Or on sait que le mouvement de balancier entre amnésie et hypermnésie, passant d’une mémoire défaillante à une mémoire aux compétences étonnantes, voire exceptionnelles, est caractéristique de la conception et du fonctionnement de la mémoire perecquienne. Comme le dit Claude Burgelin : « Il y a comme une extraordinaire défiance à l’égard de la mémoire chez cet hypermnésique. ». La mémoire est en effet pour Perec une « mauvaise mère, incapable d’assurer sa fonction protectrice et rassurante », une « maîtresse d’erreur et de fausseté » et, conséquemment, chez lui, les souvenirs « sont à tous égards des traîtres prêts à toutes les manipulations »10. Le récit du souvenir de la chambre de Rock en Cornouaille, où Perec a passé l’été de 1954, et qui est incorporé en tant qu’exemple à cette section d’Espèces d’espace, montre bien ce voisinage entre hypermnésie et amnésie. Ainsi, la description de la petite pièce où Perec vivait durant son séjour anglais à l’âge de dix-huit ans, juste après avoir réussi le bac, accumule les détails spatiaux :

Lorsque l’on ouvre la porte, le lit est presque tout de suite à gauche. C’est un lit très étroit, et la chambre aussi est très étroite (à quelques centimètres près, la largeur du lit plus la largeur de la porte, soit guère plus d’un mètre cinquante) et elle n’est pas beaucoup plus longue que large. Dans le prolongement du lit, il y a une petite armoire penderie. Tout au fond, une fenêtre à guillotine.

La suite de la description perd cependant de son assurance et l’on remarque qu’elle est de plus en plus modalisée dans une remise en question de l’exactitude du souvenir :

À droite, une table de toilette à dessus de marbre, avec une cuvette et un pot d’eau, dont je ne crois pas m’être beaucoup servis.
Je suis presque sûr qu’il y avait une reproduction encadrée sur le mûr de gauche, en face du lit : non pas n’importe quel chromo, mais peut-être un Renoir ou un Sisley.
Il y avait du linoléum sur le sol. Il n’y avait ni table, ni fauteuil, mais peut-être une chaise, sur le mur de gauche : j’y jetais mes vêtements avant de me coucher ; je ne pense pas m’y être assis : je ne venais dans cette chambre que pour dormir.11

Qui plus est, la description spatiale de la chambre est sous-tendue par une ambiguïté flagrante. « Lorsque l’on ouvre la porte, » écrit Perec « le lit est presque tout de suite à gauche »12. À cet effet, le dossier des avant-textes inclut deux plans de cette chambre13. Même si chacun des dessins est orienté différemment dans l’espace de la page, effectivement dans les deux cas, lorsque l’on ouvre la porte, le lit est tout de suite à gauche et pour celui qui y est couché, le mur se situe à gauche et la porte à droite. Ce qui n’empêche pas Perec d’écrire dans le texte publié après avoir réitéré « l’acuité » et « la précision » du souvenir de cette chambre que, lorsque étendu sur le lit, « le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche »14. Je cite tout le passage afin de mettre en évidence l’enthousiasme hypermnésique de l’écrivain au moment même où sa description spatiale ne tient plus la route :

La seule certitude coenesthésique de mon corps dans le lit, la seule certitude topographique du lit dans la chambre, réactive ma mémoire, lui donne une acuité, une précision qu’elle n’a presque jamais autrement. Comme un mot ramené d’un rêve restitue, à peine écrit, tout un souvenir de ce rêve, ici, le seul fait de savoir (sans presque même avoir eu besoin de le chercher, simplement en s’étant étendu quelques instants et en ayant fermé les yeux) que le mur était à ma droite, la porte à côté de moi à gauche (en levant le bras, je pouvais toucher la poignée), la fenêtre en face, fait surgir, instantanément et pêle-mêle, un flot de détails dont la vivacité me laisse pantois […].15

Cette mobilité des indices de localisation dans l'espace, ce basculement soudain de la chambre sur un axe de 180° peuvent être imputés à la « gaucherie contrariée » de Perec ayant résulté chez lui, selon ce qu'il en dit dans W ou le souvenir d'enfance, en « une incapacité à peu près chronique et toujours aussi vive à distinguer (…) la droite de la gauche »16. Peut-être, mais comme l’a montré Bernard Magné, « sur (ou derrière) l’écran de la gaucherie contrariée, c’est une tout autre scène qui se joue »17 dans l’inscription cryptée de l’autobiographème ou de l’aencrage de la symétrie bilatérale. En effet, depuis plusieurs années d’une lecture très attentive de toute l’œuvre perecquienne, les travaux de Bernard Magné ont mis au jour un encryptage autobiographique dans les textes de Perec, un espèce de marquage secret, « qui, en même temps et d’un même geste, organiseraient les structures de l’œuvre et diraient, de manière indirecte, oblique, inattendue mais incontestable, l’histoire de l’écrivain »18. Si on accepte les hypothèses de Magné, l’inversion symétrique de l’espace de la chambre de Rock ne serait plus simplement une conséquence de la gaucherie contrariée de Perec, mais bien un encryptage autobiographique de la judaïté de l’écrivain. Or comme le précise Bernard Magné, c’est bien dans le contexte d’une lecture du texte et de l’ensemble de l’œuvre et non dans l’analyse exclusive de ses avant-textes qu’est possible une telle interprétation : « [L]es æncrages, leur récurrence et leurs relations sont le produit d’une lecture. Ils ne relèvent pas d’une quelconque génétique — même s’il peut arriver [c’est le cas ici] que leur pertinence soit confortée par le recours aux manuscrits […] »19. Comme Perec l’a si bien dit dans un brouillon du projet Lieux : « [M]a seule tradition, ma seule mémoire, mon seul lieu est rhétorique […] »20.

