Chez Odette. À propos du lien entre ameublement et rôle social

—Antonia Stichnoth,

Introduction : Les intérieurs d’Odette

Le trajet d’Odette de Crécy d’« Un amour de Sxann » à « Autour de Mme Swann » – son ascension sociale du statut de prostituée de luxe à celui de membre de la haute bourgeoisie ; son changement de rôle de femme entretenue à honnête femme mariée – ne fait pas l’unanimité et se heurte notamment à la résistance de la famille du narrateur, qui faisait partie du réseau de Swann. La mauvaise opinion des parents du narrateur « sur les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque une cocotte que, d’ailleurs il ne chercha jamais à présenter, continuant à venir seul chez nous » (CS, 271). Ses parents la considérant « presque » une prostituée, le narrateur ne fera sa connaissance que par son amitié avec sa fille Gilberte. C’est lui qui viendra chez les Swann, d’abord pour rendre visite à son amie, puis après leur rupture, pour voir Odette (comme cela est décrit dans « Autour de Madame Swann »).

L’appartement des Swann fascine le narrateur. De longues descriptions sont consacrées à son ameublement, spécialement à l’intérieur du salon où Odette reçoit ses invités (JF, 95 sq.2). Ces descriptions sont le sujet de cette étude, en supposant que l’évolution d’Odette due à son mariage apparaît non seulement dans un changement de nom3, mais aussi dans son appartement. En fait, la description du salon d’Odette, et aussi de ses vêtements, est faite à travers la description du changement de son style préféré, avant et après son mariage avec Swann.

Avant son mariage, Odette habitait un « petit hôtel, rue La Pérouse, derrière l’Arc de Triomphe », dont l’architecture et l’ameublement sont décrits en détail lorsque Swann se rend chez elle (CS, 212 sq.). Suivant une des modes de son temps, l’époque de l’historicisme et du japonisme dans les arts décoratifs, l’intérieur de l’hôtel se caractérise par un grand nombre de meubles et objets d’Asie4. Après son mariage et son déménagement dans un appartement commun avec Charles Swann, Odette préfère des intérieurs d’époque, en style « Louis XV » ou « Louis XVI ». Ce développement est résumé avec pertinence dans la formulation : « l’Extrême-Orient reculait de plus en plus devant l’invasion du xviiie siècle » (JF, 177), laquelle est illustrée par de nombreux exemples : les coussins que Madame Swann met dans le dos du narrateur sont maintenant « semés de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois » (JF,177) ; le style de Saxe, « cette dernière sorte de porcelaine », a pris la place des « magots » et « potiches », sortes de bibelots qu’Odette gardait avec soin auparavant (JF,177 sq.) ; la maîtresse de maison elle-même ne porte plus des « robes de chambres japonaises », mais des « peignoirs Watteau » (JF,178)5.

En se détachant peu à peu du « goût japonisant au profit d’objets Louis XV », le personnage d’Odette « suit […] les recommandations des publications d’époque, telle que la Grammaire de l’ameublement d’Henry Harvard, qui plaide pour l’inspiration exclusive du xviiie siècle », comme l’expliquent Boris Roman Gibhardt et Julie Ramos dans la Postface de Proust et les arts décoratifs (Gibhardt et Ramos,  242 sq.). Ils constatent qu’avec ce changement après son mariage, Odette arrive finalement à « maîtriser les codes [décoratifs] », qui, aux yeux des auteurs, « relèvent tout autant du social que du littéraire » (ibid.). Pour Odette, le choix de son nouveau style de référence représente donc un sentiment d’appartenance à une autre classe. Mis à part le remplacement des styles déjà décrit, devenue Madame Swann, Odette « rompt avec sa fascination pour les meubles de la Seconde Renaissance française, qui était en effet progressivement devenue le symbole d’un goût petit-bourgeois pastichant l’ancien » (ibid.)6. Son nouvel idéal du décor intérieur, goût qui « se propageait simultanément chez les aristocrates et les grands bourgeois des finances » (ibid., 241) correspond mieux au statut social qu’elle à déjà obtenu grâce au mariage avec Swann – et qu’elle va maintenir et encore améliorer à l’avenir.

