Odette : « dame en rose » ou Zéphora de Botticelli ?

—Garance Mazelier,

Le vêtement féminin constitue un champ d’étude assez délaissé par la critique proustienne. Pourtant, sa place dans  la « charpente romanesque1 » de la Recherche mérite d’être interrogée. Il en recoupe en effet de nombreuses thématiques, qu’il s’agisse du rapport à l’art, à la société, mais aussi des relations amoureuses, enfin du processus d’écriture fondé sur la mémoire et le temps — et participe pleinement de la fascination que l’œuvre exerce sur ses lecteurs. Il est un point de convergence pour l’œuvre tout entière, elle-même métaphorisée par son auteur comme une robe.

Cette courte étude sera centrée  sur le personnage d’Odette, qui est avec Albertine et la duchesse de Guermantes l’une des trois grandes élégantes de la Recherche, sans doute la plus présente et la plus complexe. Dame en rose, Miss Sacripant, ou femme ressemblant à la Zéphora de Botticelli : nous tenterons d’éclaircir ses multiples identités à travers une étude de ses toilettes.

Nous suivrons pour cela en filigrane le parcours qui est également celui de la lecture, celui d’un déchiffrage fin et respectueux de l’œuvre : celui du dehors au dedans, du public au privé, du mondain à l’intime. Car le vêtement est bel et bien un objet ambigu, à mi-chemin entre la trivialité d’une pratique quotidienne liée au corps, et la mise en scène de soi à travers un prisme esthétique, voire artistique. C’est sur cette relation à autrui, sur cette confrontation entre le moi du Narrateur et celui d’Odette que l’on insistera. Car le vêtement occupe, dans ce roman du moi qu’est la Recherche, une place de choix. Il est à la fois ce qui engage au contact, séduit ou repousse, attire l’œil, sollicite la mémoire et l’imagination, et en même temps la dernière barrière avant la nudité et la possibilité d’une véritable connaissance de l’autre.

Premières mondanités de la « dame en rose »

Si l’on associe traditionnellement la comtesse Greffulhe au personnage de la duchesse de  Guermantes, il semblerait que ses toilettes aient également été une source d’inspiration pour le personnage d’Odette. L’amusant compte rendu d’une réception mondaine écrit par Proust  pour Le Gaulois en témoigne : « Mme la comtesse Greffulhe, délicieusement habillée : la robe est de soie lilas rosé, semée d’orchidées, et recouverte de mousseline de soie de même nuance, le chapeau fleuri d’orchidées et tout entouré de gaze lilas2 ». On sait que l’orchidée sera la fleur préférée d’Odette, et l’on voit aussi apparaître ici la couleur emblématique du personnage, variation entre le rose et le mauve.

La relation amoureuse avec Swann

Les vêtements d’Odette sont d’abord un instrument de séduction qui suggère la complexité du personnage. Le souvenir d’Odette se fixe dans la mémoire de Swann, au moment où ils commencent tout juste à se fréquenter, et cherchent à savoir quelle sera leur prochaine entrevue :

[…] il se rappelait l’air inquiet, timide, avec lequel elle l’avait une fois prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards qu’elle avait eus à ce moment-là, fixés sur lui en une imploration craintive, et qui la faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de pensées artificielles fixé devant son chapeau rond de paille blanche, à brides de velours noir3.

Odette est ici décrite comme le sujet d’une peinture centrée sur le visage féminin. Le contraste des couleurs (le blanc et le noir, la couleur généralement assez vive des fleurs de pensée), mais aussi celui des matières (la paille, matériau simple et naturel ; le velours, texture travaillée) parvient à capter l’attention de Swann et à vivre dans son esprit. Mais ce contraste annonce également l’ambiguïté de la personnalité d’Odette, sur laquelle nous reviendrons, ambiguïté ici traduite par le décalage entre la sophistication du velours et la naïveté naturelle de la paille. On retrouve également une dualité dans la toilette, étendue à la relation amoureuse : tantôt lourdeur, tantôt légèreté.

L’association du velours et des fleurs dans l’histoire de Swann et Odette revient lors du fameux épisode des catleyas, qui marque le début de la relation amoureuse et finit par en constituer une routine. Les deux personnages sont en voiture :

Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygne. Elle était habillée, sous sa mantille, d’un flot de velours noir qui, par un rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d’une jupe de faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l’ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées d’autres fleurs de catleyas […]4.