Proust, un modèle

Si l’affirmation d’une mémoire exceptionnelle et prodigieuse qui s’avère dans l’écriture être menacée par des incertitudes, des erreurs, des approximations et des manques peut surprendre, il en va de même de l’importance que dit accorder Perec au corps de mémoire, au « corps-lit », pour reprendre l’expression qu’il utilise dans Un homme qui dort. Ce « corps-lit » contraste fortement encore une fois avec le travail mémoriel de W ou le souvenir d’enfance, dans lequel, comme l’a remarqué très pertinemment Andrée Chauvin, « fort peu de souvenirs évoqués par Perec ont une qualité sensorielle »21. Et pourtant, quand on lit dans Espèces d’espace les souvenirs suscités par la chambre de Rock, il est incontestable que tous les sens sont convoqués :

Les souvenirs s’accrochent à l’étroitesse de cette chambre, à l’âcreté tenace de ce thé trop fort et trop froid : cet été-là, j’ai bu des pinks, rasades de gin agrémentées d’une goutte d’angustura, j’ai flirté, plutôt infructueusement, avec la fille d’un filateur récemment rentré d’Alexandrie, j’ai décidé de devenir écrivain, je me suis acharné à jouer, sur des harmoniums de campagne, le seul air que j’ai jamais réussi à apprendre : les 54 premières notes – à la main droite, la gauche reconçant le plus souvent à suivre – d’un prélude de Jean-Sébastien Bach…22

L’affirmation jubilante d’une hypermnésie corporelle peut toutefois s’expliquer par le fait que Perec situe Lieux où j’ai dormi sous l’égide de Marcel Proust. Déjà en 1969, Perec écrit à Maurice Nadeau que le projet « part, comme Un homme qui dort, des premiers paragraphes de la Recherche du temps perdu »23. À cette époque, Perec avait déjà publié en 1967 le roman Un homme qui dort dont le titre est une citation provenant des premières pages de La Recherche : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. »24. Le texte d’Un homme qui dort s’ouvre, tout comme celui de Proust, en mettant en scène un personnage aux prises avec des états intermédiaires de réveil et d’endormissement. Mais si le style de l’incipit de Perec rappelle celui de Proust (particulièrement la deuxième phrase du roman, se déployant sur deux pages), l’espace psychique représenté n’est pas, comme chez Proust, en expansion dans le souvenir mouvementé d’une multiplicité de chambres, mais rétréci, diminué, rabattu dans un espace unique à deux dimensions dans lequel le narrateur « tu » évolue comme un rat dans un labyrinthe. De fait, Perec entretient avec l’auteur de la Recherche des rapports ambigus, pouvant aller du comique, comme dans les variations de l’incipit « Longtemps, je me suis couché de bon heure » publiées dans le Magazine littéraire (no 94, 1974, p. 22-23), au sublime de la dernière implicitation programmée dans La Vie  mode d’emploi (c’est-à-dire la citation de Proust au chapitre 99, incorporée à la description du dernier puzzle de Bartlebooth, citation qui, elle-même, pointe vers un conte des Milles et une nuits, « Le dormeur éveillé »)25.
Dans Espèces d’espaces, Perec explicite l’intertexte proustien du projet Lieux où j’ai dormi  dans les termes suivant :

C’est sans doute parce que l’espace de la chambre fonctionne chez moi comme une madeleine proustienne (sous l’invocation de qui tout ce projet est évidemment placé : il ne voudrait être rien d’autre que le strict développement des paragraphes 6 et 7 du premier chapitre de la première partie (Combray) du premier volume (Du côté de chez Swann) de A la recherche du temps perdu[)], que j’ai entrepris, depuis quelques années déjà, de faire l’inventaire aussi exhaustif et précis que possible de tous les Lieux où j’ai dormi.26

Cette phrase à la syntaxe bancale, accumulant les enchâssements et dans laquelle (coquille très proustienne) une parenthèse est ouverte sans être refermée tient du pastiche. Perec s’approprie non sans ironie certains traits stylistiques de Proust pour expliquer que son propre projet veut être rien de moins que le « strict développement » de la célèbre rêverie des chambres mise en scène dans les premières pages de La Recherche. Le sixième et le septième paragraphes du texte de Proust présentent en effet le héros narrateur qui ne sait plus où il se trouve dans les moments précédant son réveil et dont le corps se souvient de certaines chambres de son passé :

Mon corps trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui,– mon corps – se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil27.

La remémoration à la fois corporelle et topographique de la chambre de Combray et de celle chez Mme de Saint-Loup se poursuit jusqu'à la prise de conscience du dormeur maintenant bien réveillé et se souvenant de toutes les chambres de son passé : « Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes […]. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil […]. »28. Le résultat de cette anamnèse est dévoilé dans la suite de cette phrase, la première très longue phrase du roman, la plus longue de Du côté de chez Swann et dont Julia Kristeva a fait une analyse grammaticale, syntaxique et énonciative, montrant que c’est précisément dans la démesure et dans la prolifération langagière qu’advient la représentation du travail de la mémoire en « produisant grammaticalement l’œuvre stylistique de la métaphore »29. Je ne reprendrai pas les analyses de Kristeva, mais j’attire votre attention sur les sept moments de cette phrase-mémoire qui, lorsque mis en mouvement par la lecture, réussissent tout comme un kinétoscope à faire défiler différents espaces : les chambres d’hiver, les chambres d’été, la chambre Louis XVI, la chambre pyramide, l’espace imprévu creusé par la glace, l’espace de la pensée souffrante et, finalement, celui de la chambre redevenue habituelle.

Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais pas me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivait mon réveil : [1] chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on tresse avec les choses les plus disparates, un coin d’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre) et où le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer, et qui sont refroidies ; – [2] chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon ; – parfois [3] la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; – parfois au contraire [4] celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétivier, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là ; [5] où une étrange et impitoyable glace quadrangulaire, barrant obliquement un des angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’était pas prévu; [6] où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant, [7] jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétivier, et notablement diminué la hauteur apparente du plafond.30

Avec Lieux où j’ai dormi, Perec remet ses pas dans ceux de Proust pour s’approprier au profit de son projet autobiographique l’expérience proustienne d’une remémoration totalisante des lieux de sommeil de son passé. Mais Perec n’écrit pas et ne travaille pas de la même façon que Proust comme en témoignent les dossiers génétiques des deux projets. En fait, si l’on accepte la généralisation que les généticiens littéraires adoptent pour décrire les deux grands modes, les deux grandes tendances dans les méthodes d’écriture, dans ce cas-ci, Proust et Perec se distinguent grandement, s’opposent même. Almuth Grésillon, à la suite de Louis Hay, utilise pour désigner ces deux modalités scripturales, les termes respectifs d'« écriture à processus » et d'« écriture à programme »31, alors que Pierre-Marc de Biasi préfère faire la distinction entre une « structuration rédactionnelle » et une « programmation scénarique », réservant une acception plus large au terme « processus »32. Au-delà de ces variances terminologiques, la différence demeure tranchée et des plus opératoires pour une comparaison des méthodes de travail de Perec et de Proust. Dans l’écriture à processus ou structuration rédactionnelle, tout s’accomplit dans le travail de rédaction puisqu’il n’y a pas d’étape préparatoire. Ainsi, dans le cas particulier de l’épisode de la rêverie des chambres de La Recherche, le travail mémoriel mis en scène est, dès ses tous premiers balbutiements, mis en texte sans qu’il n’y ait eu de plans ou de scénarios préalables. Dans l’écriture à programme ou programmation scénarique, la rédaction comme telle du texte se réalise en relation avec un programme pré-établi. C’est la manière perecquienne pour Lieux où j’ai dormi, puisque un travail mémoriel précis et détaillé de même qu’une planification scénarique précèdent, organisent et anticipent le travail de rédaction.
Du côté de chez Proust, les chercheurs qui ont analysé la genèse de l’épisode de la rêverie des chambres ont dévoilé de nombreuses réécritures dès les cahiers de Contre-Sainte-Beuve lesquels sont devenus les cahiers de La Recherche33. De 1908 à 1913, les multiples versions de l’épisode se sont succédé, se modifiant peu à peu dans un mouvement non linéaire, tout d’abord dans une phase d’expansion, d’inflation et de dissociation et, ensuite, dans une phase de concentration et de synthétisation qui a abouti à la très longue phrase citée plus haut. La productivité textuelle de l’épisode des chambres de Proust est indéniable. Motif important du roman, la chambre en est aussi un élément structurel puisque, en plus d’ouvrir le récit, elle vient régulièrement le relancer : à Combray, à Paris durant l’enfance, à Doncières, à Balbec, à Paris dans l’Hôtel de Guermantes, à Venise, enfin à Tansonville (au château de Réveillon). Comme le dit Roland Barthes : « [T]oute La Recherche du temps perdu se donne comme un ébranlement par ondes élargissantes du souvenir des chambres »34.
Du côté de chez Perec, la méthode de travail est très différente – ne serait-ce que parce qu’il n’écrit pas au lit – et la mémoire s’est affermi quelque temps dans un travail préparatoire systématique avant de s’engager dans celui de la rédaction. En fait, pour Lieux où j’ai dormi, Perec n’a pas, à proprement parler, dépasser le stade du travail préparatoire et les quelques textes publiés de son vivant sont les seuls ayant réellement été menés à terme. Ce qui m’amène à parler du dossier génétique.

L’archive 

Le dossier génétique de Lieux où j’ai dormi qui nous est parvenu contient un peu plus de cinquante feuillets. Malgré le désordre relatif dans lequel se trouve ce dossier, il est possible et même assez facile de l’organiser selon une classification typologique qui réussit à inclure et à décrire tous les éléments, soit : 1) la liste inventaire des lieux de sommeil ; 2) les plans de certaines chambres et 3) les débuts de mise en textes (c’est-à-dire les ébauches et les esquisses rédactionnelles). Je présenterai brièvement chacune de ces trois catégories.
D’abord, la liste inventaire. Dans Espèces d’espaces, à propos des lieux où il avait dormi, Perec avait affirmé : « [J]e crois les avoir à peu près tous recensés : il y en a à peu près deux cents (il ne s’en ajoute guère plus d’une demi-douzaine par an : je suis devenu plutôt casanier. »35. Perec a beau être devenu casanier, le nombre de ses lieux de sommeil dépasse grandement la dizaine de chambres du narrateur malade de La Recherche. Les pièces d’archives confirment que d’un travail de recensement a effectivement résulté une liste d’un peu plus de cent quatre-vingts lieux de sommeil, liste d’abord établie en 1970 et mise à jour ultérieurement à quelques reprises jusqu’en 1974. Cette liste a la particularité d’être structurée suivant un télescopage géographique qui détaille les entrées en les organisant par continents, par pays, par régions, par ville, et finalement par lieu, une approche astucieuse qui permet presque d’épuiser l’inventaire à l’exception de quelques lieux atypiques regroupés sous la rubrique « Divers » (nuits en train, nuits en bateau, nuits en avion, nuits blanche, nuits en voiture, nuits sous la tente, nuits de garde, hôpitaux et cliniques, nuits dans un poste de police). Trace d’un travail de remémoration, la liste a vraisemblablement pu devenir par la suite un outil de mémorisation en enclenchant à volonté l’acte du ressouvenir, le mémorisé y étant organisé en des séries pouvant défiler et s’enchaîner.
Pour mieux percevoir l’organisation de cette liste, attardons-nous au cas de la Tunisie, seul pays d’Afrique mentionné, et qui est, après la France, celui que Georges Perec avait le plus souvent visité.
Selon ses biographes, Perec aurait fait au moins sept séjours en Tunisie36. J’énumère ces séjours chronologiquement afin que de pouvoir mettre ensuite en évidence comment la liste inventaire de Lieux où j’ai dormi n’est par organisée selon une logique temporelle, mais spatiale :