Il est de grande importance de remarquer que ni le changement de style, ni l’ascension sociale d’Odette ne se font en un seul temps. Le changement de style de son appartement est toujours en cours au moment où le narrateur fait la connaissance des Swann. Le narrateur, dans son adoration pour les Swann, trouve le décor de leur salon très cohérent, alors que le maître de maison le considère « disparate – parce que tout conçu qu’il était encore dans le goût moitié serre, moitié atelier qui était celui de l’appartement où il avait connu Odette » ; elle « avait pourtant commencé à remplacer dans ce fouillis nombre des objets chinois qu’elle trouvait maintenant un peu “toc”, bien “à coté”, par une foule de petits meubles tendus de vieilles soies Louis XVI » (JF, 108). La maîtresse de maison se trouve dans un état de transition semblable. D’un côté, l’apparence de ses intérieurs et de ses vêtements semble refléter les changements de sa personnalité, déjà assez remarquables pour les membres du petit clan qui ont suivi son parcours : « Ce n’était pas seulement l’ameublement du salon d’Odette, c’était Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté Mme de Crécy auraient eu peine s’ils ne l’avaient pas vue depuis longtemps à reconnaître » (JF, 178). De l’autre, les mêmes personnes ne cessent pas pour autant de la nommer Mme de Crécy, comme s’ils voulaient lui rappeler son ancienne position sociale (JF, 165).

Il est donc évident qu’une analyse des styles d’ameublement des intérieurs d’Odette et de leur transformation ne peut pas uniquement toucher à des questions de goût et de mode. En fait, les descriptions de ses ameublements peuvent être considérées comme des manifestations de son nouveau statut et rôle social après son mariage avec Swann7. Nous allons donc analyser comment les nouveaux intérieurs d’Odette semblent renouer un lien avec son passé, afin de comprendre son comportement actuel dans le cadre de la société bourgeoise.

L’intérieur de la « cocotte » : le lien entre son ameublement et son travail

Il est remarquable que le choix de l’ameublement d’Odette est immédiatement et ouvertement explicité d’après son ancienne occupation par le narrateur. Selon lui, l’abondance de fleurs dans le salon d’Odette, par exemple, n’est pas seulement signe d’une « délicieuse passion pour la botanique » qui était très répandue parmi les maîtresses de maison de l’époque (JF, 157) : elle est aussi directement liée à son passé, car « [i]l y avait une autre raison […] pour laquelle les fleurs n’avaient pas qu’un caractère d’ornement dans le salon de Mme Swann et cette raison-là ne tenait pas à l’époque, mais en partie à l’existence qu’avait jadis menée Odette » (JF, 157). Ici, une véritable théorie de l’intérieur de la cocotte8 est développée, qui vise à valoriser l’importance de l’intérieur de la prostituée de luxe comme lieu de son travail. « Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses amants, c’est-à-dire chez elle », poursuit le texte (JF, 157). En conséquence, le domicile de la cocotte devient plus qu’un endroit privé où elle peut se retirer dans son intimité. C’est le lieu où elle se présente à ses amants dans son rôle de femme séductrice, c’est là qu’elle se donne face à un public, mais en faisant croire à chaque homme qu’il a le privilège de partager ses moments intimes. Les fleurs dans le salon d’Odette, spécialement « une immense coupe de cristal remplie entièrement de violettes de Parme ou de marguerites effeuillées dans l’eau », servent dans ce cadre comme témoin « aux yeux de l’arrivant de quelque occupation plus intime », dans laquelle elle a été interrompue (JF, 158).

