Marcel Proust et João do Rio, chroniqueurs de salons

—Vivian Yoshie Martins Morizono,

La chronique de salon se veut la transcription de la réalité tout en insérant une dimension fictionnelle : son but premier est de décrire un événement qui a eu lieu, même la veille, dans la haute société, mais elle cherche aussi à offrir au lecteur la possibilité de participer à l’événement grâce à des procédés fictionnels qui font appel à son imagination. Dès le début du xixe siècle, la chronique de salon connaît un énorme succès et occupe une place importante dans les journaux français. Ce genre sera alors importé dans la presse brésilienne. Marcel Proust et João do Rio ont publié des chroniques dans des journaux réputés, Le Figaro et O Paiz : pour analyser les chroniques de salon de ces deux écrivains-journalistes, nous allons nous appuyer sur les travaux de recherche de Guillaume Pinson et de Marie-Ève Thérenty. Il s’agit d’abord d’examiner les similitudes et les différences qui résultent des contextes socio-économiques respectifs ; et, en conséquence, d’observer comment João do Rio écrit ses chroniques selon le modèle européen alors que le Brésil commence tout juste à se lancer dans une presse moderne.

La chronique sociale

Voyons en premier lieu quelques aspects théoriques du genre de la chronique sociale, qui s’inscrit à la fois dans l’écriture littéraire et journalistique. Pour cela je me réfèrerai aux travaux de théoriciens de ce genre.

La Belle époque en France et au Brésil crée une convergence entre la carrière de l’écrivain et celle du journaliste. Les études d’Orna Messer Levin1 et Marie-Ève Thérenty2 soulignent cet aspect. Selon leurs analyses, avec le développement du journal en France et au Brésil, l'écrivain voit dans la production périodique un moyen d’obtenir plus facilement et rapidement des revenus financiers. La production littéraire, spécialement dans un pays ayant peu de lecteurs comme le Brésil, offrait rarement des bénéfices importants, ce que confirme João do Rio. La vie d'un homme de lettres était particulièrement difficile sur le plan financier, car il était souvent exploité par les maisons d'éditions qui payaient des valeurs infimes pour leurs écrits. En parallèle, les entreprises journalistiques offrent une notoriété et des revenus considérables aux collaborateurs et aux rédacteurs3. Au-delà de ces deux aspects positifs, un autre fait et pas des moindres, selon Marie-Ève Thérenty4, incite les écrivains à embrasser la carrière de journaliste, c'est la possibilité de développer de nouvelles techniques d'écriture, voire un projet littéraire ou un style personnel. Le journal fonctionne dès lors comme un atelier primaire et expérimental de l'expression littéraire. Pour ces raisons, des écrivains très connus en France comme Maupassant, Zola et même Marcel Proust, et João do Rio, Olavo Bilac ou Lima Barreto au Brésil ont participé de manière prolifique à plusieurs journaux.

Si d’un côté la profession de journaliste et celle d’écrivain vont de pair, d’un autre côté les formes littéraires et journalistiques se rejoignent. D'après Marie-Ève Thérenty5, la presse du xixe siècle est composée de littérature, c’est-à-dire dépourvue de la fonction purement informative, étant donnée la part d’ironie, d’artifice et de fiction dans les écrits de cette époque. Toujours selon cette chercheuse, les genres journalistiques modernes du xixe siècle comme la chronique sont constitués par une matrice journalistique et une matrice littéraire. Pour elle, la matrice médiatique se compose de quatre éléments caractéristiques de la presse : la périodicité, qui installe un rythme de lecture quotidien chez les consommateurs de journaux et un travail d’écriture régulier chez le journaliste, la collectivité, la rubricité c’est-à-dire l’organisation et la catégorisation des sujets, et l’actualité.

La matrice littéraire se compose également de quatre caractéristiques : le mode conversationnel, la fiction, l’ironie et l’écriture intime. Et le mot « matrice » littéraire ne reçoit pas le sens de règles ou principes stables pour le journal ou pour la production littéraire. On verra l’utilisation de ces recours dans les chroniques de Marcel Proust et de João do Rio, chroniques faites de littérature et de journalisme.