  • • Le premier séjour d’une durée de huit mois, de la fin octobre 1960 au mois de juin 1961, avec Paulette Perec, à Sfax où elle avait obtenu un poste de professeur adjoint de français au Collège technique ; ils vivent sur la rue Larbi-Zarouk et font un peu de tourisme à travers le pays ;

  • • le deuxième séjour, en 1963, pour des vacances avec Paulette Perec afin d’utiliser sur place le salaire que le Collège technique lui devait encore ; ils séjourneront entre autres à Kerkenna ;

  • • le troisième, en février et mars 1966, avec Jean Michaud-Mailland et Raymond Bellour, afin de faire des repérages à Sfax et travailler à un scénario en vue d’un projet d’adaptation filmique de son roman Les Choses; durant ce voyage, Perec participe à la remise du prix des Quatre Jurys à Hammamet ;

  • • le quatrième, en décembre 1972, afin de mettre sur pied le financement pour le projet d’adaptation cinématographique d’Un homme qui dort ;

  • • le cinquième, en septembre 1973 pour faire le montage avec Bernard Queysanne d’Un homme qui dort dans des studios à Gammarth ; ils  avaient loué une villa à La Marsa ;

  • • le sixième,  au cours de 1974, pour assister à la projection publique d’Un homme qui dort et pour participer en tant que membre du jury au festival de films de Carthage ;

  • • et, le septième séjour, en août 1981 pour assister au mariage de ses amis Kmar Bandana et de Noureddine Mechri à Hamman Lif37.

Comme je l’ai dit, cette présentation chronologique ne fait que mettre en évidence le peu d’importance accordée à la chronologie dans la liste établie par Perec.
Les entrées de la liste pour la période antérieure à 1970 sont les suivantes :

-Tunis -Hôtel ?
––––– ?
-Hilton
-chez Zghal
-chez Hammadi
-Carthage -chez Duv. [Duvignaud]
-Hammadi
-Sidi Bou Said
-Sousse -chez Hammadi
-chez Ahmed Griba (?)
-Sfax -rue Larbi Zarouk
-petit hôtel ville arabe
-chez Meddeb
-Hôtel des Oliviers
-chez Mrabet (?)
-Tozeur
-Kerkenna
Pour la période entre 1970 et 1974 :
-la Marsa (oct 73)
-chez Nour
-chez Jeanne [Forêt] (hiver 72)
- à Ain Draham
-au Ksar ?
-A l'Hôtel de Griba à Sousse
-A la Marsa38