Ce qui semble être l’intimité de la cocotte est donc en réalité une mise en scène ; ce qui semble sa vie privée est aussi sa vie professionnelle. Le paradoxe de cette intimité publique se manifeste aussi dans la robe de chambre que porte la cocotte : « Le point culminant de sa journée est celui non pas où elle s’habille pour le monde, mais où elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être aussi élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu’en toilette de ville » (JF, 158). Le travail de la cocotte demande donc une représentation professionnelle de son pouvoir de séduction dont l’aspect artificiel est caché derrière l’illusion de l’intimité authentique de la vie privé. Anna Favrichon résume ce mécanisme dans son chapitre sur les vêtements d’Odette de Crécy avant son mariage avec Swann : « Quand elle reçoit Swann dans son boudoir, ce ne sont que peignoirs en crêpe de Chine mauve ou robe de chambre en soie rose ; là encore Odette est au superlatif de son rôle de cocotte ; c’est-à-dire qu’elle propose un certain nombre de signes faciles à déchiffrer, une atmosphère lisible : pénombre zébrée de rose et de blanc, touffeur de chrysanthèmes, velours des peluches qui disent le raffinement de la maîtresse » (Favrichon, 107).

Favrichon, qui tente de révéler les différentes « époques » dans la vie et la garde-robe d’Odette, part de l’hypothèse que « l’évolution vestimentaire d’Odette va de pair avec son ascension sociale » (Favrichon, 103). La citation ci-dessus, donnée comme preuve pour cette hypothèse, semble plutôt déconstruire cette dernière, car la description du style de l’époque « Odette de Crécy » est toujours aussi vraie par rapport au nouveau style de « Madame Swann ». Même après son mariage avec Swann, Odette reçoit ses visiteurs habillée « dans une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent qu’une jonchée de pétales roses ou blancs » (JF, 159). De même, l’intérieur de son salon semble toujours s’indexer sur une mise en scène d’Odette en symbiose avec ses meubles, ses fleurs et sa toilette. Elle y dispose, par exemple, toujours des chrysanthèmes « rose pâle comme la soie Louis XV des ses fauteuils, blanc de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d’un rouge métallique comme son samovar » (JF, 159). L’évolution du style des intérieurs et vêtements d’Odette semble donc se dérouler plutôt superficiellement : elle a changé de goût, en remplaçant sa robe de chambre japonaise par une autre dans le style du xviiie siècle, mais cela reste toujours une robe de chambre, emblème du style de la cocotte. Ce choix de vêtement est en tout cas significatif, puisqu’il ne suit pas une mode. Au contraire, le narrateur spécifie que ces robes sont « déjà démodées alors », Mme Swann étant « peut-être la seule à ne pas [les] avoir abandonnées » (JF, 159). Il doit donc y avoir une autre raison pour laquelle elle les porte9.

En conséquence, si Odette n’a pas encore abandonné la garde-robe et l’intérieur de la cocotte, peut-être n’a-t-elle en vérité jamais quitté son rôle social de cocotte, même après son mariage avec Swann10 ? Le passage traité contient véritablement des remarques sur le fait qu’Odette n’a pas seulement gardé les vêtements et les meubles d’une cocotte, mais aussi son comportement. C’est « toujours en cocotte » qu’elle critique les femmes, et de plus elle préfère « la société des hommes » (JF, 178). Son aisance en compagnie des hommes, même d’un haut rang social comme le prince d’Agrigente qui lui rend visite dans son salon, est liée directement à son expérience dans son ancien métier. En fait, son « calme[,] qui lui était d’autant plus facile qu’elle avait toujours, même en cocotte, reçu des hommes élégants » (JF, 163) peut être vu comme une compétence professionnelle, qu’Odette a acquise dans ce métier, et qu’elle transpose maintenant du boudoir de la cocotte jusqu’au cadre du salon bourgeois.

