Deux notes à propos du texte de « La Prisonnière »

—Nathalie Mauriac Dyer,

Table des matières


Le travail philologique d’établissement du texte d’À la recherche du temps perdu est un « work in progress ». Parmi les manuscrits de Marcel Proust provenant de la collection d’André Ferré dispersés par Christie’s le 29 novembre 2002 à Paris, figuraient notamment deux lots qui intéressent les éditeurs de la première partie de Sodome et Gomorrhe III, « La Prisonnière »1. Il s’agit, dans les deux cas, d’additions autographes apportées aux dactylographies du volume, qui avaient été élaborées et corrigées par Proust en 1922. Elles fournissent, pour la première d’entre elle, un court fragment inédit, pour la seconde un lot de variantes de détail – tous éléments de portée certes mineure, mais qu’il conviendrait d’intégrer, le cas échéant, à une réédition de la première partie de Sodome et Gomorrhe III.2

1. Le fragment autographe dont nous livrons ici l’intégralité figure au bas d’une page dactylographiée numérotée « 176 », sur une paperole de petite dimension3, composée de trois papiers collés. Elle venait à l’origine s’insérer entre les ffos 191 (p. 175) et 192 (p. 177) de la « Troisième dactylographie » du volume intitulé par Proust La Prisonnière (1re partie de Sodome et Gomorrhe III) [N. a. fr. 16745]. Les deux premiers paragraphes de cette addition avaient été intégrés à l’édition originale4, puis dans les « Notes et variantes » de la Pléiade procurée par André Ferré5, mais ne sont pas signalés dans la deuxième édition de la Pléiade6. Voici le texte de l’ensemble qui, d’après le manuscrit autographe, doit venir s’insérer juste après « […] s’était retirée du visage d’Albertine la confiance qu’elle avait eue si longtemps en moi ». Comme l’avait déjà noté André Ferré7, il est ce qu’il convient d’appeler d’une « rédaction hâtive » – rappelons que Proust est mort sans avoir même vu les épreuves de « La Prisonnière ».

Ce8 qui est curieux c’est que quelques jours avant cette scène de colère dispute avec Albertine, j’en avais déjà eue [une] avec elle, mais en présence d’Andrée. Or Andrée <avait <toujours> un air en> donnant [de] bons conseils à Alberte9 avait toujours l’air de lui en insinuer de mauvais. « Voyons, ne parle pas comme cela, tais-toi, disait-elle comme [au] comble du bonheur[ »]. Sa figure prenait une teinte sèche framboise rose, [celle] des intendantes dévotes qui font renvoyer un à un tous les domestiques. Pendant que j’adressais à Albertine10 des reproches que je n’aurais pas dus11, elle avait l’air de sucer avec délices un sucre d’orge. Elle ne p Puis elle ne pouvait retenir un rire tendre. « Viens avec Titine avec moi. Tu sais que je suis ta petite sœurette chérie ». Je n’étais pas seulement exaspéré, par ce déroulement doucereux, je me demandais si Andrée avait vraiment pour Albertine l’affection qu’elle prétendait. Albertine qui connaissait Andrée mieux plus à fond que je ne [la] connais[sais] ayant toujours des haussements d’épaules quand je lui demandais si elle était bien sûre de l’affection d’Andrée et m’ayant toujours répondu que personne [ne] l’aimait autant sur la terre, maintenant encore je suis persuadé que l’affection d’Andrée était vraie. Peut-être dans sa famille riche mais provinciale en trouverait-on l’équivalent dans quelques boutiques de la Place de l’Évêché, où certaines sucreries passent pour « ce qu’il y a de meilleur ». Mais <je n’étais pas habitué à cette fo> je sais que pour ma part, bien qu’ayant toujours conclu au contraire, j’avais tellement l’impression qu’Andrée cherchait à faire donner sur les doigts à Albertine qu’elle me dev que mon amie [me] devenait aussitôt sympathique et que ma colère tombait.12
À13 côté de nous, à certaines heures, il y avait des hurlements de colère et toujours à la même heure. Ils eussent paru bien plus inexplicables encore, si le personnel avait su le français et compris ce que ces g les grossièretés [que] se disaient pendant une 1/2 heure ces gens si distingués. C’était en effet un duc et une duchesse français et je n’ai jamais pu comprendre que malgré ce scandale quotidien on les ait gardés. Chaque jour pendant une demie heure la fureur habitait leur appartement trépignait sur le sol14 qui est était heureusement de marbre. Je crois que15

