Dictionnaire de critique génétique

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Préfiguration de l’ouvrage préparé par l’ITEM sous la direction de Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg Pierrot, à paraître aux éditions du CNRS.
Attention, ceci est une version très partielle. Elle sera périodiquement mise à jour, améliorée et complétée au fur et à mesure de l’achèvement des définitions.

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Article « XXX » préfiguration en ligne du Dictionnaire de critique génétique de l’ITEM, version du 21 décembre 2010.
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INCIPIT

 All. Incipit, Anfang; Angl. Incipit, Beginning ; Esp. Incipit, Comienzo ; Ital. Incipit, Inizio

  • Terme de paléographie : premiers mots d’un manuscrit, par référence à la locution latine « Incipit liber » (ici commence le livre) que l’on trouve au début de nombreux manuscrits du Moyen-Âge, ainsi que des premiers livres imprimés.

 • Premier vers d’un poème ou premiers mots d’une œuvre littéraire. Dans la critique moderne, le terme désigne par extension une première unité du texte, de taille variable ; il est parfois employé dans le domaine de la musique et du cinéma.

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  Hist.

Point stratégique et moment décisif dans la genèse du texte – comme en témoigne l’analyse des manuscrits, qui dévoile souvent l’effort stylistique particulier que son écriture présuppose –, l’incipit constitue un lieu génétique par excellence : son choix se révèle en effet décisif aussi bien dans le parcours de création que dans le processus d’orientation de la lecture. La question du commencement a engendré depuis l’Antiquité une réflexion sur la genèse, notamment en ce qui concerne le rapport entre inventioet dispositio. Par exemple, L’Art poétique d’Horace opposait deux formes possibles de commencement : l’incipit in medias res, qui était préconisé, suivant le modèles homériques ; et l’incipit ab ovo, par référence à l’œuf de Léda, d’où sortit Hélène. La réflexion sur le choix du commencement a caractérisé aussi l’époque de codification théorique du genre romanesque, en particulier dans les traités de P.-N. Huet (1669) et Du Plaisir (1683) ; il est d’ailleurs évident que le roman, davantage que la poésie, a souvent inscrit sa propre genèse, et notamment la question de l’entrée en écriture, comme thématique majeure de l’incipit, depuis les digressions métatextuelles de Tristram Shandy, de Sterne, ou de Jacques le fataliste, de Diderot, jusqu’à l’ère du soupçon, où le commencement est sans cesse problématisé, voire nié (L’Innommable, de Beckett).

L’attention des écrivains modernes à une telle réflexion d’ordre génétique sur l’incipit est confirmée par les nombreux témoignages qui traitent du sujet, à partir notamment de l’ouvrage fondateur de Louis Aragon, Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit. Sans prétendre à une vision théorique, ce livre, souvent considéré comme un « roman sur l’écriture romanesque », expose un parcours de création qui assigne à la première phrase un rôle générateur de l’ensemble du roman, par une série de métaphores aussi suggestives que significatives : l’incipit est ainsi un carrefour (entre se taire et dire, entre vie et mort), un échangeur, undiapason qui « donne le laauquel l’écrivain prête l’oreille, en retenant l’unité stylistique », ou encore, selon une image de l’écrivain russe Kavérine, « le pied d’un arc qui se déploie jusqu’à l’autre pied, la phrase terminale ». Aragon insiste surtout sur le caractère arbitraire, voire fortuit, du surgissement de la phrase initiale, moins trouvée que « dictée » hors de tout choix conscient ; il fournit ainsi un exemple majeur d’écriture à processus, comme c’est aussi le cas de Claude Simon, qui en arrive à renoncer à la majuscule initiale dans l’incipit d’Histoire (Simon 1988). Parmi les réflexions génétiques que l’on doit à plusieurs écrivains (Paul Valéry, Virginia Woolf, Francis Ponge, Julien Gracq, Paul Nizon), on peut rappeler la vision d’Italo Calvino qui, dans le texte préparatoire en vue d’une « leçon américaine », définit l’acte de commencer à écrire un roman comme un « moment crucial et décisif pour l’écrivain », consistant en un « détachement de la multiplicité des possibles ».

Quant à la critique génétique, elle a, depuis ses origines, considéré l’incipitcomme un terrain d’enquête privilégié, en y consacrant une attention particulière même avant que la question ne soit largement étudiée dans le domaine de la critique, et généralisée dans les pratiques pédagogiques : en témoignent les nombreux articles cités dans la bibliographie, ainsi qu’un volume collectif, Genèses du roman contemporain. Incipit et entrée en écriture (1993).

Théor.

La question cruciale posée par la critique génétique concerne principalement « le rapport qu’entretien tout incipit avec l’archive de son invention » (Boie et Ferrer, 1993) ; or, ce rapport implique une distinction entre le commencement de l’archive (ou le début de la genèse) et l’archive du commencement (ou la genèse du début) : deux moments qui peuvent difficilement coïncider, sauf dans des cas extrêmes d’écriture à processus, dépourvus de tout avant-texte prérédactionnel.