Le « travail du salon » : Odette et Madame Verdurin dans leurs salons

L’analyse de l’intérieur du salon d’Odette après son mariage a montré qu’il s’agit toujours essentiellement d’un salon « de cocotte », malgré un changement de style superficiel. De plus, le comportement de Madame Swann dans son salon s’assimile toujours à un travail de mise en scène, qui fait partie des capacités de la prostituée qu’elle a été. Bien que le cas d’Odette reste particulier à cause de son passé, ce ne sont pas seulement des femmes qui se prostituent qui « travaillent » dans leurs salons. Le salon d’une femme bourgeoise au xixe siècle était l’endroit où elle recevait et cultivait ses relations sociales, celles de son mari et de sa famille, ce qui était une de ses activités les plus importantes11. Le terme « salon » désigne donc aussi l’institution sociale que représentaient ces rencontres régulières des femmes et de leur réseau. On peut comprendre cette « gestion » de contacts, activité de toute salonnière, comme un « travail de salon » ; et je vais situer le cas d’Odette dans ce contexte.

La conception du salon bourgeois chez Proust comme le lieu d’un travail a été introduite par Catherine Bidou-Zachariasen dans son livre Proust sociologue : de la maison aristocratique au salon bourgeois. Cette monographie est dédiée à une « théorie des rapports sociaux » proustienne (Bidou-Zachariasen, Proust sociologue, 15), que l’auteur tente de faire ressortir du roman de Proust, en mettant en avant les scènes de salon chez Oriane de Guermantes et Sidonie Verdurin12 : « Le domaine que l’auteur a en effet choisi comme terrain d’expérimentation, de démonstration, de sa théorie sociale, est celui de l’espace mondain, le plus souvent domestique, où ce sont les femmes qui dominent. Il leur incombe de mobiliser et gérer le capital social. Celui-ci est fait de relations, de connexions, qu’il faut entretenir, reproduire ou transformer part tout un travail spécifique » (ibid., 16 sq.). Le « travail du salon » défini par Bidou-Zachariasen comprend donc avant tout la « gestion du capital social » (ibid., 17), qui est « un travail complexe car se jouant essentiellement sur le registre du symbolique, à travers la production de pratiques ou de représentations sociales qui peuvent être impalpables ou difficilement visibles » (ibid., 17 sq.). Concrètement, il s’agit de gérer des contacts avec un certain groupe de personnes et de créer une identité collective.

Aux yeux de Bidou-Zachariasen, c’est Madame Verdurin qui maîtrise le mieux ce genre d’aptitudes, ce qui lui permet de gagner peu à peu un rang social supérieur à celui de la duchesse de Guermantes, même en tant que bourgeoise. La qualification qu’elle apporte pour ce travail est d’abord son « bon niveau culturel », qui « à cette époque était plus le fait de la bourgeoisie que de l’aristocratie » et « représentait [le] point de fragilité » de cette dernière (ibid., 90). Sa formation culturelle sert de base pour son « grand sens d’anticipation » (ibid., 93), grâce auquel Madame Verdurin n’a pas seulement découvert le peintre Elstir et le musicien Vinteuil, membres de son salon, avant qu’ils ne se voient reconnus par un plus large public, mais aussi l’avant-gardisme et les Ballets russes (ibid., 90 sq.). Ces « choix de gens, de thèmes d’intérêt, prétendument hors mode », mais ultérieurement entérinés par les gens de son époque, permettent à Madame Verdurin « d’imposer un goût » et à travers cela une identité collective pour son salon (ibid.). Ensuite, la deuxième qualification qu’elle apporte est sa capacité d’animer le groupe de ses invités et de créer de la sociabilité, une compétence qui est appelée chez Proust « l’art (pour une maîtresse de maison) de savoir “réunir”, de s’entendre à “grouper”, de “mettre en valeur”, de “s’effacer”, de servir de “trait d’union” » (JF, 164 ; Bidou-Zachariasen, Proust sociologue, 89). Comme le cite Bidou-Zachariasen, ce sont ces « Arts du Néant » qu’Odette envie secrètement (JF, 164 ; Bidou-Zachariasen, Proust sociologue, 88).

