Les additions du Cahier 49 : des liens génétiques entre la  « race des tantes » et « M. de Charlus pendant la guerre »?

—Laurence Teyssandier,

Le long exposé sur la « race des tantes » qui suit la scène de la rencontre entre Charlus et Jupien au début de Sodome et Gomorrhe est un morceau d’origine très ancienne : il a fait l’objet de plusieurs ébauches dans les brouillons dès 1909. La plus développée date de 1910-1911 et se trouve dans le Cahier 49 (folios 46 ro-62 ro). À l’opposé, l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre » est de conception tardive (il n’est évidemment pas antérieur au déclenchement du premier conflit mondial). On ne possède aucune trace de rédaction suivie du morceau avant la version finale du manuscrit au net du Temps retrouvé à partir de laquelle a été établi le texte définitif.

Loin d’entreprendre une hasardeuse reconstitution de la genèse de cet épisode fameux,nous nous proposons d’examiner les quelques additions tardives du Cahier 49, qui ont été peuexploitées jusqu’ici bien qu’elles semblent apporter des éléments nouveaux sur les interactions entre la genèse de Sodome et Gomorrhe (« La race des tantes »), et la genèse du Temps Retrouvé (la séquence de l’hôtel de Jupien) ou, pour le dire autrement, entre le thème de l’inversion et le thème de la guerre.

On trouve dans le Cahier 49 de 1910-1911 une dizaine d’additions sur l’inversion. Toutes se situent dans la seconde moitié du cahier et sont prévues pour compléter la dissertation sur les « tantes » des rectos (folios 46 ro-62 ro)1. La présence d’additions tardives dans un cahier de brouillon ancien n’a rien en soi d’exceptionnel : Proust reprend souvent des brouillons anciens pour y porter des ajouts. Ce n’est pas non plus le thème commun à ces additions – l’inversion – qui en constitue l’intérêt majeur. Leur place, enfin, n’a pas de quoi étonner : des ajouts sur l’inversion écrits en face de la dissertation sur l’inversion, rien que de très naturel.

Mais parmi ces additions, trois font explicitement référence à la guerre. Que viennent faire ces considérations sur la guerre dans le morceau de bravoure sur la « race des tantes » ? Voilà qui est beaucoup plus intrigant. Quels enseignements peut-on tirer de cette surprenante connexion ?

Une certitude : ces additions témoignent d’une reprise du Cahier 49 par Proust après 19142, ce qui est confirmé (en plus des allusions à la guerre) par l’apparition des noms de Charlus (au lieu de Gurcy) et de Jupien ainsi que par le changement de l’écriture, beaucoup plus grosse et plus lisible, caractéristique des années 1915 et au-delà, fort proche, par exemple, de celle du Cahier 74 « Babouche (s) ».

La plus courte des trois additions sur la guerre est située dans la marge d’un recto (folio 51 ro mg) :

+ Penser à faire dire à M. de Charlus pendant la guerre + : [«] Mais pensez qu’il n’y a plus de valets de pied, plus de garçons de café. Toute la sculpture masculine de Paris a disparu. C’est du vandalisme encore plus grand que la destruction des anges de Reims. Pensez que comme pe télégraphiste, j’ai vu venir, moi, me porter une dépêche… une femme ! [»]

Première remarque d’évidence : cet ajout n’a rien à voir avec la dissertation sur l’inversion qui lui fait face, puisque l’indication de régie qui l’introduit prévoit de le placer dans l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre ». Ce qui appelle une seconde remarque ou plutôt une hypothèse que viendront renforcer les deux autres additions sur la guerre du cahier : il existerait une version écrite de cet épisode au moment où la note du Cahier 49 est rédigée.

 La référence aux destructions de Reims donne un terminus a quo pour l’ajout : c’est le 19 septembre 1914 que des milliers d’obus tombèrent sur la ville, causant l’incendie de la cathédrale et, entre autres, la destruction de la statue de l’Ange au sourire du portail nord. L’addition du Cahier 49 a donc forcément été écrite après cette date. D’un autre côté, le dernier état connu de l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre » est celui du manuscrit au net du Temps retrouvé3 dont la rédaction principale est située autour de 1917 par Kazuyoshi Yoshikawa4. Cela revient à dire que l’étape intermédiaire de la genèse du morceau (dont les ajouts sur la guerre du Cahier 49 nous semblent permettre de postuler l’existence) se situerait, en adoptant une fourchette large, entre 1914 et 1917.