Les catleyas sont un relais du vêtement, et accrochent le regard à des endroits stratégiques: les mains, puis les cheveux, puis le corsage. À nouveau, le contraste entre les matières (la fleur et le velours) et les couleurs (toujours le noir et le blanc) est vif, et attire le regard. Ni le décolleté d’Odette (zone évidemment chargée d’érotisme), ni le grain de sa peau, ne sont directement évoqués : mais ils sont sous-entendus à la fois par la texture du catleya, genre d’orchidée délicat et souvent très coloré, et par celle du velours, qui s’en rapproche d’ailleurs.

Les multiples identités vestimentaires d’Odette : une trajectoire complexe

Débutons par le fameux portrait de Miss Sacripant fait par Elstir : ce tableau, qui représente Odette travestie, est découvert par le Narrateur dans l’atelier du peintre. Elle porte un « chapeau melon » au-dessus de ses cheveux courts, un « plastron » et un « veston » pour le moins masculins, et sème le doute dans l’esprit du Narrateur qui peine à la reconnaître : elle est déjà un personnage infiniment changeant et fuyant.

Il est intéressant de noter qu’entre le début et la fin de la Recherche, Odette semble en un sens, sinon remplacer, du moins arriver à égalité en terme de noblesse et d’élégance avec Oriane de Guermantes. Encore une fois, cette évolution est sensible à travers les toilettes des deux femmes. Reprenons la première rencontre entre le jeune Narrateur et la duchesse de Guermantes ; la scène se passe dans l’église de Combray, et la duchesse porte « une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante5 ». Dans le volume suivant, le Narrateur associe une nouvelle fois le nom des Guermantes à la couleur mauve, qui finit de façon étonnante par devenir celle d’Odette :

Tout à coup, sur le sable de l’allée, tardive, alentie et luxuriante comme la plus belle fleur qui ne s’ouvrirait qu’à midi, Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d’elle une toilette toujours différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, le pavillon de soie d’une large ombrelle de même nuance que l’effeuillaison des pétales de sa robe6.

La mise en parallèle de ces deux passages donne l’impression qu’Odette pourrait rivaliser en noblesse avec la duchesse. En tout cas, son élégance lui permet d’acquérir un statut dont elle n’osait rêver : le Narrateur analyse son « sourire ambigu », mélange de « la bienveillance d’une Majesté » et de « la provocation d’une cocotte »7. Le mot qu’il faut retenir ici est « ambigu », car l’on ne saura jamais si, chez Odette, c’est la cocotte ou l’élégante qui l’emporte — l’un n’excluant évidemment pas l’autre. Si elle est majestueuse, ses origines la rendent provocante car elle affirme au monde sa revanche sociale. Et, de la même façon qu’à l’église de Balbec, tous les yeux sont tournés vers Oriane, Odette quelques années plus tard seulement, règne sur le Bois de Boulogne : elle y marche, toujours en mauve, « vêtue, comme le peuple imagine les reines, d’étoffes et de riches atours que les autres femmes ne portaient pas »8.

La femme-fleur

Odette aime à s’entourer de fleurs, auxquelles elle ressemble grâce aux toilettes qu’elle revêt : la couleur de la chair (celle des fleurs, celle d’Odette) se confond avec celle de la robe. Elle ne partage pas  tout à fait le goût du Narrateur pour les aubépines, car elle semble préférer les fleurs d’intérieur, celles qui tendent à ressembler à de précieux objets. « ‘‘Celle-là a l’air d’être découpée dans la doublure de mon manteau’’, dit-elle à Swann en lui montrant une orchidée, avec une nuance d’estime pour cette fleur si “chic”, pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui donnait9 ». En inversant le cycle naturel, en faisant exister le vêtement avant la fleur, Proust à travers les propos d’Odette consacre les beautés de la couture, dont les techniques artisanales permettent de créer des parures plus vraies que nature. Mais il montre aussi dans ce passage qu’Odette est symboliquement liée aux fleurs, qu’elle finit par en devenir une au fil de l’écriture.

À la toute fin de Du côté de chez Swann, le Narrateur repense aux élégantes qu’il a connues, et à Mme Swann, qui régnait en maîtresse sur le Bois. La femme-fleur qu’elle est devenue s’y promène en plein hiver, tandis que les fleurs réelles sont condamnées à rester dans la chaleur de son appartement. Le Narrateur souhaiterait ici faire sentir aux nouvelles générations la teneur du temps dans lequel il a vécu — nous choisissons de garder la phrase suivante dans son intégralité, pour mieux en analyser les méandres.