La chronique sociale proustienne

Cette deuxième partie traitera plus spécifiquement de la chronique sociale proustienne et de la structure de ces textes de salons, classés par Guillaume Pinson6 dans le genre mondain, au sein de la catégorie « Visite Mondaine ». On analysera une chronique publiée par Proust dans Le Figaro, le 4 janvier 1904, dans la rubrique « Salons Parisiens » : « Le salon de la comtesse d'Haussonville ». Cette chronique apparaît à la deuxième page du journal, signé du pseudonyme shakespearien Horatio. Dans cette chronique, Proust évoque une visite à Coppet, salon hérité par le comte Othemin d'Haussonville de Mme de Staël.

Le texte suit presque toutes les exigences conventionnelles du journal, énumérées par Marie-Ève Thérenty : l'Actualité, la Rubricité et la Collectivité. La Périodicité est la seule qui semble être inexistante pour cette chronique, puisque la rubrique n'était pas publiée à une fréquence définie à l'époque. En deux ans, seuls six articles ont paru : trois en 1903, respectivement en février, mai et septembre ; et trois autres en 1904, dont deux en janvier, et un seulement en mai.

La chronique de Proust fait partie de ces genres hybrides modernes et possède aussi des caractéristiques littéraires. D'après Pinson, dans ses articles pour le journal Le Figaro, « Proust est tenté par les élans de fictionnalisation7 », son texte dépasse les limites du périodique : il raconte un fait réel, la visite au salon d'Haussonville, et en même temps il transforme cet événement en un fait de grande fantaisie et d’imagination. Pour cette raison, la plupart de ses chroniques, au début de sa carrière, sont considérés comme des états préparatoires pour son œuvre À la Recherche du temps perdu. Brian Rogers partage cette opinion : « Les articles de Proust sont aussi des exercices de style et de variations sur les genres. Ils sont un des fils conducteurs qui après l'échec du roman, expliquent l'ambition de fondre critique littéraire, traité d'esthétique et démonstration romanesque et poétique8 ».

L’introduction de la chronique sur le salon d'Haussonville illustre cette idée : « Depuis que, pour les besoins de la cause, un Renan “clérical” (plus ressemblant d'ailleurs que le Renan “anticlérical” du gouvernement) voit peu à peu se dessiner sa physionomie dans la presse d'opposition, les “citations” de Renan sont à l'ordre du jour9 ». Par cette introduction, qui rappelle l'essai, le chroniqueur dialogue avec le lecteur de l'époque sur un thème actuel — « c'est une phrase de Renan qui a coutume maintenant de couronner les “Premier-Paris”10 » en utilisant le mode conversationnel. Dans ce cas, le chroniqueur cherche à faire de sa chronique un lieu de sociabilité. Dans les cinq premiers paragraphes, Proust mentionne les œuvres de Renan telles que Drames philosophiques et Réforme intellectuelle et morale, pour amener le sujet du salon d'Haussonville et de la famille aristocratique. Cette famille était d'après l'écrivain, l'un des « exemplaires d'une civilisation que Renan jugeait assez exquise pour justifier en quelque sorte l'ancien régime et lui faire préférer la France légère à la savante Allemagne11 ».

La suite de la chronique, dans ce que Proust appelle « historiette sur Jean Jaurès », propose un exemple de l'utilisation d'un autre recours littéraire présent de manière constante dans son texte, l'ironie. Pour reproduire les dialogues de l'historiette, Proust utilise un langage biblique et présente le politicien comme le « Messie du monde nouveau ». La femme qui se dirige vers Jaurès et lui adresse la parole, l’aborde en ces terme : « Seigneur, si votre règne arrive, tout ceci me sera retiré12 », et Jaurès répond à la femme sur un ton similaire : « Femme, n'ayez pas souci de cela, car toutes ces choses vous seront laissées en garde13 ». L'ironie travaillée par l'auteur dans cette citation provoque le rire et instaure une complicité entre ces lecteurs qui connaissent les idées du politicien, qui proposait une révolution sociale démocratique non violente. Ici, l'ironie joue un rôle déterminant dans la rubrique mondaine selon Pinson, car cette rubrique incarne la délicatesse et la légèreté. Cet espace du journal a pour fonction d’apaiser le lecteur, son discours cache la réalité décevante de l’actualité présente dans les autres pages du périodique14.