Ainsi, cette liste nous apprend que Perec dort à Tunis, à Carthage, à Sidi Bou Said, à Sousse, à Sfax, à Tozeur, à Kerkenna, à la Marsa, à Ain Draham. Il couche chez lui (rue Larbi-Zarouk), dans une villa de location (à La Marsa), à l’hôtel (à Tunis, à Sfax, à Sousse, à Kerkenna, à la Marsa, à Tozeur…), dans un ksar, ou chez des amis et chez des connaissances (chez Sghal, chez Hammadi, chez Duvignaud, chez Ahmed Griba, chez Meddeb, chez Mrabet, chez Noureddine Mechri, chez Jeanne…). La liste rend compte des différents lieux de sommeil tunisiens jusqu’en 1974, même si certaines mentions manquent un peu de précision. Les informations chronologiques sont à peu près absentes. Quelques points d’interrogation suggèrent que Perec doute encore parfois de ses souvenirs. Notons aussi que, selon la logique de cette liste, chaque lieu de sommeil n’est mentionné qu’une seule fois quel que soit le nombre de nuits qu’y ait passé Perec : ainsi si La Marsa est mentionnée deux fois, c’est tout simplement qu’il y a dormi dans deux chambres différentes. À cet effet, Perec confie dans Espèces d’espaces : « Dans un petit nombre de ces chambres, j’ai passé plusieurs mois, plusieurs années ; dans la plupart, je n’ai passé que quelques jours ou quelques heures […] » et il précise sans vraiment fournir d’explications : « [C’]est évidemment des souvenirs resurgis de ces chambres éphémères que j’attends les plus grandes révélations. »39.
Si en 1974 la liste avait, dans la limite de la mémoire de Perec, atteint une certaine exhaustivité, l’état de l’organisation des lieux répertoriés ne satisfaisait pas encore entièrement l’écrivain : « Je ne suis pas encore définitivement fixé sur la manière dont je les classerai. Certainement pas par ordre chronologique. Sans doute pas par ordre alphabétique […]. Peut-être selon leur disposition géographique […]. Ou bien, plutôt, selon une perspective thématique qui pourrait aboutir à une sorte de typologie des chambres à coucher […] ». Il poursuit en proposant des exemples possibles de catégories pour cette classification typologique : « mes chambres », « dortoirs et chambrées », « chambres amies », « chambres d’amis », « couchage de fortune », « maison de campagne », « villas de location », « chambres d’hôtel », « conditions inhabituelles »40. C’est une des caractéristiques et des avantages de la liste de permettre la réorganisation de ses éléments selon différentes catégories. Car si l’organisation géographique avait facilité le travail de la mémoire, cette organisation pouvait facilement être repensée en vue de la structuration générale du livre à venir.
Dans Espèces d’espaces, Perec nous informe qu’à ce moment (c’est-à-dire en 1974), il n’aurait « pratiquement pas commencé à décrire » les différents lieux où il avait dormi41. Le dossier d’archive confirme ceci en incluant très peu de descriptions abouties. À leur place, se retrouvent dans le dossier pas moins de vingt-neuf plans, la plupart dessinés dans deux petits carnets grenats de 10 X 12, 5 cm, mais il y en a aussi quelques-uns qui font partie des esquisses rédactionnelles. Les lieux évoqués se réduisent ainsi à quelques lignes tracées rapidement et accompagnées le plus souvent d’une simple légende numérotée sans aucun effet d’ombre, de dégradé, de perspective ou de couleurs. Esthétiquement, ces croquis n’ont rien de séduisant et pourtant, ils présentent un intérêt certain en raison de leur engagement dans la fabrique de l’œuvre. Selon Philippe Hamon, ce type de plans, « à la fois structure d’appel et de rappel »,  a pour fonction « d’assurer une sorte de « mémoire prospective » dans et de l’écriture en cours »42. En fait, ces plans, à mi-chemin de la chose et du mot, fonctionnent comme un relais entre le travail de remémoration et le travail de description, entre une mnémotechnique et une mnémographie. Or quand le travail de la mémoire devient travail d’inscription du souvenir dans un marquage cartographique, intervient du coup un processus de distanciation qui, on le suppose, aurait été accru par le travail d’écriture. En effet, du souvenir cénesthésique du corps dans le lit, on est passé à une vue aérienne où le corps du scripteur n’est plus dans la chambre, mais hors de celle-ci, en train de la contempler de haut « à partir d’un point situé à peu près sur le toit de la pièce (supposé enlevé […]) »43.
L’utilisation de plans à l’étape du travail préparatoire n’est pas quelque chose d’inusité chez Perec. Le plan de l’immeuble de La Vie mode d’emploi, élaborée à partir d’une grille de dix cases par dix cases est maintenant célèbre. Moins connue, peut-être, est l’utilisation fréquente par Perec de petits plans du genre de ceux de Lieux où j’ai dormi : Phillipe Lejeune en a remarqué la présence dans les brouillons du projet Lieux et dans les carnets ayant servi à Perec à noter ses rêves ; on m’a dit qu’il y en avait dans les brouillons de « 53 jours » ; et j’en ai moi-même remarqué quelques-uns dans les agendas de même que dans les brouillons de La Vie mode d’emploi44. Perec n’est d’ailleurs pas le seul écrivain  à avoir utiliser des plans pour la genèse de ses œuvres : on pense à Victor Hugo dans ses carnets de voyage, à Stendhal dans les manuscrits de La Vie d’Henry Brulard ou à Émile Zola dans le dossier préparatoire des Rougon-Macquart.
À part la publication de quelques « chambres » en 1977 et 1978, Perec n’a pas travaillé sur Lieux où j’ai dormi au-delà de mars 197545. À la fin de cette année, il débute la rédaction de La Vie mode d’emploi, un projet qui, d’une manière oblique et détournée, reprend certaines des stratégies de cette autobiographie vespérale, puisque l’immeuble de la rue Simon-Crubellier n’inclut pas moins d’une trentaine de chambres dont les descriptions minutieuses s’ouvrent sur une prolifération narrative. Et pourtant, Perec n’a jamais abandonné Lieux où j’ai dormi (comme il l’avait fait pourle projet Lieux en 1975) et il continuera à l’inclure dans ses programmes de travail pour les années à venir. Somme toute, Lieux où j’ai dormi n’a pas « pris », c’est-à-dire qu’il n’a pas trouvé la structure pouvant faire « tenir » l’œuvre et en « faciliter » l’écriture46. En effet, ne demeurent dans le dossier d’archive que des ébauches et des esquisses de textualisation : quelques essais de mise en texte sur des feuilles de format divers, de même qu’un ensemble de dix esquisses rédactionnelles, ayant toutes été rédigées sur des petits bristols quadrillés de 12,5 cm X 7,5 cm et datées de 1970 et de 1972. Un de ces bristols se lit comme suit sur ses deux faces :

TROPEA 65
Italie
Août 1965
C’est une maison louée par les Getzler avec Nous et Babette + une de ses amies.
Nous sommes 5 adultes (6 avec Gérard W qui reste 8 jours) et 2 enfants.
La plage est assez loin, très belle, tout en bas.
La chambre est grande.
Gd [grand] lit au milieu, carrelage, volets fermés à cause de la chaleur.
[Dessin d’un plan de la chambre].
Nous nous entendons assez bien les uns les autres.
Je lis tte [toute] la Recherche. Ne fais que ça.
Voyage aller avec G. sans s’arrêter (sauf quelques heures la 1ère nuit près du Mt Blanc le tunnel étant fermé la nuit).
Retour en train. Pénible. Le lever du jour. Café bon et chaud dans des petites tasses à Pise.
La mère de P. est malade
“Les choses” publiées et trouvées au retour.
J’ai à peine travaillé, un peu à Un homme qui dort (dt [dont] le titre est au début de Proust)
23h Dimanche Rue de Seine 13. 9. 7047