Aurais-je même pu leur faire comprendre l’émotion que j’éprouvais par les matins d’hiver à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d’un simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s’écrasait à son corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris, de l’air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans une atmosphère humaine, dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre close la neige tomber10 ?

Odette porte ici de la fourrure, conséquence de l’hiver : l’animal domine pour l’instant le végétal. Mais très vite, sa tenue évoque son appartement, parce qu’elle porte à son corsage un bouquet de fleurs : des violettes. Ces dernières sont comparées aux fleurs de son appartement, condamnées à regarder la neige tomber alors qu’Odette est la fleur qui s’épanouit par toutes les saisons. Et les fleurs se mettent donc à prendre des traits humains, elle vivent « dans une atmosphère humaine », celle d’Odette, tout comme Odette leur emprunte bien des traits pour être la plus élégante : elle est la fleur qui ne fane jamais.

Odette : artiste ou œuvre d’art?

Le Narrateur de la Recherche accorde une attention particulière aux petits détails vestimentaires, qui fonctionnent dans le texte de manière épiphanique : insoupçonnables, mais surprenants une fois découverts. Il comprend ainsi qu’Odette s’habille avant tout pour elle-même, et pas seulement pour les autres. En effet, il lui arrive d’ouvrir son manteau si elle a trop chaud, et le Narrateur s’exclame :

je découvrais dans la chemisette mille détails d’exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus […], ou dans les manches de la jaquette pliée sur son bras je voyais, je regardais longuement, par plaisir ou par amabilité, quelque détail exquis, une bande d’une teinte délicieuse, une satinette mauve habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement travaillées que les parties extérieures […]11.

Petits détails qui sont autant de joies, presque comme des épiphanies artistiques, comme si le vêtement avait un pouvoir de transfigurer le réel en donnant à une présence la valeur d’évidence.

Une autre facette des traits artistiques d’Odette est son talent d’actrice : dans son salon, elle est comparable à la Berma au théâtre. Le Narrateur, présent partout, passe beaucoup de temps à l’attendre dans une antichambre, et pense : « L’arrivée de Mme Swann, préparée par tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir être quelque chose d’immense. J’épiais chaque craquement12 ». L’agitation qui règne dans ses appartements est semblable à celle qui entoure le théâtre avant l’arrivée de la Berma. Et, tout comme le Narrateur avait été déçu la première fois par le jeu de l’actrice, Mme Swann le déçoit par comparaison aux mystères des préparatifs qui l’entourent. C’est ici le petit détail de la « voilette baissée sur un nez rougi par le froid » qui témoigne de la déception, car il signifie que le corps d’Odette est bien vivant, humain, tandis qu’il avait été en partie sacralisé par l’imagination.

C’est Swann qui fait d’Odette non plus une artiste, mais une œuvre d’art, car il est victime de ce que Proust appelle le péché d’idolâtrie : « le fait de servir avec le meilleur de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image que nous nous sommes créée13 ». Pour lui, il s’agit du « péché intellectuel favori des artistes14 ». Et c’est en nous intéressant au vêtement que nous comprenons à quel point la réalité peut potentiellement être envahie par l’art : le vêtement, comme objet concret toujours lié à une personne, est un élément auquel l’esprit a tendance à s’accrocher. En effet, la femme est toujours vue, puis revue en mémoire, portant une certaine tenue. Si cette dernière peut évidemment — et inévitablement — être réinventée par les aléas de la mémoire, une part de l’esprit du Narrateur, comme de l’esprit de Swann, s’en sert aussi pour construire une forme de mythologie personnelle.

Ce sont les vêtements d’Odette qui rappellent à Swann les peintures des grands maîtres de la Renaissance italienne, qu’il admire profondément — en particulier Botticelli :

[…] elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante […], en inclinant la tête, de ses grands yeux […], elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro15, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine16.

Odette, par ses vêtements et son attitude, qui mêlent l’élégance française et un orientalisme mystérieux, supprime les distinctions entre le profane et le sacré — reprenant les principes mêmes des grands maîtres italiens de la Renaissance, qui mêlent inspirations païennes et chrétiennes.

Plus tard, lorsqu’il est marié avec Odette, Swann renforce encore la confusion puisqu’il lui offre les toilettes portées par les femmes dans les tableaux de Botticelli :

Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu’il avait achetée parce que c’était exactement celle de la Vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis et de campanules d’après la Primavera du Printemps17.