Toutefois, la date de 1914 est sans doute trop précoce : il faut tenir compte du fait que la note de régie du Cahier 49 et l’addition qu’elle introduit (folio 51 ro mg) n’ont sans doute pas été rédigées tout de suite après la rédaction intermédiaire de l’épisode de la guerre (dont nous supposons l’existence dans un autre cahier qui ne nous serait pas parvenu). En effet, si l’addition du Cahier 49 avait été écrite en même temps que l’épisode lui-même, elle se trouverait dans le même cahier et non dans le Cahier 49 de 1910-1911 qui fait partie du roman de 1912 et n’a initialement – et pour cause – aucun rapport avec la guerre. Second indice allant dans le même sens : si la raréfaction de la population masculine à Paris se fait sentir si nettement (au grand désappointement de M. de Charlus), c’est que cette population a massivement rejoint le front et qu’on n’en est plus au début des hostilités.  

Il nous semble donc qu’on serait autorisé à repousser la date de 1914 et à envisager une datation plus tardive ; malheureusement, les preuves manquent.

Les deux autres additions tardives du Cahier 49 ont trait à l’hôtel de Jupien. Elles débordent sur deux paperoles. Détail d’importance : ce sont les deux seules paperoles du cahier. Il s’agit manifestement d’appendices greffés à l’époque de la relecture. La première paperole, collée au bas du folio 49 vo, a été foliotée « 50 ro » par la BnF ; la seconde, collée en haut du recto suivant, a été foliotée 51 ro5. Pour simplifier, nous les appellerons « paperoles ». Elles entérinent d’abord le choix du nom de Jupien adopté dans la dactylographie du Côté de Guermantes I (ou suite dactylographiée du Temps perdu6) au printemps de 1913(NAF 16736)et marquent ainsi une des premières sinon la première apparition de ce nom dans un cahier de brouillon (après Borniche dans le Cahier 51 et dans les cahiers « Guermantes », et Joliot dans le Cahier 50). Ensuite, la référence précise à l’hôtel de Jupien suggère que ces ajouts sont prévus pour Le Temps retrouvé : on se trouverait par conséquent face à un des premiers témoignages qu’il nous reste de l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre ». Conséquence évidente (dont l’addition marginale du folio 51 ro avait donné un premier exemple) : si les additions tardives du Cahier 49 traitent toutes sans exception de l’inversion, elles ne sont pas toutes pour autant destinéesà « la race des tantes ».

C’est vraisemblablement en relisant la dissertation sur les « tantes » de 1910-1911 que Proust écrit ces trois compléments sur la guerre. La destination de deux d’entre eux se révèle incertaine : des hésitations quant à la localisation du contenu se font jour au cours même de la rédaction des deux paperoles, révélant des connexions inattendues entre « la race des tantes » et la séquence dans l’hôtel de Jupien.

C’est particulièrement net pour la seconde des deux7 (folio 51 vo, puis paperole foliotée « 51 ro » par la BnF) qui traite de la liberté que l’éducation confère aux grands seigneurs invertis par rapport aux bourgeois dans la fréquentation du vice. Elle est encadrée par deux notes de régie presque contradictoires. La première, au début du morceau, indique :

+ Ajouter à cela dans l’énumération sur les tantes. Capitalissime + 

Mais la fin de la paperole contient la restriction suivante (il a été question de diplomate et de financier) :

+Il vaudra peut-être mieux mettre le diplomate, le financier, le chef, etc dans la partie où Charlus va chez Jupien et demandera des nouvelles de la guerre. Ce sera le mieux. Le début peut rester là. +

Il ressort de ces indications (« dans la partie… ») deux éléments significatifs : premièrement, le morceau sur l’hôtel de Jupien est en voie d’élaboration ou même peut-être rédigé puisque Proust envisage d’y ajouter une partie du complément qu’il est en train d’écrire. Deuxièmement, l’écrivain ne sait pas encore s’il placera ces compléments – en partie ou en totalité – dans Sodome et Gomorrhe ou dans Le Temps retrouvé.