Comme on voit, cette brève esquisse, composée surtout de phrases brèves et d’énoncés noyaux, réussit tout de même à montrer comment, à partir de l’évocation d’un lieu précis, Perec met en branle une machina memorialis générant les scénarios de micro-récits autobiographiques. Ainsi, quand Perec affirme dans Espèces d’espaces que la chambre fonctionne chez lui « comme une madeleine proustienne », il ne faut pas comprendre qu’il partage avec Proust la problématique de la critique de l’intelligence et une croyance en l’hégémonie de la mémoire involontaire, mais bien plutôt que la chambre perecquienne, comme la forme en expansion de la coquille Saint-Jacques qui moule le petit gâteau, ressuscite par métonymie tout le contexte spatio-temporel, allouant l’ouverture des récits bien au-delà des limites de la chambre remémorée et permettant à Perec de recueillir une suite de micro-souvenirs sur les choses, les gens et les lectures de son passé.
La lecture de l’ensemble des esquisses et des ébauches de même que des quelques textes publiés mettent cependant bien en évidence que dès lors que se mettent en place les pièges de l’écriture, la mémoire perecquienne abandonne son exaltation proustienne. Même si des événement importants et essentiels sont parfois évoqués, le résultat du travail mémoriel accumule surtout des bribes de souvenirs, des fragments du passé, des détails anodins, fugaces, banals, et, du coup, participe à une pratique de l’écriture du quotidien que Perec a nommé « l’infra-ordinaire »48. Qui plus est, les souvenirs sont souvent imparfaits, incomplets  et le discours utilisé pour en rendre compte est fréquemment modalisé par l’utilisation d’expressions comme « sans doute », « peut-être », « il me semble », « je crois », « je suis presque sûr ». « Décidément, Perec est bien l’anti-Proust », comme l’a fait remarquer Claude Burgelin49. Car si chez l’un c’est tout Combray qui est sorti d’une tasse de thé, chez l’autre, d’un bol froid de morning tea, n’est surgi qu’une accumulation fragmentée de détails sur le séjour à Rock en Cornouailles durant l’été 1954. Et, perdu dans ce bazar énumératif, semble être banalisée la confidence que c’est au cours de ce même été qu’il « a décidé de devenir écrivain ».
Si à travers le travail de l’écriture, les chambres de Proust se remplissent au point d’aboutir à une représentation d’une mémoire excessive, débordante, proliférante, celles de Perec, par contraste, semblent témoigner d’un échec de la mémoire. J-B Pontalis (avec qui, comme je l’ai dit, Perec fait une psychanalyse au moment où il  travaille sur le projet de Lieux où j’ai dormi) écrit dans L’Amour des commencements au sujet de Pierre G. (pseudonyme qui ne réussit pas à cacher le fait qu’il parle de Perec) :

Les chambres de Pierre : plus je les voyais se remplir d’objets, plus elles mes paraissaient vides ; plus la topographie se faisait précise, plus s’étendait le désert ; plus la carte se peuplait de nom, plus elle était muette. Il n’y avait là que des reliques, il n’y avait là personne. [..]
La mère de Pierre avait disparu dans une chambre à gaz. Sous toutes ces chambres vides qu’il n’en finissait pas de remplir, il y avait cette chambre-là. Sous tous ces noms, le sans nom. Sous toutes ces reliques, une mère perdue sans laisser la moindre trace.50

À l’origine des chambres de Proust, il y a le souvenir de la présence maternelle : les premières versions de la rêverie des chambres dévoilent un tissu dense de souvenirs personnels et, dans un moment autobiographique vite abandonné, Proust se rappelle certaines chambres de son enfance, dont une chambre en Bretagne où, parce que souffrant, « Maman » était venue dormir avec lui51. À l’origine des chambres de Perec, il y a la chambre où a été anéantie la mère, la chambre de mort d’Auschwitz. Chez Perec, la reconstruction des lieux de mémoire est confrontée au blanc initial du souvenir d’enfance et quand il affirme au sujet de Lieux où j’ai dormi qu’il se souvient des chambres de son passé « à l’exception de [celles] de [sa] première enfance », c’est encore vers les fondations détruites de sa mémoire qu’il pointe discrètement. Comme le suggère Marthe Coppel-Batsch :

[Pour Proust comme pour Perec,] la création trouve sa source dans ce qui a existé et n’existera jamais plus pour eux  […].
Cette source est pour Proust très sensuelle, pleine d’odeurs et de couleurs, imprégnée de toute une palette d’émotion qui nous émerveille par sa richesse, sa subtilité et par l’art qui permet à Proust de nous les faire partager.
Pour Perec, le cours de l’histoire a été plus cruel car il l’a rendu étranger à lui-même […] le séparant des origines charnelles des émotions et donnant de ce fait une place prioritaire aux mots et aux jeux de la pensée.52

Dans un même ordre d’idée et aussi dans une perspective psychanalytique, Claude Burgelin écrit :

[Perec] restera orphelin d’une mémoire matricielle nidifiante, celle qui contribue à créer une substance de l’intime, à donner aux sensations et émotions couleurs et ombres. Le Perec constructeur d’appartement de La Vie mode d’emploi bâtit un lieu surmarqué de traces de mémoire socialisée, énumérables, indexables. Une mémoire du côté de ce qui fait ordre, classement ou loi. Alors que Proust déploie longuement une mémoire enveloppée de signes maternels qui, par là même, devient source infinie de métaphores et de liaisons, tout au bonheur d’arriver à énoncer l’inénonçable de la sensation, Perec reste rivé à une mémoire de cartographe – sèche, dira-t-on – emplie à l’envi de ces énoncés qu’a imposés le savoir socialisé et qui font le fonds des dictionnaires. Mais cette géographie aux relevés erratiques, il la transforme en espace ludique, retrouvant ainsi, dans les jeux obsessionnels et chahuteurs avec les outils de mémoire, quelque chose d’une enfance.53