Les présents que Swann fait à Odette tendent à confirmer le jeu de rôle qui se met en place entre les deux personnages — tandis que les toilettes offertes à Albertine par le Narrateur n’ont jamais que pour but d’égayer son enfermement et de la rendre plus docile.

L’évocation de ces peintures de la Renaissance n’est pas uniquement thématique : elle révèle une opposition profonde, au-delà de la ressemblance apparente, entre les deux personnages que sont Swann et le Narrateur. Le mécanisme de reconnaissance entre une œuvre d’art et une femme, qui passe par la façon de porter un vêtement, ne se fait pas de la même façon : le Narrateur reconnaît dans un tableau ce qu’il a vu dans le passé, alors que Swann ajoute des associations personnelles, fondées sur ses propres goûts esthétiques, à la vision qu’il a d’une femme. Et même dans leur affinité esthétique commune pour la Renaissance italienne, ils se différencient : Botticelli est le peintre florentin qui tend à confondre la femme et l’œuvre, tandis que Carpaccio est le peintre vénitien qui révèle au Narrateur qu’il doit faire œuvre à partir de la femme pour qui il a tant souffert.

De l’indécision quant au personnage d’Odette à l’épanouissement du style proustien

Odette représente à elle seule toute l’évolution de la mode entre 1870 et 1910-1920. Ainsi, la longue phrase suivante mime elle-même, dans sa tortuosité, la complication de la tenue :

[…] quant à son corps qui était admirablement fait, il était difficile d’en apercevoir la continuité […], tant le corsage s’avançant en saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en pointe pendant que par en-dessous commençait à s’enfler le ballon des doubles jupes, donnait à la femme l’air d’être composée de pièces différentes mal emmanchées les unes dans les autres; tant les ruchés, les volants, le filet suivaient en toute indépendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la consistance de leur étoffe, la ligne qui les conduisait aux nœuds, aux bouillons de dentelle, aux effilés de jais perpendiculaires, ou qui les dirigeait le long du busc, mais ne s’attachaient nullement à l’être vivant, qui selon que l’architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s’écartait trop de la sienne, s’y trouvait engoncé ou perdu18.

L’alternative qui clôt la période rappelle de façon amusante la fin de la tirade de la Phèdre de Racine, où Phèdre avoue à Hippolyte son amour (« Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue, / Se serait avec vous retrouvée, ou perdue »). De même, la tenue d’Odette est compliquée et tortueuse à l’image d’un labyrinthe, dont l’écriture proustienne prend également la forme.

S’il est compréhensible qu’une saveur soit associée à un lieu, pourquoi un vêtement ne le serait-il pas ? La phrase suivante permet de constater la complexité et le caractère multiple du souvenir, qui réapparaît au moment où l’on regarde un vêtement. Le Narrateur explique en effet :

Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, qu’à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige (qui n’avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de maison d’autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte, « symphonie en blanc majeur » avec son ameublement et sa toilette), me rappelassent que l’Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle auquel on pourrait assister tous les ans si l’on était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d’autres espèces dont j’ignorais les noms et qui m’avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé d’odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville19.

La première chose à noter est peut-être ce rétrécissement progressif de la phrase : l’on passe en effet de la « nostalgie de la campagne », terme assez vague, au « petit raidillon de Tansonville », souvenir d’enfance à Combray infiniment précis. Si l’on avance encore dans l’analyse, on voit une association entre le vêtement (ici, le manchon) et la saison (les boules de neige, ici des fleurs). Apparaît la double influence poétique (Bergotte) et religieuse (le Vendredi Saint, lié à un souvenir d’enfance), mais aussi musicale (l’Enchantement du Vendredi Saint, morceau de Wagner), mêlée à d’autres odeurs de fleurs. Si bien que le salon de Mme Swann, passant par le prisme des saisons, de la religion, de la musique, de l’enfance et de la nature, devient une nouvelle image, à la manière d’un vitrail, du « petit raidillon de Tansonville ».