La première paperole8 (folio 49 vo, paperole de 49 vo foliotée « 50 ro » et 49 vo mg) développe une réflexion sur le décalage entre les qualités d’intelligence et de cœur d’un individu et sa moralité à propos de la conduite et de l’activité de Jupien pendant la guerre (autrement dit son « métier » de tenancier d’un bordel). Elle est elle aussi délimitée par deux notes de régie. La première introduit l’ajout :

+ À ajouter encore (capitalissime) < cela permettra d’avoir un Jupien complet original, un peu comme le Jérôme Coignard (Bretaux je ne sais plus le nom de rom[an]* Les dieux ont soif9 > au papier collé en face10. Mais ce sera pour Jupien là où je dis qu’il tient une maison11 +.

« Là où je dis qu’il tient une maison » : cette dernière indication semble bien faire allusion à un cahier où l’épisode de l’hôtel de Jupien serait déjà au moins esquissé. Proust est en effet coutumier de ce type de formulation vague pour renvoyer à un cahier de brouillon qu’il n’a pas sous les yeux.

La seconde note de régie, beaucoup plus longue, et à certains égards beaucoup moins claire, vient en conclusion du développement :

+ Tout ce que M. de Charlus raconte chez les Verdurin sur les enfants de chœur etc. pourra peut-être être mis dans la bouche de Jupien (qui aura des livres curieux : Sésame mais pas de lys) dans la discipline de la maison. Mais dire que son métier l’avait avili car au début il n’aurait jamais cru constituer un pendemonium [sic] où homme enchaîné etc. (penser à chevaux à l’embusqué). Cet avilissement peut être parallèle à celui de Charlus qui devient peu à peu un de ces gens comme dans Saint-Simon (le prince d’Harcourt) etc. qui vivent obscurément dans la débauche +.

L’allusion à M. de Charlus parlant chez les Verdurin des enfants de chœur fait très probablement référence aux folios 32 vo-37 vo du Cahier 47 : on y trouve en effet, dans la première ébauche connue de la conversation sur l’homosexualité entre M. de Charlus et Brichot, l’anecdote des enfants de chœur12 qui a été écartée de la version finale du manuscrit au net de La Prisonnière13 :

Il y Je m’amuse14 souvent à me rendre compte, en curieux < bien >
désintéressé de ce qui se passe dans mon quartier. Dans une rue voisine de la mienne il y a un établissement de bains et les gens qui y fréqu vont pour se laver sont les moins nombreux […].

Le Cahier 47 a été rédigé en 1911. L’addition de verso sur les enfants de chœur est postérieure au reste du cahier mais sa datation précise est difficile à établir. La présence des noms de Charlus et de Brichot la situerait au plus tôt dans la deuxième moitié de l’année 1913.La mention de « l’établissement de bains » fait penser à celui que posséda Albert Le Cuziat dont Proust fit la connaissance en 1911. Après avoir servi comme valet de chambre, Albert Le Cuziat s’établit à son compte et commença par tenir un hôtel près de la Bourse. Il y était déjà à l’époque où Céleste Albaret commença à travailler pour Proust, en octobre-novembre 1913. Puis il tint dans le quartier de la Madeleine, rue Godot-de-Mauroy, une maison de bains – vraisemblablement celle dont parle Charlus dans le Cahier 47. Il ouvrit enfin une maison de passe au 11, rue de l’Arcade, en 1917. Ces deux derniers établissements étaient de façon notoire des lieux de prostitution pour homosexuels. Un rapport de police de 1918 dont nous aurons à reparler apporte la preuve que Proust fréquenta l’hôtel Marigny du 11, rue de l’Arcade cette année-là. D’après ces données, l’addition du Cahier 47 sur l’établissement de bains pourrait donc dater de la fin de l’année 1913 ou bien de l’année 1914. Elle a en tout casété écrite avantl’indication de régie du Cahier 49 qui y renvoie(« + Tout ce que M. de Charlus raconte chez les Verdurin sur les enfants de chœur etc. pourra peut-être être mis dans la bouche de Jupien […] + »). À ce moment-là, l’écrivain n’a pas encore renoncé à utiliser l’anecdote du Cahier 47 : il envisage de la retirer à M. de Charlus – et donc à la conversation sur l’homosexualité de La Prisonnière – pour la transférer à Jupien dans la séquence de la maison de passe du Temps retrouvé, ce que confirme l’ensemble des allusions suivantes : « Sésame mais pas de lys » d’abord. La célèbre formule de Jupien citée dans la paperole du Cahier 49 est reprise dans la rédaction principale du manuscrit au net du Temps retrouvé15 avant la fin de la guerre, en 1917 approximativement, comme nous l’avons déjà indiqué. L’« homme enchaîné16 » ensuite, qui ne peut guère être que M. de Charlus sur son lit de fer ; l’idée originale d’établir un parallèle entre « l’avilissement de Jupien » devenu tenancier d’une maison de prostitution et celui de M. de Charlus ; et enfin le rapprochement – introduit plus tardivement dans le manuscrit au net, au stade des additions –entre M. de Charlus et certains grands seigneurs débauchés cités par Saint-Simon.