Dans l’étude de Bidou-Zachariasen, le cas d’Odette ne sert que comme contrepoint du chemin de Madame Verdurin13. Mais ces comparaisons entre Odette et sa rivale, Madame Verdurin, peuvent tout de même mettre en lumière les deux personnages et leurs ambitions. D’un côté, les choix progressistes de Madame Verdurin reflètent son objectif de définir et établir un nouveau rôle de la classe bourgeoise intellectuelle, indépendante de l’aristocratie14. De l’autre, Odette aspire aux mœurs de la noblesse et des élites reconnues : dans son « salon de bonne qualité », elle reçoit « la société officielle de la République » (Bidou-Zachariasen, « De la “maison” au salon », 64)15. Ce schéma se fait voir dans leurs positions politiques – Madame Verdurin est dreyfusarde, « un choix plus risqué que celui d’Odette, l’anti-dreyfusisme » (ibid., 65) – mais aussi dans leur ameublement. Pendant que les « aménagements [de Madame Verdurin] n’étaient jamais la pure copie des salons aristocratiques » (Bidou-Zachariasen, Proust sociologue, 99), Odette copie le style de la noblesse, plus précisément celui des rois Louis XV et Louis XVI. Dans le cadre de « l’engouement […] pour les arts rococo »16 qu’elle partage avec beaucoup d’autres de son temps, ces styles peuvent être considérés comme des « vestiges d’un style et d’une époque de raffinement pour la haute bourgeoisie et l’aristocratie » (Gibhardt et Ramos, 240), qu’elle veut garder et ressusciter dans son salon, tandis que Madame Verdurin cherche à les bouleverser.

Mais les aspirations sociales et points de référence correspondants d’Odette et de Madame Verdurin ne sont pas les seuls aspects par lesquels ces deux femmes sont très différentes. En dehors du but qu’elles veulent atteindre en « travaillant » dans leurs salons respectifs, leurs façons de tenir salon se distinguent. Bidou-Zachariasen a tendance à décrire la promotion sociale d’Odette d’une manière péjorative, par exemple comme une « variante d’une ascension bourgeoise plus rapide mais moins “intelligente” » que celle de Mme Verdurin (Bidou-Zachariasen, « De la “maison” au salon »,  65). Selon Bidou-Zachariasen, Odette, « « la petite ouvrière » » comme elle a été appelée par Mme Verdurin, est « parvenue à une situation mondaine bien supérieure à celle de la Patronne » grâce à « [l]’argent et la réputation sociale de son mari [qui] lui avaient en partie permis de réaliser ses ambitions de promotion sociale » (ibid., 64). En revanche, « [l]es chemins d’ascension de [Mme Verdurin] avaient étés plus détournés, plus complexes, la démarche empruntée toute différente mais déjà annoncée comme efficace » (ibid.). La présentation de Bidou-Zachariasen met donc en avant l’idéal du travail bourgeois, c’est-à-dire « intellectuel » mené par Madame Verdurin. À Odette, en revanche, elle attribue le rôle passif d’une femme qui n’a de statut que grâce à son mari : une caractérisation de l’ascension sociale d’Odette qui peut faire croire qu’elle n’avait jamais travaillé, qu’elle ne travaillerait pas dans son salon.

En réalité, il semble plutôt qu’à la perspective de Bidou-Zachariasen, si focalisée sur le travail intellectuel, le travail d’Odette ne peut qu’échapper : dans ces salons, qui ont toujours été des lieux de travail, son travail était et demeure celui de la cocotte, moins intellectuel, mais très nettement défini comme mise en scène d’elle-même en tant que femme séduisante et créatrice d’une atmosphère17. Aussi le cas d’Odette ajoute-t-il une variante à la conception du « travail du salon » que Bidou-Zachariasen utilise pour désigner le travail dans les salons bourgeois : l’interaction, l’entrée en symbiose avec l’intérieur du salon lui-même. L’expression « travail du salon » trouve dans le cas d’Odette un sens littéral : Odette ne travaille pas seulement dans, mais avec et à l’aide de son salon.