En guise de conclusion, je dirai que le travail prérédactionnel pour le projet Lieux où j’ai dormi, avec ses outils aide-mémoire comme la liste inventaire et les plans suggère la pratique d’une mémoire artificielle, d’une « mémoire exercée », pour reprendre l’expression de Paul Ricœur54. Christelle Reggiani a bien mis en évidence les liens du travail mémoriel chez Perec avec la tradition antique et médiévale des arts de la mémoire (par exemple, dans la pratique d’une mémoire architecturale), tout en faisant ressortir l’originalité des stratégies perecquiennes (par exemple, dans l’utilisation de la liste inventaire). Or « l’art de la mémoire que recherche Perec prend […] sens au sein d’une démarche autobiographique […]. [L’]orientation perecquienne infléchit donc sensiblement la pratique traditionnelle. »55 Ainsi, il n’est pas exagéré d’affirmer que Perec participe aux recherches sur les formes littéraires des nouveaux arts de la mémoire. À l’intérieur d’un projet autobiographique se dessinant au fil des années sur fond d’une absence initiale de souvenirs, Perec reprend à son compte l’expérience de la remémoration des chambres des premières pages de La Recherche afin, justement, de se recréer une mémoire et de reconquérir une identité personnelle par et dans le travail de l’écriture.
Je rajouterais tout de même pour terminer que cette recherche d’une identité personnelle s’ouvre – et c’est là toute son originalité – sur quelque chose de convivial, c’est-à-dire de partagé, de partageable. En effet, force est d’admettre que le travail d’inventaire des chambres et l’établissement des petits plans constitue, dans leur simplicité même, un projet mémoriel qui demeure de l’ordre du faisable. En suivant la méthode de Perec, tout le monde pourrait tenter l’inventaire géographique et cartographique des chambres de son passé. Dans cette optique, Lieux où j’ai dormi serait, pour reprendre l’expression que Philippe Lejeune a utilisé pour Je me souviens, comme une « petite madeleine pour tous »56.

Notes

1  Cet article est le résultat de l’amalgame de deux articles antérieurs : « Perec et Proust : le travail de la mémoire », Mémoire et culture. Actes du colloque international de Limoges (11-12 décembre 2003), sous la direction de Claude Filteau et de Michel Beniamino, Presses universitaires de Limoges, coll. « Francophonie », 2006, p. 133-143 et « Autobiographie vespérale et lieux de sommeil tunisiens », La Mémoire des lieux dans l’œuvre de Georges Perec. Actes du colloque international de Tunis (17-20 février 2003), sous la direction de Rabaâ Abdelkefi et de Hend Gaha, à paraître en co-édition aux Presses de l’Université de Carthage et de l’Université de Montpellier.

2  Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974, p. 34.

3  Je remercie Ela Bienenfeld, ayant droit de l’écrivain, de m’avoir donné la permission de consulter ces documents inédits, d’en présenter une description sommaire et d’en citer certaines parties.

4  Philippe Lejeune, La Mémoire et l’Oblique. Georges Perec, autobiographe, Paris, P.O.L, 1991.

5  Georges Perec, « Lettre à Maurice Nadeau », Je suis né, Paris, Seuil, 1990, p. 58.

6  Georges Perec, op. cit., p. 60.

7  Ce programme, intitulé « Auto-portrait », se trouve dans le fonds privé Georges Perec (folio 119,12) ; il n’est pas daté, mais Philippe Lejeune croit qu’il aurait vraisemblablement été rédigé entre 1961 et 1964 (op. cit., p. 30).

8  Georges Perec, op. cit., p. 61.

9  Georges Perec, op. cit., p. 31.

10  Claude Burgelin, Les Parties de dominos chez Monsieur Lefèvre. Perec avec Freud – Perec contre Freud, Paris, Circé, 1996, p. 73-74.

11  Georges Perec, op. cit., p. 32. C’est moi qui souligne.

12  Georges Perec, op. cit., p. 32.

13  Fonds privé Georges Perec, folios 48, 6, 18, 9, 13vo et 48, 6, 2, 12+ ro.

14  Georges Perec, op. cit., p. 33.

15  Georges Perec, op. cit., p. 33. C’est moi qui souligne.

16  Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, 1975, p. 184 et 185.

17  Bernard Magné, Georges Perec, Paris, Nathan Université, coll. « 128 », 1999, p. 84.

18  Magné, op. cit. (prière d’insérer). Pour une lecture des autobiographèmes dans les fragments publiés de Lieux où j’ai dormi, se référer à la section que Wilfrid Mazzorato consacre à ce projet dans sa thèse « Écrire des traces. L’écriture autobiographique de Georges Perec », sous la direction de Bernard Magné, Université de Toulouse-Le Mirail, 1998. Au sujet de la latéralité dans les œuvres de  Perec, voir Andy Leak, « Some ramifications of the theme of laterality in the work of Georges Perec », Nottingham French Studies, no 40-2, 2001, p. 46-58.

19  Bernard Magné, op. cit., p.115.

20  Georges Perec, « Vilin souvenir », Genesis, no 1, 1992, p. 136.

21  Andrée Chauvin, Leçon littéraire sur W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec, Paris, PUF, 1997, p. 38.

22  Georges Perec, op. cit., p. 33.

23  Georges Perec, op. cit., p. 60.

24  Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, vol. 1, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1954, p. 5. Nous savons que c’est dans cette édition que Perec a lu Proust.

25  Au sujet des rapports entre Perec et Proust, voir Marie Miguet, « Sentiments filiaux d’un prétendu parricide : Perec », Poétique, no 54, avril 1983, p. 135-147 et Pierre Siguret, « Perec et Proust : de “L’affaire Lemoine” à La Vie mode d’emploi », Bulletin Marcel Proust, no 49, 1999, p. 91-105. Manet Van Montfrans avait aussi discuté des rapports entre Perec et Proust lors de sa communication au séminaire Georges Perec le 16 juin 2001.

26  Georges Perec, op. cit., p. 34.

27  Marcel Proust, op. cit., p. 6.

28  Marcel Proust, op. cit.,  p. 7.

29  Julia Kristeva, Le Temps sensible. Proust et l’expérience littéraire, Paris, Gallimard, coll. « Nrf essais », 1994, p. 354. C’est Kristeva qui souligne. Toute la section « Le kinétoscope des sept chambres : enchâssements et intermittences » est consacrée à l’analyse de cette phrase (p. 341-355).

30  Marcel Proust, op. cit., p. 7 et 8. C’est moi qui souligne et commente.

31  Almuth Grésillon, Éléments de critique génétique. Lire les manuscrits modernes, Paris, Presses universitaires de France, 1994, p. 102. Les termes avaient déjà été proposés par Louis Hay dans son article « La troisième dimension de la littérature », Texte nos 5-6, 1986-1987, p. 313-328.