Le troisième aspect littéraire utilisé par Proust et énuméré par Marie-Ève Thérenty15 est l'écriture intime. Un « je » guide le lecteur, il est présent de manières diverses tout au long du texte. Ce « je » est un habitué des lieux et de ces festivités, il connaît les invités ainsi que les règles à suivre dans l’univers qu’il décrit. Pour cette raison, l'auteur a plusieurs fois recours à la première personne du pluriel : « telles idées nous paraissent », « Ne pourrions-nous considérer un instant » ; il utilise aussi le présentatif « voici » : « voici les livres préférés de M. d'Haussonville ». D'après Guillaume Pinson « ce verbe défectif condense le moment de l'action et le moment de l'écriture, tout en présentant une double portée visuelle et orale16 ».

Enfin, Proust recourt à un autre moyen littéraire dans ces chroniques sociales : la fictionnalisation. Selon Pinson, la catégorie « Visite Mondaine » fonctionne principalement comme la promotion d'un lieu privé et du mondain spectaculaire, tout en décrivant la « banalité exceptionnelle du quotidien de la mondanité17 ». Pour installer l’atmosphère du salon, le chroniqueur débute son article par l'énumération des invités. Dans le cas du salon Haussonville on rencontre des habitants de Coppet, comme la duchesse de Chartres qui occupe la chambre de Mme de Staël, les amis des hôtes de la maison, le Tout-Paris etc. Ensuite le chroniqueur s’applique à décrire minutieusement le décor, les hôtes et les habitués des salons tout en installant une ambiance :

Il est exquis d'arriver à Coppet par une journée amortie et dorée d'automne, quand les vignes sont d'or sur le lac encore bleu, dans cette demeure un peu froide du dix-huitième siècle, tout ensemble historique et vivante, habitée par des descendants qui ont à la fois « du style » et de la vie.18

Comme l’exige le protocole de la chronique, la description de la maîtresse de maison est flatteuse par l’usage d’adjectifs mélioratifs, des formules emphatiques et de gradations : « la comtesse d’Haussonville, le merveilleux essor d’un port incomparable, que surmonte, que couronne, que “crête” pour ainsi dire, une admirable tête hautaine et douce, aux yeux bruns d'intelligence et de bonté19 ».

Proust enrichit également ces textes de souvenirs et d’anecdotes. Pour dire comme Pinson, la « Visite Mondaine » se caractérise d’une part par le rappel des rumeurs et des anecdotes qui circulent dans les salons et d’autre part par la présentation de la généalogie des familles, des traditions et des événements dans un temps cyclique : « Le cycle de la mondanité n'est pas dénué de charme : la répétition est au contraire à l'origine d'une expression de la nostalgie, qui cherche à faire sentir à la fois des impressions d'éternité et fugitivité20 ». Ainsi, on peut lire dans la chronique du salon d’Haussonville de Proust :

On cause, on chante, on rit, on fait des parties d'automobile, on soupe, on lit, on fait à sa manière et sans affectation de les imiter, ce que faisaient les gens d'autrefois, on vit. Et dans cette continuation inconsciente de la vie parmi des choses qui ont été faites pour elle, le parfum du passé s'exhale bien plus pénétrant et plus fort, que dans ces « reconstitutions » du « vieux Paris » ou dans un décor archaïque on place, costumés, des « personnages de l'époque ». Le passé et le présent se coudoient21.

La chronique sociale de João do Rio

Si en France on voit en Proust un journaliste-écrivain, il en est de même pour certains écrivains brésiliens qui se sont dirigés vers la carrière de journaliste. En effet, João do Rio, écrivain et journaliste carioca très connu à la Belle Époque publiait des chroniques sur le modèle des articles français. Dès lors, on peut établir des liens et opérer une comparaison entre les productions de ces deux auteurs. Cependant, avant d’entamer l’analyse des textes de João do Rio, il sera utile de présenter d’abord quelques repères sur le contexte politique et économique brésilien de cette époque. Malgré l’évolution du commerce, l'industrialisation et la croissance du pouvoir d’achat à la fin du xixe siècle et au début du xxe, Rio de Janeiro subissait les conséquences de la transition de la monarchie à une République en 1889 ainsi que les changements provoqués par l'abolition de l'esclavage en 1888. D'après Boris Fausto22, en 1890, la ville de Rio de Janeiro était la seule ville brésilienne où était concentré le moins d'analphabètes – 53,4 % sur un million d'habitants en 192023. Si l’on compare ce chiffre avec la France, on observe que la différence est significative : en 1914 on recense 2,1 % d'analphabètes24 sur 40 millions d’habitants en France.