Conclusion : L’intérieur du salon comme lieu d’un travail féminin

L’analyse des descriptions des intérieurs d’Odette a montré qu’elles peuvent bien servir comme caractérisation de son personnage. D’abord, son style et le développement de son goût reflètent son statut social, son passé et ses aspirations pendant deux phases de sa vie. Ensuite, son interaction avec cet intérieur porte l’explication du rôle qu’elle joue constamment, à travers ces phases de sa vie, qu’elle apporte et sait intégrer dans le monde social autour d’elle.

Pour finir, nous allons revenir sur un passage du roman où Odette elle-même rend explicite le lien entre l’intérieur de son salon et son activité au sein de celui-ci : « c’est ici que je travaille », dit-elle de sa chambre préférée18 (JF, 177). Un commentaire entre parenthèses du narrateur laisse transparaître que pour lui, seul un travail artistique est concevable, bien que la nature du travail d’Odette ne soit pas claire : selon le narrateur, elle en a parlé « sans d’ailleurs préciser si c’était à un tableau, peut-être à un livre » qu’elle travaillait (ibid.). Suivant la conception du travail du salon comme « Art du Néant » et des soirées comme œuvres d’art19 – des idées que Bidou-Zachariasen reprend du roman de Proust – il n’est plus nécessaire de se demander quelle est l'œuvre que le travail artistique d’Odette peut avoir produit. Le produit de son travail du salon, c’est le salon lui-même (dans le sens social du mot) : l’atmosphère qu’elle crée pour ses invités20. Mais la parenthèse abordée contient encore un autre aspect du travail d’Odette que nous avons tenté de faire ressortir de cette analyse. Au sujet des livres sur lesquels le narrateur spécule, il ajoute que « le goût d’en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à faire quelque chose et à ne pas être inutiles » (JF, 177). Dans la parenthèse se cache donc, voilée par un ton presque condescendant, une notion féministe : le désir des femmes de sortir de leur rôle passif. Selon ma lecture des scènes du salon d’Odette comme scènes d’un travail très distinct, Odette est déjà, délibérément ou pas, une femme active, qui « fait quelque chose », et dont le travail se révèle utile pour son ascension sociale.

Dans cette perspective, Odette tient finalement un rôle beaucoup moins passif que celui qu’elle semble jouer pour Bidou-Zachariasen : on ne peut plus la considérer comme une femme de laquelle l’amélioration du statut social est due à l’homme qui l’a épousée. C’est Odette elle-même qui, en utilisant les talents et qualifications obtenus dans son ancien métier de cocotte, a activement travaillé pour faciliter ce mariage. Même après le succès de ces initiatives, elle ne compte pas seulement sur son mari pour son avenir, mais continue son travail qu’elle lie elle-même si explicitement à l’intérieur de son salon.

Antonia Stichnoth21

Bibliographie

Bidou-Zachariasen, Catherine. « De la “maison” au salon : Des rapports entre l’aristocratie et la bourgeoisie dans le roman proustien ». Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 105, décembre 1994.  Stratégies de reproduction et transmission des pouvoirs, p. 60-70.

<http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1994_num_105_1_3125>.

---. Proust sociologue : De la maison aristocratique au salon bourgeois. Paris : Descartes & Cie, 1997.

Favrichon, Anna. Toilettes et silhouettes féminines chez Marcel Proust. Lyon : Presses universitaires de Lyon, 1987.