1) L’analyse du commencement de l’archive implique un questionnement fondamental pour la critique, dans la mesure où l’origine de l’écriture reste le plus souvent inaccessible : elle est en effet liée à une conception mentale, un projet, un désir, ou peut se fonder, comme le prétendait Paul Valéry, sur des « brouillons mentaux » et des « ratures mentales ». Si la quête d’une origine conceptuelle se révèle chimérique, il est en revanche possible de chercher un document premier : « celui que le regard rétrospectif – remontant de l’œuvre finie vers les phases du commencement – peut identifier comme étant le plus ancien par rapport à telle œuvre » (Grésillon, 2001). Cette frontière reste cependant instable, notamment lorsque des documents premiers peuvent se rapporter à différents projets ou chantiers d’écriture ( ex. les notes documentaires chez Flaubert, ou les titres chez Balzac).

2) L’étude de la genèse du commencement permet, d’un point de vue théorique, d’appuyer la distinction classique entre écriture à programme et écriture à processus, dans la mesure où, dans le premier cas, le commencement est construit par les étapes génétiques qui en préparent l’apparition (projets, plans, scénarios, notations), et que dans le second cas il lance lui-même, par sa textualisation, le parcours de création. En considérant les cas particuliers, la critique a également pu analyser les multiples nuances à l’intérieur d’une telle distinction : la quête du commencement articule souvent programme et textualisation, au cours d’un travail de correction incessante (Proust) ou de déplacement structurel (Balzac) qu’une étude génétique permet de saisir.

3) Le principal apport de la critique génétique dans ce domaine, par rapport à l’étude rétrospective des variantes sur laquelle se fondent la plupart des éditions critiques d’œuvres littéraires, consiste à interroger le « travail » de l’incipit dans un parcours de création qui multiplie les seuils d’entrée en écriture. Comme le soulignent B. Boie et D. Ferrer, « la différence entre le début de l’œuvre et le commencement de l’écriture ouvre une faille entre l’espace de l’œuvre comme objet et l’espace de l’œuvre comme champ de travail – et c’est bien sûr dans cette faille, dans cet espacement, que la critique génétique trouve son lieu » (Boie-Ferrer, 1993). Or, l’étude d’une telle « faille » permet de définir plusieurs moments d’entrée en écriture qui constituent autant d’incipit génétiques. Le premier moment correspond au commencement de l’archive, évoqué plus haut. Un deuxième moment concerne, au moins dans les textes narratifs, l’entrée dans la fiction, seuil marqué par la première inscription d’un résumé de l’histoire, d’une ébauche, d’un plan ou d’un scénario, autant de « moments où la fiction est d’abord racontée sous une forme programmatique, dans lesquels une activité esthétique est travail d’œuvre en même temps qu’approche d’une fiction » (Neefs 1992) ; ce moment permet d’ailleurs une première prévision de la scène du commencement, comme c’est le cas de certaines ébauches de Zola (la bataille de lavoirs dans L’Assommoir, ou la consultation du médecin dans Une page d’amour), ou du scénario du premier chapitre de Madame Bovary, sur la vie et la formation de Charles, où un ajout marginal indique « commencer par son entrée au collège ». Un troisième moment s’ouvre au début de la phase rédactionnelle, qui peut évidemment s’amorcer par n’importe quel endroit textuel ; par conséquent, un seuil ultérieur est marqué par le surgissement de l’incipit, qui peut se situer en cours de rédaction, ou même après coup, par un ajout postérieur : Le Lys dans la vallée, de Balzac, ou le cas exemplaire de Kindheitsmuster, de Christa Wolf, étudié par L. Hay (1993). Enfin, le travail de réécriture de l’incipit constitue un cinquième et dernier moment, pouvant s’étaler même au-delà du texte imprimé, au fil d’éditions successives, ce qui montre à quel point la critique génétique permet de définir les frontières textuelles – même en ce qui concerne la question de la délimitation de l’incipitpar rapport à l’ensemble du texte –, et d’en pointer à la fois l’instabilité fondamentale.

 Quest.

Une question fondamentale, relativement peu étudiée, concerne la relation de l’incipit, dans sa multiplicité génétique, avec d’autres frontières textuelles, comme l’explicit, ou d’autres éléments ayant une fonction liminaire, notamment le titre. Cette question se complique d’ailleurs dans le cas d’ensembles textuels qui présentent des partitions intérieures (recueils de nouvelles, de récits, de poèmes), ou d’œuvres sérielles en plusieurs tomes (comme la Recherche) ; certaines études récentes montrent la pertinence génétique de ce type d’interrogation, analysant précisément l’œuvre proustienne (Mauriac Dyer, 2007).

Andrea Del Lungo

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LISTE DES CORRELATS

Dispositio, explicit, faux départ, fin, inaugural, initial, liminaire, paratexte, plan, titre.

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BIBLIOGRAPHIE

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