À cause de ce grand nombre d'analphabètes au Brésil, les journaux réunissaient peu de lecteurs par rapport aux journaux français – prenons l’exemple de la Gazeta de Notícias, l’un des journaux les plus achetés par les Brésiliens et le moins cher (40 réis le numéro), son tirage était d’environ 35000 exemplaires en 188025. Tandis qu’en France, le Petit Parisien, un journal destiné à un large public, s’élevait à 1,5 millions d'exemplaires vendus en 191426. On peut déduire que les consommateurs de journaux brésiliens étaient principalement constitués des classes sociales les plus élevées, c’est-à-dire : « fils de commerçants, bureaucrates de hauts rangs et de travailleurs indépendants » qui possédaient les ressources financières suffisantes pour accéder au savoir en fréquentant les collèges ou avoir un tuteur personnel27.

Bien qu’il y ait des différences notables entre les deux pays, la Belle Époque au Brésil a été marquée par une forte influence européenne, et principalement française. Rio de Janeiro, par exemple, se modernisait en suivant le modèle parisien : l’Avenue centrale a été rénovée par l'ingénieur Pereira Passos selon les réformes d’Haussmann à Paris28. De nombreux écrivains-journalistes de la Belle Époque ont fait couler de l’encre sur les influences européennes au Brésil et sur la transformation de Rio en « Un Paris brésilien ». Dans ce contexte, João do Rio, alias Paulo Barreto, était un des chroniqueurs les plus prolifiques de cette époque selon des historiens brésiliens tels que Brito Broca et Needell. Dans une de ses chroniques, João do Rio va même se moquer de cet engouement pour la mode et pour le mode de vie parisiens au Brésil alors que le climat et l’histoire même du pays sont en contradiction avec ces habitudes : « Nous sommes d'accord qu'il faut copier Paris. Donc, copions Paris, même contre la colère troglodyte de quelques-uns, qui affectent de vouloir parler le portugais, parce qu'ils ne parlent pas le français. Avec cette chaleur, qui va commencer, et qui a déjà commencé – les dames s'habillent selon la Mode parisienne29 ».

Ce chroniqueur carioca a publié dans certains journaux les plus lus à l'époque, comme la Gazeta de Notícias, à partir de 1903. Dans ce journal, il est l’auteur de reportages très connus, Les religions de Rio et des chroniques qui ont été rassemblées dans son œuvre la plus renommée : A Alma encantadora das ruas [L'âme enchantée des rues]. En 1915, il publie dans un autre journal important, O Paiz, et ce sont sur ces chroniques que porte ma recherche. La rubrique s’intitule « Pall-Mall Rio », nom tiré du « Pall-Mall Semaine » de Jean Lorrain, chroniqueur dont João do Rio s’inspire fréquemment. Dans cette rubrique, Paulo Barreto signait sous le pseudonyme José Antônio José, d'après Brito Broca, ce nom vient du « chroniqueur élégant de Deauville et de la Côte d'Azur » Michel Georges Michel30. Dans la rubrique « Pall-Mall Rio », João do Rio a eu la possibilité de suivre la « season » carioca, une période qui s’étend du mois d'avril jusqu'à la fin de septembre, quand la ville s’animait d'événements, de compagnies de théâtre, de couturiers et de conférenciers qui venaient de l'Europe entière. En 1917, avec la fin de la publication de la rubrique, il lance le livre Pall-Mall Rio - L'hiver mondain de 1916 où il rassemble 130 chroniques.

Les textes publiés dans la rubrique « Pall-Mall Rio » possèdent les caractéristiques du texte journalistique selon Marie-Ève Thèrenty : elle comporte l’Actualité, en abordant les événements qui ont eu lieu, par exemple, dans les heures qui ont précédé sa publication ; les thèmes sont organisés autour d'une Rubricité, dans ce cas les sujets mondains de Rio de Janeiro ; ces même thèmes reflètent une opinion publique et représentent, en conséquence, une Collectivité ; pour terminer, les chroniques s’inscrivent dans une Périodicité : la parution des articles est quotidienne dans le journal O Paiz, après le grand succès de la rubrique.