Nous sommes donc replacés devant notre hypothèse de départ : les trois notes sur la guerre du Cahier 49 donnent à penser qu’une version de la séquence de « l’hôtel de Jupien » antérieure à celle du manuscrit au net existait déjà, probablement écrite après 1914 et avant 1917.

Y a-t-il moyen de resserrer la fourchette ? La date de 1917 constitue le terme au-delà duquel cette version intermédiaire hypothétique ne saurait avoir été rédigée puisqu’elle précède nécessairement l’étape génétique de la rédaction de l’épisode dans le manuscrit au net : en bonne logique, elle doit donc avoir été écrite un peu avant, ce qui vaut aussi pour les compléments à cette étape intermédiaire notés dans le Cahier 49.

À l’autre extrémité de la chaîne, un faisceau de présomptions, à défaut de preuves, semblefaire pencher la balance du côté d’une datation sensiblement postérieure à 1914 des additions sur la guerre du Cahier 49. Parmi elles, rappelons la raréfaction de la population masculine parisienne dénoncée par M. de Charlus dans l’addition marginale du folio 51 ro. Autre indice qui, curieusement,n’est pas sans rappeler le précédent et se trouve au début de l’addition du folio 49 vo, juste après la note de régie citée plus haut sur « un Jupien complet original » à la manière du Jérôme Coignard d’Anatole France :

En somme Jupien tenait une maison exerçait maintenant un métier qui pouvait lui faire faire de la prison, d’autant plus qu’avec la guerre il fut comme il dit obligé de faire appel à de plus jeunes classes qui n’avaient pas dix-huit ans) et pourtant il était plus intelligent, plus lettré, plus sensible, plus honnête [que] la moyenne des gens.

Un dernier indice, extrait du même fragment, repose sur l’emploi du nom de Charlus comme nom commun pour désigner les hommes de sa catégorie, à savoir les invertis :

Jupien avait remarqué que les Charlus sont en général supérieurs aux Guermantes. Il ne voyait aucun mal à satisfaire leurs goûts qui d’ailleurs étaient les siens et à faire ainsi gagner leur vie à de jeunes apaches qu’il jugeait au reste de meilleur cœur que bien des gens plus rangés.

Cette utilisation du nom de Charlus comme nom commun est à notre connaissance relativement tardive (elle n’apparaît pas avant 1915-1916) et en tout cas postérieure au début de la guerre. Toutefois, ce ne sont là que des indices.

On dispose heureusement d’un élément matériel de preuve : le filigrane du papier qui a été utilisé pour les deux paperoles sur la guerre17. Outre que ce sont les uniques paperoles du Cahier 49, elles ont toutes deux été écrites sur le même papier filigrané « PAPIER DES DEUX MONDES ». Or ce « PAPIER DES DEUX MONDES » n’est employé que dans la correspondance et dans les paperoles des manuscrits. Il ne semble pas avoir été utilisé avant l’année 1915 et il est également attesté en 1916 dans la correspondance. Si cette donnée matérielle ne permet pas de déterminer la date exacte des additions sur la guerre du Cahier 49, elle permet de resserrer la fourchette aux années 1915-1916.