32  Pierre-Marc de Biasi, La Génétique des textes, Paris, Nathan Université, coll. « 128 », 2000, p. 32-33.

33  Voir Bernard Brun, « Le dormeur éveillé, genèse d’un roman de la mémoire », Cahier Marcel Proust 11. Études proustiennes IV, Paris, Gallimard, 1981, p. 241-316 et Jean Milly, « Études génétiques de la rêverie des chambres dans l’« Ouverture » de la Recherche », Bulletin d’informations proustiennes, no 10, 1979, p. 9-22 et Bulletin d’informations proustiennes, no 11, 1980, p. 9-29. Pour une analyse des variations énonciatives dans ces réécritures, voir Almuth Grésillon, Jean-Louis Lebrave et Catherine Viollet, Proust à la lettre. Les intermittences de l’écriture, Tusson, Du Lérot, 1990.

34  Roland Barthes, La Préparation du roman I et II. Cours au Collège de France (1978-1979 et 1979-1980), texte établi, annoté et présenté par Nathalie Léger, Paris, Seuil / Imec, coll. « traces écrites », 2003, p. 304.

35  Georges Perec, op. cit., p. 34.

36  Pour la biographie de Perec, voir David Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots, Paris, Seuil, 1994 et Paulette Perec, « Chronique de la vie de Georges Perec », Portrait(s) de Georges Perec, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2001, p. 13-117.

37  Selon Kamel Ben Ouamès, Perec serait venu en Tunisie à plus d’une occasion pour être membre du jury du festival de films de Carthage. Et d’après le témoignage de Kmar Bendana, il y a aussi fait un voyage touristique en compagnie de Catherine Binet, de Noureddine Mechri et d’elle-même.

38   Fonds privé Georges Perec, folio 48, 6, 18, 14.

39  Georges Perec, op. cit., p. 35.

40  Georges Perec, op. cit., p. 34 et 35.

41  Georges Perec, op. cit., p. 34.

42  Cité par Cécile De Bary, « Image, Imagination, Imaginaire dans l’œuvre de Georges Perec », thèse de doctorat, sous la direction de Philippe Hamon, Université de Paris III, 2002.

43  Georges Perec, Pierre Lusson et Jacques Roubaud, Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go, Paris, Christian Bourgois, 1969, p. 13.

44  Sur la question de la cartographie dans l’œuvre de Georges Perec, voir Jean-Luc Joly, « Connaissance du monde : multiplicité, exhaustivité, totalité dans l’œuvre de Georges Perec », thèse de doctorat, sous la direction de Bernard Magné, Université Toulouse-Le Mirail, 2004.

45  Le 30 mars 1975 est la date du brouillon le plus tardif qui se trouve dans le dossier.

46  Ces expressions sont de Roland Barthes. Il les utilise dans un article sur Proust, « Ça prend », Magazine littéraire, no 144, 1979, p. 26-27.

47  Fonds privé Georges Perec folios 48, 6, 2, 14+ro et 48, 6, 2, 14+vo. Un fac-similé de ce bristol est reproduit dans Jacques Neefs et Hans Hartje, Georges Perec. Images, Seuil, 1993, p. 66.

48  Voir Georges Perec, « Approche de quoi ? », L’infra-ordinaire, Paris, Seuil, coll. « Textes du XXe siècle », 1989, p. 9-13.

49  Claude Burgelin, op. cit., p. 73.

50  J.-B. Pontalis, L’Amour des commencements (1986), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994, p. 171.

51  Fonds Marcel Proust, Bibliothèque nationale de France, cahier 3, folio 4 ro.

52  Marthe Coppel-Batsch, « Les ressources du crépuscule. Georges Perec, Marcel Proust et la psychanalyse », Babel. Psychanalyse et littérature, sous la direction de M. Corcos, P. Lévy-Soussan et E. Sabouret, Paris, EDK éditions médicales et scientifiques, 2002, p. 105-106.

53  Claude Burgelin, « Voyages en arrière-pays. Littérature et mémoire aujourd’hui », L’Inactuel, no 1, automne 98, p. 65.

54  Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Seuil, coll. « Essais Points », 2000, p. 67.

55  Christelle Reggiani, Rhétorique de la contrainte. Georges Perec — L’Oulipo, Saint-Pierre-du-Mont, Éditions InterUniversitaires — Eurédit, 1999, p. 242.

56  D’ailleurs dans Suite à l’hôtel Christal, paru au Seuil en 2004, Olivier Rolin reprend explicitement le projet perecquien de Lieux où j’ai dormi pour l’adapter à son projet romanesque : la description minutieuse d’une série de chambres d’hôtel donnant lieux à des récits souvent rocambolesques.

Résumé

Lieux ou j’ai dormi est un projet inabouti et inachevé de Georges Perec pour lequel nous sont parvenus presque exclusivement des documents appartenant à la phase préparatoire. Ainsi, à part quelques morceaux textuels, publiés du vivant de Perec, le projet n’existe pour ainsi dire que dans l’archive de l’écrivain. Or même si demeuré inaccompli, ce travail autobiographique est tout de même connu puisque Perec en a lui-même parlé à quelques reprises dans sa correspondance, dans des entretiens publics de même que dans Espèces d’espaces (1974). Dans un premier temps, cet article présente le projet perecquien en s’attardant sur le travail mémoriel qui le sous-tend et les liens explicites qu’il entretient avec le texte de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Ensuite, il fait une description du dossier génétique incluant trois types de documents :1) la liste inventaire des lieux de sommeil ; 2) une trentaine de plans de chambres et 3) les débuts de mise en texte (ébauches et esquisses rédactionnelles).

Pour citer cette page

Danielle Constantin, «Sur Lieux où j’ai dormi de Georges Perec1», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 30 mars 2007
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=76107.

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