Le troisième paragraphe est inédit (sinon le bref résumé qu’en avait procuré André Ferré16) et de toute évidence, comme l’avait le premier noté Jacques Rivière17, adjoint ici par erreur. Où devait-il s’insérer ? Plusieurs indices suggèrent sans grande ambiguïté le contexte de la scène : un séjour dans un hôtel étranger du héros accompagné. Il n’y a guère, dans l’intrigue de la Recherche, que le séjour à Venise en compagnie de « Maman » qui satisfasse ces conditions. Le sol « de marbre » viendrait d’ailleurs plutôt confirmer cette hypothèse. Ce court passage, égaré et incomplet, aurait donc (peut-être) été destiné à rejoindre l’épisode du « Séjour à Venise », dont on sait que Proust l’enrichit précisément à l’automne 1922 sur la dactylographie de la seconde partie de Sodome et Gomorrhe III, « Albertine disparue », avec une version plus développée du dîner qui réunit les figures vieillies de M. de Norpois et Mme de Villeparisis et révèle leur liaison cachée. Le court fragment retrouvé rejoint ce paradigme d’une Venise marquée par les désillusions et la traversée cruelle des apparences18. Mais qui sont ce « duc » et cette « duchesse » si grossiers ? Les Guermantes ? Le lecteur objectera sans doute que le héros eût alors dû, en bonne logique du récit, reconnaître aisément ses déplaisants voisins – mais on sait que le texte proustien n’est pas toujours « vraisemblable », et surtout pas dans ses épisodes de voyeurisme, dont nous avons ici en quelque sorte un second épisode « auditif », en pendant au dîner Villeparisis-Norpois où c’est « exactement derrière la table »19 des convives que le héros se tient incognito pour censément surprendre leurs propos. À moins qu’il ne s’agisse simplement pour Proust, dans ce court tableau d’une grossièreté insoupçonnée de l’aristocratie française, de régler quelques comptes ?

2. Trois feuillets de la « Deuxième dactylographie » de « La Prisonnière » (p. 405, 406, 407) – en réalité, un double très incomplet de la « Première dactylographie », non corrigé sinon à l’incipit – y ont été prélevés par Proust20 qui y a apporté, dans les marges et sur deux paperoles, un considérable développement à la scène qui oppose le héros à Albertine lors du retour de ce dernier de la soirée Verdurin. Proust (à moins qu’il ne s’agisse ici de la main de Céleste) a remplacé la pagination originelle par une nouvelle pagination (p. « 507 », « 508 », et « 509 »), afin d’insérer ces feuillets au sein du dernier état du volume, aujourd’hui connu comme « Troisième dactylographie » (précisons qu’en dépit de cet intitulé, cette « Troisième dactylographie » correspond, pour cette partie de « La Prisonnière » et ce jusqu’à la fin, à la première frappe des Cahiers manuscrits).

Le passage figure aujourd’hui dans cette « Troisième dactylographie » sous la forme de 15 feuillets dactylographiés en surnombre après la p. 507 retapée : p. 507 bis, 508, 508 bis, 508 ter, 508 quart., 508 quint, 508 sex, 508 (7), 508 (8), 508 (9), 508 (10), 509, 509 bis, 509 ter, 509 (4). Ces quinze feuillets, peut-être mis au point du vivant de Proust mais qui ne portent en tout cas aucune correction de sa main, ont servi de base à l’établissement du texte de l’édition originale21. André Ferré est quant à lui revenu au manuscrit autographe des p. « 507 », « 508 », et « 509 », manuscrit dont il détaille l’existence dans sa « Note sur le texte »22 ; il a ainsi pu rectifier quelques erreurs de lecture tout en procurant un petit nombre de variantes23. Mais l’éditeur de la Pléiade suivante, Pierre-Edmond Robert, qui ne disposait plus du manuscrit autographe de ce passage, a de nouveau privilégié le texte de la dactylographie (p. 507 à 509 (4)). Voici la courte liste des erreurs qui se sont alors réintroduites dans le texte :

III, 837, ligne 4 : lire « Elle était du reste », et non: « Elle était donc restée ».
III, 839, ligne 13 : lire « contraire de celui que j’aurais cru » et non « contraire de celui que j’avais cru ».
III, 840, 12 lignes avant la fin : la leçon du manuscrit « Aussitôt si » n’est pas satisfaisante, mais la correction d’A. Ferré (« Aussitôt ») paraît préférable à celle de la nouvelle Pléiade (« Aussitôt dit »).  

On notera encore deux graphies proustiennes écartées par l’ensemble des éditeurs, mais qu’il paraît préférable de garder :

III, 838, 13-14 lignes avant la fin : « Or ce que je savais et que j’allais lui dire, c’était ce qu’était Mademoiselle Vinteuil » (et non : « Mlle Vinteuil »). Proust employant systématiquement dans ses manuscrits l’abréviation « Mlle », il y a peut-être dans cet écart le signe d’une volonté expressive, fort lisible dans le contexte.
III, 840, ligne 21 : « la dame chique » (et non : « chic »)24.