Gibhardt, Boris Roman et Julie Ramos. « Postface ». Marcel Proust et les arts décoratifs – Poétique, matérialité, histoire. Ed. Boris Roman Gibhardt et Julie Ramos. Coll. Bibliothèque proustienne, n° 7. Paris : Classiques Garnier. 2013. Pp. 233-258.

Martin-Fugier, Anne. Les Salons de la IIIe République. Art, littérature, politique. Paris : Perrin, 2003.

Mauriac Dyer, Nathalie. « Nouvelles “collections” Goncourt de Marcel Proust ». Marcel Proust et les arts décoratifs – Poétique, matérialité, histoire. Ed. Boris Roman Gibhardt et Julie Ramos. Coll. Bibliothèque proustienne, n° 7. Paris : Classiques Garnier, 2013. Pp. 53-65.

Notes

1  Nous renvoyons à la collection « Folio », Gallimard, 1992.

2  Nous renvoyons à la collection « Folio », Gallimard, 1992.

3  « De Crécy » est le nom de son premier mari, un noble pauvre. Odette elle-même est née petite bourgeoise.

4  Nathalie Mauriac Dyer a montré que la prédilection d’Odette pour la collection de meubles et d’objets d’Asie ressemble à un idéal du collectionneur incarné par les frères Goncourt, et si répandu à l’époque que la « collectionneuse Odette, « à la manière » des Goncourt, est déjà un type social » (Mauriac Dyer 56).

5  Nathalie Mauriac Dyer remarque que ces « nouveaux goûts » d’Odette, l’extrême-orient et le xviiie siècle, correspondent aux deux domaines de prédilection exemplifiés dans La Maison d’un artiste d’Edmond de Goncourt, mais qu’elle « suit le chemin inverse » par rapport à lui (Mauriac Dyer, 55).

6  Avant son mariage, elle « rêvait » d’une salle à manger « avec des hauts dressoirs, des meubles Renaissance et des cheminées comme au château des Blois » (CS, 235).

7  Le lien entre la description et la caractérisation d’un personnage chez Proust a été exploré par Stéphane Chaudier dans sa conférence intitulée « Le portrait est-il une description comme une autre ? L’exemple de Proust », donnée le 7 mars 2016 dans le cadre du séminaire « Le champs proustien » de l’ITEM. Dans cette conférence, le passage analysé dans mon travail faisait partie des exemples énoncés. Chaudier remarquait qu’il était à la fois description de l’intérieur et portrait d’Odette.

8  Le terme « cocotte » est ici extrait du texte de Proust afin de définir et nommer précisément un modèle de l’intérieur et, plus tard, du travail des femmes qui se laissent entretenir, comme Odette avant son mariage avec Swann. Bien que le terme lui-même ne soit pas neutre, il ne s’agit pas d’un jugement de valeur.

9  La tenue des femmes pendant les visites qu’elles recevaient était généralement plus formelle : « À son jour, dans la bonne société, on accueillait les invités en robe de réception » (Martin-Fugier, 102). Il n’est pas très clair si Odette porte ses robes de chambre seulement pour recevoir ses « intimes » (JF, 178), ou aussi pendant les soirées qu’elle passe dans son salon pour le thé, en attendant des visiteurs potentiels (JF, 158).

10  Cette question est posée indépendamment du fait qu’il s’agisse d’un geste délibéré de la part d’Odette ; dans le mode de la caractérisation par description, le narrateur ne laisse pas recueillir d’informations sur les motivations et l’auto-perception d’Odette. Le fait qu’elle est toujours perçue comme cocotte par la société bourgeoise est évident dans ce passage : « Dans ce complet désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie réelle ne leur fournit pas » (JF, 89).

11  « Il revenait à une femme d’assurer la sociabilité », écrit Anne Martin-Fugier dans son livre sur le salon de la IIIe République (Martin-Fugier, 99).