Dans LeTemps retrouvé, le lecteur prend conscience que tout le roman écrit par Proust est fait de son expérience de l’autre, de l’intime, et que la toilette y prend une tournure particulière puisque c’est le souvenir du narrateur qui fixe à travers elle le personnage dans une essence immémoriale : malgré son évolution sociale et stylistique, Odette reste la « dame en rose ». Elle apparaît triomphante : « Elle avait l’air sous ses cheveux dorés tout plats […] auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de l’Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l’âge d’aujourd’hui, la plus fantastique merveille) […], mais de l’Exposition de 1878 représentée par une femme encore jeune20 ». On remarque une complexité temporelle, par l’emploi du passé antérieur, qui brouille les marques des années, si bien que l’on ne saurait dire quel âge a Odette. Un peu plus loin, alors même que l’on peut situer ce moment du roman aux années d’après-guerre, le Narrateur dit : « elle avait refleuri », comme si Odette disait : « “Je suis l’allée des Acacias de 1892” »21. Sont retracées en filigrane toutes les années que le roman a parcourues, et Odette, malgré son ascension sociale fulgurante, a gardé la même fraîcheur. Finalement, son origine sociale trouble lui permet de s’affranchir des contraintes temporelles, contrairement aux femmes de bien plus haute naissance sans cesse poursuivies par leur passé (comme Oriane, mais aussi dans une moindre mesure la princesse de Nassau ou la princesse Mathilde).

La nudité et l’écriture du corps

Le personnage qui allie le plus les paradoxes liés à la représentation du corps, qui à la fois se cache et se donne à travers le vêtement, est Odette. Parce que son mode de vie – qui reste jusqu’au bout celui d’une cocotte – provoque nécessairement une relation particulière du corps au vêtement, dans laquelle la nudité n’est jamais crue mais suggérée par l’artifice des matières. Odette est indéniablement l’une des élégantes les plus élégantes de la Recherche, la triomphante fleur du Bois qui prend sa revanche, certes en sortant de chez elle, mais en faisant sortir son boudoir dans la rue.

L’on retrouve chez elle un érotisme personnel qui montre que le vêtement finit par se confondre avec le corps, dans une fusion artistique et esthétique ; c’est par son vêtement qu’Odette a conscience de son propre corps et apprend à l’aimer. Le Narrateur parle ainsi de ses nouvelles tenues :

Maintenant c’était plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu’Odette recevait ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses seins l’écume fleurie, et dans lesquels elle se baignait, se prélassait, s’ébattait avec un tel air de bien-être, de rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu’elle semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d’un cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le « tub » et le « footing », pour contenter les exigences de sa physionomie et les raffinements de son hygiène22.

Le vêtement fait partie de la culture élémentaire du corps, au sens où, chez Proust, il lui donne véritablement vie (d’où peut-être aussi le fait que, comme on peut le constater avec Albertine, la nudité soit tant associée à la mort). L’aspect charnel de la Recherche comme roman de la corporéité et de la sensation est notamment mis en œuvre par l’intermédiaire du vêtement, qui permet aux corps de s’éveiller. Le vêtement contribue à apporter aux personnages (qu’il s’agisse des femmes qui le portent ou bien du Narrateur qui les regarde) le sentiment de l’existence.

Le vêtement : « la vie réellement vécue »

Le style scriptural de la Recherche s’inspire directement, dans une perspective méta-poétique, du style vestimentaire, comme si le Narrateur, en observant les toilettes des femmes qui l’entourent, avait non seulement compris qu’il fallait qu’il fasse de ses impressions la matière de son livre, mais aussi qu’il pouvait prendre pour modèle les techniques des couturiers. D’où l’abandon, dans LeTemps retrouvé, du modèle de la cathédrale pour celui de la robe, car une robe est à la fois destinée à entourer le corps d’une seule ligne, toute en souplesse; mais elle également faite de multiples pièces accordées par de dernières retouches.

La couture comme métaphore du style, le vêtement comme métaphore de l’œuvre, apparaissent déjà dans les premiers volumes :

Comme dans un beau style qui superpose des formes différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de Madame Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois une tendance aussitôt réprimée au « saute en barque » et jusqu’à une allusion lointaine et vague au « suivez-moi jeune homme », faisaient circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d’autres plus anciennes qu’on n’aurait pu y trouver effectivement réalisées par la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse […], peut-être à cause […] d'une sorte d’individualité vestimentaire, particulière à cette femme, et qui donnaient à ses mises les plus différentes un même air de famille23.

L’idée d’un « beau style » littéraire peut donc être ici facilement retrouvée à travers la description de la toilette d’Odette, faite à la fois de détails techniques, mais en même temps dégageant une élégance poétique. L’« individualité vestimentaire » dont parle Proust est ici un équivalent de l’individualité littéraire, au sens où, comme il le dit également, c’est une vision du monde qu’un écrivain doit communiquer.