Quelques chroniques de cet auteur décrivent des visites à des salons, comme dans le cas de la chronique « Saudar », parue le 8 juin 1916, où João do Rio participe à un dîner au salon des Teffé, une famille évoquée constamment par le chroniqueur. Comme celui de Proust, son article abonde d’éléments littéraires. Le chroniqueur semble avoir l’intention de transformer la rencontre entre les mondains en une réunion mémorable. Premièrement, il utilise le Mode Conversationnel, en dialoguant avec le lecteur, il l’inclut dans sa réflexion en l’interpelant : « je voudrais garder la physionomie mondaine de ces trois dames qui ont une aussi grande évidence sociale. Est-il possible31 ? »

Le lecteur est obligé alors de se laisser diriger par un « je » comme c’était le cas dans la chronique proustienne. L'écriture intime rentre ainsi également dans la technique de João do Rio, ce que l'on constate par exemple quand il interrompt une de ces descriptions avec des observations personnelles telles qu'« il n'y a plus de temps pour voir l'enchantement », ou en livrant un avis qui inclut le lecteur par un pronom possessif : « Dans l'histoire de notre vie mondaine, ces trois dames, pour toutes ces raisons, attirent l’attention32 ».

De même que les articles de Proust, l’article du carioca s’ouvre sur une description des invités, afin de montrer l'exclusivité de la rencontre mondaine : « Autour de la table, Mme Nicola de Teffé, Astrea Palm, Mme Luzia de Souza Bandeira, Alvaro de Teffé et la veste de Souza Bandeira (...) Il n'y a pas dans cette résidence de fêtes stridentes et de nombreuses réceptions33 ».

Ces descriptions constituent une part essentielle de la chronique. João do Rio informe sur la localisation de la maison, décrit l'architecture, les peintures, les collections de porcelaine, les bibelots, les tapis apportés d'autres pays, la manière de servir, les vêtements et les conversations : « quelquefois grave, quelquefois aigu, pour être quelques minutes après, frivole et élégante34 ». Ces descriptions donnent à voir un lieu unique, existant seulement dans ce salon, frôlant l’exagération quand le chroniqueur décrit les dames. On cite seulement l’une de ces descriptions pour montrer la dimension fantastique et fictionnelle du texte de João do Rio lors de la description de Mme de Teffé : « Et c’est certain que quand elle est née, autour de son berceau, les elfes, les gnomes et les petits rois ironiques de la légende, les fées pleines de rire, Titania, Oberon, Ariel, ont résolu de lui donner une caractéristique inédite, caractéristique, qu’en langage du siècle, on pouvait appeler parisienne35 ». En fait, toutes les dames citées entretiennent un lien avec Paris, symbole de modernité pour le Brésil à cette époque : l’une a un esprit français, l'autre une vision unique de Paris, et la troisième a vécu la plus grande partie de sa vie dans la ville.

À l’inverse de Proust, João do Rio n’utilise pas d’anecdotes ni de souvenirs. L'écrivain brésilien ne révèle pas les histoires familiales – certainement parce que la bourgeoisie carioca ne possède pas de membres aussi importants que l’aristocratie française. En effet, l'élite brésilienne était peu nombreuse, car la population de Rio était constituée principalement par les anciens esclaves.

Si l’on classifie les textes de João do Rio selon la technique de Guillaume Pinson, ils correspondent à la Chronique Mondaine, car ils sont marqués par le ton d'oralité, de la légèreté et de la brièveté du chroniqueur : « le chroniqueur a le sentiment d'une certaine liberté, il peut se permettre le ton de la confidence, il jouit d'une reconnaissance des lecteurs : il a un “nom” connu dans l'espace public36 ». S’apparentant à une « étude de mœurs », le chroniqueur consigne un registre de l'époque, en traitant dans ces articles de la société, de ses problèmes, de ses habitudes et de ses fantasmes.

En conclusion, les chroniques sociales ont eu un immense succès à la Belle époque française et brésilienne, bien que les contextes des deux pays soient bien différents, ce qu’on relève dans les pages des journaux. L'espace réservé à chacun des chroniqueurs varie selon son importance. Proust occupe plus de deux colonnes sur six dans Le Figaro, alors que João do Rio occupe moins d'une des sept colonnes dans le journal O Paiz. Proust publie dans un journal destiné à l'élite, tandis que le journal brésilien cible un plus large public – qui se révèle en fait assez limité. Pour cette raison, Proust a la possibilité d'explorer ses connaissances sur divers sujets et de les mettre en relation dans ses chroniques de salons. Il aborde la politique, la littérature et la philosophie, par exemple. João do Rio, par contre, utilise plutôt des descriptions, des commentaires futiles et exagérés, à la frontière de la comédie et du rire. Proust se remémore le passé et semble voir dans l'histoire de l’aristocratie des sujets qui méritent d’apparaître dans ses chroniques. João do Rio, au contraire se projette dans le futur, comme l’affirme Orna Messer Levin, spécialiste de João do Rio : « dans un délire de transfiguration, il fait d’une classe (la bourgeoisie) la représentation de l'esthétique de la modernité37 ».