12  Il peut paraître surprenant que ce soit une sociologue commeBidou-Zachariasen qui se penche sur Proust. Cet intérêt du côté des sciences sociales pour le roman de Proust rappelle le travail d’Anne Martin-Fugier qui, dans son étude historique Les Salons de la IIIe République, utilise le personnage fictif d’Oriane de Guermantes pour illustrer ses thèses sur la culture du salon (ch. 9, p. 301 sq.).

13  Cela peut sembler comme un renversement de la mise en valeur des deux personnages par rapport au roman. Bidou-Zachariasen elle-même note à propos du rôle du salon de Madame Verdurin que « durant longtemps il [Proust] ne l’évoque plus qu’en contrepoint du salon d’Odette » (Bidou-Zachariasen, « De la “maison” au salon », 64).

14  « Proust semble nous montrer que Mme Verdurin, par son travail de salon et à travers son investissement dans l’affaire Dreyfus, avait participé au mouvement d’invention des intellectuels comme groupe social autoproclamé » (Bidou-Zachariasen, « De la “maison” au salon », 65).

15  Cette société est rejetée par Madame Verdurin dans un commentaire devant son mari : « Charmant milieu ! Il y avait toute la fleur de la Réaction ! » (JF, 164).

16  Défini chez Gibhardt et Ramos comme contrepoint de la « prolifération chaotique, confinant à l’éclectisme, des copies d’objets anciens dans les intérieurs petit-bourgeois » à laquelle Odette a déjà renoncé (Gibhardt et Ramos, 240).

17  En fait, le modèle qu’Odette a choisi pour sa carrière de salonnière reflète cette conception : Julie de Lespinasse n’était pas seulement connue pour avoir établi un salon rival face à celui de sa patronne Marie du Deffand, toute comme Odette avec Madame Verdurin, mais aussi pour son charme et ses liaisons avec des hommes (JF, 158). Le choix par Odette de sa façon de conduire son « travail du salon » semble donc être effectué délibérément.

18  La phrase dont la citation est tirée commence par : « Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait : “Oui, je l’aime assez, je m’y tiens beaucoup ; je ne pourrais pas vivre au milieu de choses hostiles et pompier ; c’est ici que je travaille” (sans d’ailleurs préciser si c’était à un tableau, peut-être à un livre, le goût d’en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à faire quelque chose et à ne pas être inutiles), elle était entouré de Saxe […] » (JF, 177). Elle poursuit avec des remarques sur cette porcelaine de Saxe.

19  Dans le cas de sa rivale Madame Verdurin, le narrateur chez Proust lui-même exprime cette équivalence : « « Les mercredis [les « jours « de Madame Verdurin] étaient des œuvres d’art » » (d’après Bidou-Zachariasen, Proust sociologue, 94).

20  Avec cette compréhension du « travail » dont Odette parle, on ne peut plus le considérer seulement comme un autre « accessoire » d’une imitation intégrale du style des frères Goncourt que Nathalie Mauriac Dyer démontre exister chez Odette. Elle estime qu’Odette « les singe même dans leur activité d’écrivains, puisqu’elle “travaille” dans sa chambre, entourée de ces porcelaines, “peut-être à un livre” » (Mauriac Dyer, 56). Mon analyse tente de montrer que le travail qu’Odette achève n’appartient pas du tout à un des genres d’art mentionnés, mais qu’il s’agit de son travail de salon, personnel et individuel, considéré métaphoriquement comme art.

21  Antonia Stichnoth est étudiante en master de littérature générale et comparée à la Freie Universität de Berlin. Une bourse d’échange lui a permis de passer deux semestres comme pensionnaire étrangère à l’École normale supérieure (2015-2016). Elle est l’assistante étudiante du Prof. Irene Albers à la Freie Universität et prépare sa thèse de master sur les meubles chez Proust.

Pour citer cette page

Antonia Stichnoth, «Chez Odette. À propos du lien entre ameublement et rôle social», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 05 janvier 2017
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=580241.

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