Dictionnaire de critique génétique

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Préfiguration de l’ouvrage préparé par l’ITEM sous la direction de Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg Pierrot, à paraître aux éditions du CNRS.
Attention, ceci est une version très partielle. Elle sera périodiquement mise à jour, améliorée et complétée au fur et à mesure de l’achèvement des définitions.

Pour citer ces définitions, utiliser la forme suivante :
Article « XXX » préfiguration en ligne du Dictionnaire de critique génétique de l’ITEM, version du 21 décembre 2010.
Bibliographie des ouvrages cités dans les définitions (télécharger le document (.doc))

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THÉMATIQUE

All. Thematik(sens 1), Thematologie(sens 2) ; Angl. Thematics ; Ar. ; Chin. ; Esp. Temática ; Ital. Tematica ; Jap. ; Port. Temática ; Rus. ?
• Ensemble des thèmes présents dans une œuvre, un genre ou une tradition littéraire.
• Étude de la signification des thèmes récurrents d’une œuvre littéraire.
Hist.Les études littéraires ont longtemps privilégié l’étude de thèmes universels, explicites et abstraits transmis par la tradition, les topoi. La « critique thématique », qui s’est développée dans les années 1950, dans le prolongement des travaux de Bachelard, privilégie les thèmes personnels, implicites et concrets propres à une œuvre littéraire, envisagée de façon synchronique dans sa globalité. De ce fait, elle n’a été intégrée qu’assez tardivement aux études génétiques, qui privilégient la diachronie.
Théor.S’il est un aspect du texte qui devrait échapper aux aléas de la genèse, c’est bien sa thématique. Soit qu’on l’entende au sens habituel du terme, comme l’ensemble des thèmes qu’un auteur se propose d’aborder, et qui, extérieurs à l’œuvre, n’ont pas de raison d’être affectés par son devenir (→ sujet) ; soit qu’on l’envisage, à la façon de la « critique thématique », comme une constellation de signifiés récurrents qui expriment la relation affective de l’écrivain au monde sensible (→ phénoménologie) : il s’agit alors de données d’ordre préconscient, relevant des couches profondes d’un imaginaire, et qui se manifestent d’une œuvre à l’autre avec une remarquable constance. C’est le cas par exemple du motif du « dormeur éveillé » qui traverse toute l’œuvre de Proust, depuis les brouillons du Contre Sainte-Beuvejusqu’aux cahiers du Temps retrouvé ; ou de la figure du « bâtard » qui traverse celle de Maupassant.
Mais il n’est pas rare que l’étude des différents états d’un texte fasse apparaître de profondes altérations thématiques. Ainsi, la « figue (sèche) » dont Ponge célèbre les vertus était, dans les premières versions du poème, « molle » et « fraîche ». Lorsque nous lisons dans Gravitations que « L’univers même s’établit/Sur des colonnes étonnées », cette image entre en résonance avec le titre et avec d’autres poèmes du recueil de Supervielle pour imposer une vision stable et ordonnée du cosmos. Or les premières formulations de ces deux vers étaient tout autres ; on lit par exemple dans le manuscrit que « L’univers est un lacis/Plein de présences vagabondes ». Des variations d’une telle amplitude semblent invalider l’hypothèse d’une structure stable et autonome de l’imaginaire, inaccessible aux accidents de l’écriture.
En fait, l’élaboration du thème et celle du texte semblent souvent aller de pair. L’objet ne prend forme qu’à travers sa formulation. La figue de Ponge n’acquiert toute sa consistance qu’en devenant « une figue de paroles », « tassée » dans une « prose compacte » : « La figue durcit à mesure que vieillit, se racornit, se polit le poème » (Debray Genette 1977). De même l’image d’un monde ordonné ne s’impose à Supervielle qu’à partir du moment où son écriture, renonçant au « lacis » des ratures et aux « vagabondages » dans les marges du manuscrit, se range en une colonne d’octosyllabes soigneusement alignés en vue de l’impression du poème.
Le thème n’est donc pas toujours une donnée préalable ni immuable ; il ne prend souvent forme que dans l’acte même de l’écriture. Et la thématique d’un écrivain n’est ni stable ni simple. Elle varie non seulement au cours des différentes étapes de sa production, mais en fonction des exigences propres à chaque œuvre, et à chaque stade de son élaboration. Elle est animée de tensions et de contradictions que les avant-textes font souvent apparaître beaucoup plus nettement que la version finale, plus soucieuse de cohérence.
Cette instabilité est notamment caractéristique des thèmes privilégiés par la critique thématique : d’ordre préconscient, ils sont sensibles aussi bien à l’influence des motivations inconscientes qu’à celle de déterminations plus conscientes, comme les choix stylistiques ou philosophiques de l’auteur. La génétique doit donc être particulièrement attentive à l’évolution de ces thèmes, situés à mi-chemin entre esthétique et fantasmatique, qui sont comme des lieux de rencontre entre les différentes forces, conscientes, préconscientes et inconscientes, qui concourent à l’élaboration du texte. Elle peut être aidée par la critique thématique, à condition que celle-ci s’adapte au nouveau champ de recherche que lui ouvre la genèse. Alors qu’elle travaille habituellement en synchronie, elle doit devenir elle-même « évolutive » ou « générative », afin d’intégrer la diachronie du texte et de l’œuvre.
(Michel Collot)

→ PHÉNOMÉNOLOGIE, SUJET (d'une oeuvre), THÈME


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