Ainsi, les deux auteurs dominent l'écriture journalistiques et les conventions des genres mondains de leur époque. Leurs chroniques mélangent à la fois les aspects médiatiques et littéraires. Ainsi, malgré la condition de journalistes mondains soumis à la dimension éphémère des journaux, ils réussissent à avoir du succès et de la reconnaissance auprès de leurs lecteurs.

« Les salons parisiens », Le Figaro. Source : Gallica

Pall-Mall-Rio », O Paiz. Source : Hemeroteca Digital Brasileira

Notes

1  Orna Levin, As figurações do Dândi: um estudo sobre a obra de João do Rio, Campinas, Editora da UNICAMP, 1996, p. 19.

2  Marie-Ève Thérenty, La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au xixe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 18.

3  Nelson Sodré, História da imprensa no Brasil, Rio de Janeiro, Mauad, 1999, 4e éd., p. 292.

4  M-E. Thérenty, La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au xixe siècle, op. cit., p. 26.

5  Ibid., p. 20.

6  Guillaume Pinson, Fiction du monde : de la presse mondaine à Marcel Proust, Montréal, Les Presses de l’université de Montréal, 2008, p. 79.

7  Ibid., p. 80.

8  Brian Rogers, « Marcel Proust chroniqueur », Travaux et Recherches de l'UMLV. Autour de Proust : Mélanges offerts à Annick Bouillaguet, textes rassemblés par Jeanyves Guerin, novembre 2004, p. 16.

9  EA, p. 482.

10  Ibid.

11  Ibid., p. 483.

12  Ibid.

13  Ibid., p. 484.

14  G. Pinson, Fiction du monde : de la presse mondaine à Marcel Proust, op. cit., p. 44.

15  M-E. Thérenty, La littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au xixe siècle, op. cit., p. 184-206.

16  Ibid., p. 83.

17  G. Pinson, Fiction du monde : de la presse mondaine à Marcel Proust, op. cit., p. 79.

18  EA, p. 485.

19  Ibid., p. 486.

20  G. Pinson, Fiction du monde : de la presse mondaine à Marcel Proust, op. cit., p. 87-88.

21  EA, p. 485.

22  Boris Fausto, História do Brasil, São Paulo, Editora da Universidade de São Paulo, 2002. p. 281.

23  Alceu Ravanello Ferraro, Daniel Kreidlow, « Analfabetismo no Brasil: configuração e gênese das desigualdades regionais », Educação e Realidade, vol 29, n° 2, juil.-déc. 2004, p. 185.

24  Joffre Dumasezier, Hélène de Gisors, « Français analphabètes ou illettrés ? », Revue Française de Pédagogie, n° 69, oct.-nov.-déc. 1984, p. 15.

25  Marialva Barbosa, História cultural da imprensa: Brasil - 1900-2000, Rio de Janeiro, Mauad X, 2007, p. 41.

26  Patrick Éveno, Histoire de la presse française, de Théophraste Renaudot à la révolution numérique, Paris, Flammarion, 2012, p. 75.

27  Jeffrey Needell, Belle époque tropical, São Paulo, Companhia das Letras, 1993, p. 74. (traduit par moi-même)

28  Ibid., p. 55.

29  João do Rio, « A Moda », O Paiz, 3 novembre 1916, p. 2. Site : Hemeroteca Digital Brasileira. (traduit par moi-même)

30  Brito Broca, A vida literária no Brasil 1900, 5e éd., Rio de Janeiro, José Olympio Editora, 2005, p. 37.

31  João do Rio, « Saudar », O Paiz, 8 juin 1916, p. 2. Site : Hemeroteca Digital Brasileira. (traduit par moi-même)

32  Ibid.

33  Ibid.

34  Ibid.

35  Ibid.

36  G. Pinson, Fiction du monde : de la presse mondaine à Marcel Proust, op. cit., p. 97.

37  O. Levin, As figurações do Dândi: um estudo sobre a obra de João do Rio, op. cit., p. 72-73.

Pour citer cette page

Vivian Yoshie Martins Morizono, «Marcel Proust et João do Rio, chroniqueurs de salons», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 01 février 2016
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=579889.

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