La lettre à Gaston Gallimard du 12 mai 191618 vient apporter au dossier de nouveaux éléments sur les deux thématiques de la guerre et de l’inversion. Proust y précise en effet à son futur éditeur que les conversations stratégiques de Doncières entre Saint-Loup et ses amis officiers « (tout cela écrit bien entendu quand je ne me doutais pas qu’il y aurait la guerre, aussi bien que les conversations de Françoise sur la guerre dans le premier volume) » l’ont « amené à faire à la fin du livre un raccord, à introduire non pas la guerre même mais quelques-uns de ses épisodes, et M. de Charlus trouve d’ailleurs son compte dans ce Paris bigarré de militaires comme une ville de Carpaccio19. […] ». Il a été démontré que Proust n’était pas entièrement de bonne foi et qu’en réalité, c’était l’inverse qui s’était produit : au printemps 1916, date à laquelle il rédige cette lettre, il a déjà esquissé une première ébauche de l’épisode consacré à Paris pendant la guerre. C’est cette addition considérable qui le conduit à insérer dans les précédents volumes, pendant la guerre – et non avant comme il l’écrit – des préparations à cet épisode, parmi lesquelles les conversations stratégiques de Doncières20 inspirées d’articles de Henry Bidou dans le Journal des Débats21. L’élément essentiel à noter pour notre propos, c’est que la conception de « M. de Charlus pendant la guerre » serait antérieure à mai 1916. Cette date concorde avecnotre hypothèse de datation pour les additions isolées du Cahier 49 sur la guerre, datation que l’examen codicologique ne permet guère de mettre en doute, soit vers 1915-1916.

Mais un obstacle se dresse : de l’avis de la plupart des spécialistes, l’hôtel Marigny de la rue de l’Arcade  fut ouvert par Albert Le Cuziat en 1917. Or c’est lui qui servit de modèle à la maison de passe de Jupien. À vrai dire, la date de l’ouverture de cet établissement est toujours avancée sans justification comme si elle allait de soi, mais cette absence regrettable n’autorise pas pour autant à l’avancer aux années 1915-1916. Quant au rapport de police mis au jour par Laure Murat22, qui mentionne le nom de Proust et prouve ainsi la présence de l’écrivain dans l’hôtel de la rue des Arcades la nuit du 11 au 12 janvier 1918, il ne nous est malheureusement d’aucun secours pour éclaircir ce point, malgré son évident intérêt : en 1918, l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre » était déjà rédigé depuis des mois dans le manuscrit au net du Temps retrouvé dont la rédaction principale est datée, rappelons-le, de l’année 1917. Lina Lachgar23, qui cite intégralement le rapport de police de 1918 et donne une note biographique détaillée sur Le Cuziat, est la seule à faire remonter à l’année 1916 l’ouverture de la rue des Arcades. Elle s’appuie certainement sur le témoignage de Céleste Albaret selon laquelle Albert Le Cuziat ouvrit « vers 1915 ou en 1916, une sorte de maison de passe pour hommes dans un petit hôtel particulier, rue de l’Arcade »24. Les souvenirs de Céleste ne sauraient à eux seuls tenir lieu de preuve mais – ce qui leur donne ici beaucoup de poids – ils vont dans le même sens que l’analyse codicologique du « PAPIER DES DEUX MONDES » qui, elle, nous semble apporter un argument décisif difficilement contestable. Que conclure ?

La date de 1915-1916 que nous proposons pour les additions du Cahier 49 et pour la conception de M. de Charlus pendant la guerre, antérieurement donc à la version finale du manuscrit au net rédigée en 1917, nous semble devoir être retenue. Mais il faut alors en tirer toutes les conséquences : si l’hôtel de la rue des Arcades est bien le seul et unique modèle de la maison de passe de Jupien – ce que nous n’avons aucun motif de remettre en question – il faut admettre que c’est Céleste qui a raison et que l’ouverture de l’établissement est antérieure à 1917. En effet, il ne fait guère de doute pour les biographes que Proust s’est rendu plusieurs fois rue des Arcades : de toute évidence avant la fameuse descente de police de janvier 1918 qui donna vraisemblablement un coup d’arrêt à ces expéditions nocturnes « à la Charlus », vers 1915 ou 1916 donc.