C’est selon nous cet ancrage dans le monde, qui, comme nous l’avons vu, commence par l’habillement, cette écriture du corps et de l’intime, de la perception et de l’émotion, qui fait l’originalité de Proust et participe de la singularité de son style. Ce dernier, sans être un « flux de conscience » irréfléchi, suit parfaitement les méandres de la pensée d’un Narrateur qui affirme son individualité, en cherchant à mieux comprendre celle des autres. Nous choisissons cette phrase qui tente de déceler, sous la toilette d’Odette, une signification particulière, sans toutefois y arriver, mais en offrant un spectre de possibilités :

Il y avait dans la robe elle-même tel dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d’un rappel délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l’air — n’ayant sans cela aucune justification possible — de déceler une intention, d’être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de répondre à une superstition, de garder le souvenir d’une guérison, d’un vœu, d’un amour ou d’une philippine24.

Sont condensées dans cette longue phrase toutes les problématiques liées au vêtement comme ancrage du moi au monde, comme preuve d’altérité et en même temps signature individuelle. Les petits boutons sont l'image même du détail vestimentaire qui retient le regard et articule la perception, mais de façon tout à fait gratuite. La tentative de réduire l’altérité à une intention bien précise échoue ici, puisque la phrase se termine par une juxtaposition de groupes verbaux qui sont autant d’explications des détails de la tenue d’Odette. Au lieu de réduire sa parure à une seule intention, l’écriture proustienne propose une multiplicité de raisons qui sont autant de moments de vie, des plus graves (le souvenir d’une guérison) aux plus futiles (celui d’une philippine). Ici, le processus de construction de l’être en littérature passe par le vêtement féminin : nous ne pourrons donc donner une réponse définitive à la question initialement posée, puisque nous n’excluons aucune des identités vestimentaires d’Odette, toujours plus dénudée dans l’écriture qu’elle ne l’est dans la réalité, toujours recouverte de vêtements imaginaires, à la manière d’une seconde peau.  L’écriture proustienne est à la fois photographique, au sens où elle sublime des instants précieux, mais aussi déjà cinématographique : les descriptions se font toujours au ralenti, afin de saisir au mieux les mouvements d’Odette, qui revêt des parures merveilleuses dont il ne faudrait déchirer l’étoffe en tournant trop vite les pages du livre.

Garance Mazelier25

Notes

1  Correspondance, t. XV, p. 56.

2  « Une fête littéraire à Versailles », article paru dans Le Gaulois du 31 mai 1894, in Essais et articles, p. 390.

3  Du côté de chez Swann, RTP, t. I, p. 195.

4  Id., p. 232.

5  Id., p. 172

6  À l’ombre des jeunes filles en fleurs, RTP, t. I, p. 625.

7  Ibid.

8 À l’ombre des jeunes filles en fleurs, RTP, t. I, p. 412.

9  Du côté de chez Swann, RTP, t. I, p. 218.

10  Id., p. 418.

11  À l’ombre des jeunes filles en fleurs, RTP, t. I, p. 627.

12  Id.,p. 518.

13  Pastiches et mélanges, Paris, Gallimard, 1971, p. 180.

14  Préface à la Bible d’Amiens de John Ruskin, éd. Yves-Michel Ergal, Paris, Bartillat, 2007, p. 88.

15  Zéphora, ou Sephora, est dans la tradition biblique la fille de Jéthro et l’épouse de Moïse. Elle est représentée par Botticelli sur une fresque de la chapelle Sixtine, intitulée La jeunesse de Moïse, réalisée entre 1581 et 1582.

16  Du côté de chez Swann, RTP, t. I, p. 219.

17  À l’ombre des jeunes filles en fleurs, RTP, t. I, p. 607.

18  Du côté de chez Swann, RTP, t. I, p. 194.

19  À l’ombre des jeunes filles en fleurs, RTP, t. I, p. 624.

20  Le Temps retrouvé, RTP, t. IV, p. 526.

21  Id., p. 528.

22  Id.,p. 605.

23  Id.,p. 608-609.

24  Id.,p. 609-610.

25  Élève en 2e année à l’École normale supérieure, Garance Mazelier, après un Master 1 portant sur le vêtement féminin dans la Recherche, consacre son mémoire de Master 2 à la question de l’intimité dans l’œuvre de Proust (Université Paris-Sorbonne, sous la direction de Christophe Pradeau).

Pour citer cette page

Garance Mazelier, «Odette : « dame en rose » ou Zéphora de Botticelli ?», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 07 janvier 2017
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=580233.

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