Le 08 mars 2014 (10h-13h)

« L’œil de Flaubert »

— Pierre-Marc de Biasi

 Dans quelle mesure écrire consiste-t-il à faire voir ? Tous les écrivains ne semblent pas doués de la même capacité effective à « rendre visible » ce qu’ils délèguent à l’imaginaire de leurs lecteurs. Chez Flaubert, cette faculté de « figurabilité » est si présente qu’il est commun de parler de la dimension « visuelle » de son écriture. A quoi tient cette prédisposition ? À une exceptionnelle capacité personnelle d’observation dont les Carnets et la Correspondance fournissent de nombreux exemples, à une curiosité sans cesse renouvelée pour la plasticité du monde et pour l’étrangeté des « choses vues ». Mais ce pouvoir du visible tient certainement plus encore à la place prépondérante que l’image comme médium occupe, chez lui, dans le processus créatif de son travail d’écrivain, depuis la rêverie initiale des premiers scénarios jusqu’à ce théâtre optique minutieusement réglé que constitue le texte définitif de l’œuvre.

Si la prose de Flaubert induit si spontanément l’évocation imagée, dans le détail du mot et de la phrase aussi bien qu’à l’échelle du texte tout entier, c’est sous l’effet d’un dispositif esthétique, d’un « style » qui combine l’originalité individuelle d’un regard et l’art de s’en absenter pour faire du lecteur le véritable sujet de ce regard. D’où le paradoxe de l’impersonnalité aux prises avec la représentation : la langue est hallucinogène et la vocation du chef-d’œuvre est de faire rêver, mais la vision subjective qui lui donne naissance ne devient art qu’au prix du travail par lequel le stupéfiant image s’arrache à sa propre fascination pour prendre la forme d’une partition verbale dont le lecteur pourra être lui-même l’interprète. On pourrait désigner cette transmission et cette efficience plastique par l’expression « l’œil de Flaubert », comme on parle, en peinture, de « l’œil » de Courbet ou de Picasso.

Vision, regard, point de vue, croyance, organe de perception, miroir de l’âme, zone érogène et même érectile, symptôme de l’émotion, instrument de calcul, espace du rêve et de l’hallucination, etc. : pour Flaubert, au sens concret comme au sens figuré, au hasard de tous les syntagmes de la langue, l’œil, les yeux, servent spontanément à parler du monde, de la vie, du corps, de la pensée. Mais c’est dans sa capacité à symboliser une sorte d’idéal de l’expérience littéraire elle-même que l’œil trouve, chez Flaubert, son expression métaphorique la plus radicale et la plus totalisante. Appelons cela « l’effet Shakespeare » :      

« Quand je lis Shakespeare je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur. Parvenu au sommet d’une de ses œuvres, il me semble que je suis sur une haute montagne. Tout disparaît et tout apparaît. On n’est plus homme. On est œil. » (à Louise Colet, 27 septembre 1846. C. 1, p.364)

Pierre-Marc de Biasi

Réécouter la séance de Pierre-Marc de Biasi : "L’œil de Flaubert"


Lieu : ÉNS, 45, rue d’Ulm 75005 Paris - Salle des Actes


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