Pourquoi le Cahier 49 ?

Reste à expliquer la présence dans un cahier de brouillon de 1910-1911 consacré principalement à la révélation de l’homosexualité de Charlus et à l’exposé sur les « tantes », de ces ajouts pour l’épisode sur la guerre. C’est encore la lettre à Gaston Gallimard de mai 1916 qui fournit un élément de réponse : Proust y mentionne en effet pour la première fois le titre d’un volume qu’il appelle Sodome et Gomorrhe. Comme dans le cas de « M. de Charlus pendant la guerre », la conception – ici du volume, là de l’épisode – a précédé l’attribution du titre annoncé à l’éditeur. Le Cahier 49 est, nous l’avons vu, largement consacré à Sodome. Il ne serait donc pas étonnant que Proust, occupé à l’élaboration de Sodome et Gomorrhe, ait relu la dissertation sur les tantes de 1910-1911 dans le Cahier 49 et y ait porté des corrections et des additions. Travaillant dans le même temps à l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre » comme le montre la lettre à Gallimard où il informe l’éditeur de l’état d’avancement de l’œuvre, il aurait ajouté sur le cahier qu’il était en train de relire les fragments additionnels sur la guerre.

L’examen des additions du Cahier 49 permet donc, semble-t-il, de poser l’existence de liens génétiques qui étaient jusqu’alors passés inaperçus entre deux thèmes capitaux de la Recherche : l’homosexualité et la guerre.

Les relations entre l’épisode de Charlus pendant la guerre du Temps retrouvé et la dissertation sur les « tantes » de Sodome et Gomorrhe sont corroborées par les incertitudes qui pèsent, dans le Cahier 49, sur la répartition de la nouvelle matière romanesque entre ces deux morceaux : les ajouts tardifs sur la guerre resteront-ils dans « l’énumération sur les tantes » ou migreront-ils dans le morceau sur l’hôtel de Jupien ? Cette question montre combien les thématiques de l’inversion et de la guerre sont liées dans l’esprit de Proust, à quel point elles interagissent génétiquement et chronologiquement et se nourrissent mutuellement pour se développer au cours de la guerre et au-delà dans les proportions que l’on sait.

La mise en regard des différentes pièces du dossier – les additions tardives du Cahier 49 et le filigrane « PAPIER DES DEUX MONDES » utilisé pour les deux paperoles de ce même cahier d’une part ; la correspondance (la lettre à Gallimard de mai 1916) et les données biographiques (la maison de passe tenue par Le Cuziat) d’autre part, semblent bien rejoindre nos premières hypothèses qu’elles permettent de préciser : les ajouts du Cahier 49 sur la guerre se situeraient entre 1915 et 1916. Ce qui revient à dire qu’une première rédaction de l’épisode de « M. de Charlus pendant la guerre » esquissée autour de 1915-1916 a sans doute existé avant celle du manuscrit au net. Elle serait contemporaine de la relecture de « la race des tantes » dans le Cahier 49 : la genèse de « M. de Charlus pendant la guerre » et celle de Sodome et Gomorrhe interfèrent.

Notes

1  Cahier 49, folios 46 ro-62 ro. Pour une transcription partielle, voir RTP, III, Esquisse IV, p. 946 et p. 949-956.

2  Le fait est signalé par A. Compagnon, RTP, III, Notice de Sodome et Gomorrhe, p. 1216.

3  Manuscrit au net du Temps retrouvé, Cahier XVII, NAF 16724, fos 39 ro-58 ro et Cahier XVIII, NAF 16725, fos 1 ro-67 ro.

4  Kazuyoshi Yoshikawa, « Études sur la genèse de La Prisonnière d’après des brouillons inédits », thèse de doctorat, Université La Sorbonne-Paris IV, 1976, 2 volumes, t. I, p. 14, note 2.

5  Elles ont toutes deux été transcrites dans RTP, III, Esquisse IV, p. 952-953 pour la première et p. 951-952 pour la seconde.

6  Dactylographie NAF 16736, qui correspond au Côté de Guermantes I. Les 25 premiers folios datent du milieu de 1912, les folios 26 ro-311 ro du printemps de 1913. À partir du folio 26 ro, le nom de « Borniche » est corrigé à la main en « Jupien ».