Le développement de cette scène de dispute a une fonction narratologique importante – Proust y met en place la « pierre » centrale d’un dispositif à trois termes, destiné à remplacer un précédent scénario25 : après les aveux d’Albertine dans le petit train de Balbec relativement à ses liens avec Mlle Vinteuil (à la fin de Sodome et Gomorrhe II), il s’agit désormais de faire traverser au héros une phase d’illusion et de méconnaissance, au cours de laquelle il ajoutera foi aux dénégations de son amie, avant la sanction de sa mort au « voisinage de Montjouvain », qui semble (dans « Albertine disparue ») confirmer a contrario cette intimité et signer l’appartenance de la jeune fille au côté de Gomorrhe26 : « Et c’était donc le soir où j’étais allé chez les Verdurin, le soir où je lui avais dit vouloir la quitter, qu’elle m’avait menti ! »27. Les dénégations de la « prisonnière » dans notre long ajout sont d’ailleurs simultanément contredites par des traits plus profonds, involontaires, de son comportement, comme sa compulsion au mensonge (le faux voyage à Balbec) et les expressions obscènes qui lui échappent (« casser le pot »). D’autres aveux involontaires, celui du petit train de Balbec, celui du télégramme de Mme Bontemps, viendront se superposer, coïncider, et signer l’échec de la rhétorique intentionnelle du mensonge.

Il était donc important de découvrir, enfin, le manuscrit original d’une modification cruciale dans la genèse trop tôt interrompue de Sodome et Gomorrhe III, et on en trouvera une belle reproduction photographique dans le catalogue publié par Chrisitie’s à l’occasion de la vente28. Or, pas plus que les modifications à la mort de l’héroïne qui lui répondent dans « Albertine disparue », ce long ajout n’est porté d’une écriture hâtive ou altérée. La refonte narrative de ce que Proust appelait l'« épisode » n’a décidément pas été, en 1922, un projet de dernière minute.

Notes

1  Lots n° 125 et n° 127, voir le catalogue de Christie's Paris. Vérène de Soultrait a détaillé cette vente dans le précédent Bulletin : je me permets d'y renvoyer le lecteur (BMP, n° 52, 2002, p. 220-222). À l'exception du lot no 124, préempté par la Bibliothèque nationale de France, la totalité des manuscrits dispersés, y compris la première dactylographie corrigée de Sodome et Gomorrhe I, a rejoint des mains privées.

2  Je remercie donc Christie's d'en permettre la publication.

3  41 x 17,5 cm, selon le catalogue de Christie's.

4  Voir La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III), Éditions de la N.R.F., Paris, 1923, tome I, p. 139-140.

5  Voir À la recherche du temps perdu, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1954, III, 102 et la note 2.

6  Voir À la recherche du temps perdu, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1988, III, 610. Pas d'indication non plus dans l'édition de La Prisonnière procurée par Jean Milly, collection GF, Flammarion, 1984, p. 197.

7  Voir éd. citée, III, 1073.

8  Les soufflets (< >) dénotent une addition ; les crochets droits une intervention éditoriale.

9  Sic. On se souvient que c'est ainsi que ses parents (et le narrateur-héros) appellent la jeune Albertine du « Rideau cramoisi », dans Les Diaboliques de Barbey d'Aurevilly.

10  Fin du premier papier collé à la p. 176 de la dactylographie.

11  Sic.

12  Fin du deuxième papier collé à la p. 176 de la dactylographie.

13  Ici commence le troisième papier collé à la p. 176 ; il est surmonté d'une note autographe de Jacques Rivière, éditeur princeps de La Prisonnière : « Passage qui a dû être rapporté ici par erreur ».

14  Sic.

15  Fin du troisième papier collé et de la rédaction.

16  « Un duc et une duchesse français se disputent grossièrement dans une chambre d'hôtel » (éd. citée, III, 1073).

17  Voir la note 11 supra.

18  Sur ce point, je me permets de renvoyer le lecteur à mon article « Genesis of Proust’s "La Ruine de Venise" », dans Proust in perspective : Visions and Revisions, Actes du Symposium « Proust 2000 », University of Illinois Press, Kathy Kolb et Armine Mortimer eds., 2002, p. 67-84.

19  Voir Albertine disparue, Grasset, 1987, p. 136.

20  Les feuillets originaux non corrigés figurent toujours dans la « Première dactylographie »; voir N. a. fr. 16743 , ffos 152, 153, 154.

21  Éd. citée, tome II, p. 177-178, 180-192.

22  Éd. citée, I, XXIX-XXX.

23  Voir les notes à III, 333-341.

24  On notera encore pour l'ensemble du passage l'habituel phénomène de « surponctuation » éditoriale, touchant en particulier l'adjonction de virgules… Quant aux variantes d'écriture, elles sont peu nombreuses et de très peu de portée.

25  Voir sur ce point BMP, n° 51, 2001, p. 77-78.

26  Voir Albertine disparue, éd. citée, p. 111-112.

27  Ibid., p. 112.

28  Catalogue cité, p. 108.

Pour citer cette page

Nathalie Mauriac Dyer, «Deux notes à propos du texte de « La Prisonnière »», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 28 mars 2007
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=76074.

Notice bibliographique

Bulletin Marcel Proust, n° 53, 2003 (p. 23-28)

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