7  Cahier 49, folio 51 vo puis paperole foliotée « 51 ro » par la BnF.

8  Ibid., folio 49 vo, paperole de 49 vo foliotée « 50 ro » et 49 vo mg. Voir la transcription complète dans notre thèse, « La genèse de Charlus dans les brouillons de Marcel Proust », thèse de doctorat, Université de Paris IV Sorbonne, 2009, 2 volumes, t. II, p 82-84. Le fragment est également transcrit dans RTP, III, Esquisse IV, p. 952-953 ainsi que dans RTP, IV, Esquisse XX, p. 787-788.

9  Proust renvoie à deux romans d’Anatole France : Les Opinions de M. Jérôme Coignard (1893) et Les Dieux ont soif (1912). Comme il est précisé dans RTP, IV, Esquisse XX, note 2, p. 1383, Brotteaux des Ilettes (et non « Bretaux ») assiste en spectateur à la terreur avant de mourir sur l’échafaud.

10  Proust désigne ainsi la paperole du folio 49 vo foliotée « 50 ro » par la BnF.

11  Ibid., folio 49 vo.

12  Cahier 47, folio 33 vo.

13  Elle n’apparaît pas dans la conversation sur l’homosexualité qui occupe la fin du Cahier X, NAF 16717, (folios 65 ro-68 ro) et le début du Cahier XI, NAF 16718 (folios 1 ro-20 ro).

14  C’est évidemment M. de Charlus qui parle. K. Yoshikawa a donné la première transcription des folios 32 vo-37 vo, thèse citée, tome II, p. 50-56.

15  Cahier XVIII, NAF 16725, folios 57 ro-58 ro.

16  Le journal de Clémenceau, L’Homme libre, prend le nouveau titre de L’Homme enchaîné pendant la guerre pour dénoncer les excès de la censure. C’est  par allusion à ce titre que M. de Charlus a été surnommé dans la maison de Jupien « l’homme enchaîné », RTP, IV, p. 400 et note 1 de la p. 311.

17  Nous devons ces précieux renseignements à Pyra Wise de l’ITEM-CNRS, qui a répertorié et daté les emplois du filigrane « PAPIER DES DEUX MONDES » dans la correspondance et dans les manuscrits, et qui a eu la grande gentillesse de nous communiquer les résultats de son travail.  

18  Corr., t. XV, p. 129-133, lettre à Gaston Gallimard du 12 mai 1916.

19  Ibid., p. 132. La lettre de décembre 1919 à Rosny Aîné précise la genèse de cette partie de l’œuvre : « Quand Swann a paru en 1913, non seulement À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Le Côté de Guermantes et Le Temps retrouvé étaient écrits mais même une partie importante de Sodome et Gomorrhe. Mais pendant la guerre (sans rien toucher à la fin du livre, Le Temps retrouvé), j’ai ajouté quelque chose sur la guerre qui convenait bien pour le caractère de M. de Charlus », Corr., t. XVIII, p. 546, lettre à Rosny Aîné, peu avant le 23 décembre 1919.

20  Celles-ci apparaissent, sous forme d’additions, dans les épreuves Grasset du Côté de Guermantes : Proust y apporte des corrections et des ajouts jusqu’en 1919-1920 pour CG I dont la publication a lieu en août 1920. Nous renvoyons pour plus de détails à la notice du Côté de Guermantes I de Thierry Laget, RTP, t. II, p. 1508-1509.

21  De 1916 et de 1917.

22  Laure Murat, « Proust, Marcel, 46 ans, rentier » in La Revue Littéraire, Éditions Léo Scheer, 2005, 2ème année, no14, p. 82-93.

23  Lina Lachgar, Vous Marcel Proust, Journal imaginaire de Céleste Albaret, Éditions de  La Différence, 2007.

24  Céleste Albaret, Monsieur Proust, Robert Laffont, 1973, p. 235-236.

Pour citer cette page

Laurence Teyssandier, «Les additions du Cahier 49 : des liens génétiques entre la  « race des tantes » et « M. de Charlus pendant la guerre »?», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 17 juin 2011
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=577686.

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