Dictionnaire de critique génétique

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Préfiguration de l’ouvrage préparé par l’ITEM sous la direction de Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg Pierrot, à paraître aux éditions du CNRS.
Attention, ceci est une version très partielle. Elle sera périodiquement mise à jour, améliorée et complétée au fur et à mesure de l’achèvement des définitions.

Pour citer ces définitions, utiliser la forme suivante :
Article « XXX » préfiguration en ligne du Dictionnaire de critique génétique de l’ITEM, version du 21 décembre 2010.
Bibliographie des ouvrages cités dans les définitions (télécharger le document (.doc))

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TEMPS

 All. : Zeit; Angl. : tense ; Ar. ; Chin. ? ; Esp. : tiempo  ; Ital. : tempo ; Jap. ? ; Port. ; Rus. ?.
On appelle « temps » la forme fléchie que prend un verbe selon les paradigmes grammaticaux de la conjugaison. Parce que le terme est polysémique (il peut aussi désigner laligne chronologique sur laquelle se succèdent les événements et les états) et parce que la flexion verbale apporte des informations qui ne sont pas seulement temporelles (mais également aspectuelles, modales, diathétiques et personnelles), certains linguistes préfèrent, à la suite de Damourette et Pichon, parler de « tiroir verbal » pour désigner les catégories de la conjugaison. Loin de limiter son intérêt aux variations ponctuelles ou tardives dans le choix d’un temps, la critique génétique a posé la question d’une possible valeur spécifique de certains tiroirs dans les manuscrits notamment littéraires.
Hist. Bien que des variations sur les temps verbaux s’observent dans tout type de manuscrits, quel que soit le genre littéraire et discursif concerné (on connaît par exemple une version au passé et une version au présent d’un même poème en prose d’Alphabetde Valéry), c’est pour l’étude des brouillons narratifs que l’analyse génétique s’est le plus souvent intéressée au jeu sur les tiroirs verbaux, concentrant tout particulièrement son attention sur les emplois du présent.
Théor. La plus grande partie des indications de régie que l’on trouve dans les manuscrits, narratifs ou non, ont une valeur prospective : elles valent consigne d’un travail à effectuer à une étape ultérieure de la rédaction. Les formes verbales convoquées sont très généralement l’infinitif (« Trouver une transposition du voyage dans la Forêt noire », G. Bataille), éventuellement le futur (« L’intérêt sera porté sur le jeune homme », Flaubert) ou le présent (« Là un drame pour finir. Je fais mourir Gervaise tragiquement », Zola), voire, mais plus rarement, une construction à valeur injonctive (« Il faudrait trouver quelque chose de très original entre ces deux meurtres », Zola). Il n’est pas toujours aisé, dans les premiers stades rédactionnels des manuscrits narratifs, de faire le départ entre ce qui ressortit encore à la régie et ce qui est déjà rédactionnel : « On cache la mort de la mère à sa petite fille » (Flaubert) peut valoir prévision d’un épisode à rédiger ou/et en constituer une première version.
Au stade premier des scénarios narratifs (ce qui ne vaut donc pas pour les auteurs qui rédigent sans passer par cette étape), le tiroir verbal le mieux représenté est le présent, dont l’emploi ne préjuge pas des tiroirs qui apparaîtront au stade final du texte. En cet emploi, ce tiroir est d’ailleurs parfois appelé « présent de scénario » (Herschberg Pierrot 2005 : 158-160), voire « présent génétique » (Gerbe 2009) : d’un point de vue modal, il maintient le procès dans une virtualité d’ordre « fictionnel » (voir Philippe 2005 : 82-83). Par certaines caractéristiques (notamment aspectuelles), son fonctionnement l’apparente au présent de narration, mais il s’observe dans des manuscrits rédigés dans des langues où – comme l’anglais et à la différence du français — l’utilisation narrative du présent est bien plus rare et plus contrainte : à l’étape scénarique, les manuscrits de Henry James, par exemple, ne connaissent pas d’autres temps (voir Weinrich 1973 : 40).
Aux premiers stades rédactionnels, ce présent « scénarique » s’accompagne souvent de diverses caractéristiques syntaxiques, comme l’absence de mots grammaticaux, l’effacement du sujet, la sous-détermination nominale… (la sous-spécification temporelle fait que l’on préfère parfois, à ce stade, l’emploi de tours non verbaux : « Coups de brise levant la poussière », Flaubert). Est ici simplement construit un « prototype » d’événement ; le présent y neutralise les oppositions aspectuelles qui pourront apparaître lors du passage aux tiroirs du passé : le cas échéant, les éléments de la ligne strictement narrative (« premier plan ») seront alors exprimés au passé simple, les autres à l’imparfait (« arrière plan »). La textualisation inclut en effet une chronologisation : souvent très vague dans les premiers stades rédactionnels, l’organisation et l’expression temporelles des événements et des états doivent être stabilisées. Le passage à une rédaction au passé permettra aussi de faire apparaître des repères de prise en charge énonciative (discours indirect libre, point de vue…), que la trop grande plasticité du présent n’établit pas, ou qui n’ont pas vocation à être établis au stade strictement « scénarique » du texte. De tels changements de temps peuvent se faire de façon progressive : à des stades rédactionnels intermédiaires, Flaubert peut, par exemple, transformer massivement des présents en imparfaits sans modifier certains verbes qui passeront plus tard au passé simple (Grésillon 1992 : 11). Il peut arriver, bien sûr, qu’au stade ultime de la mise au point du texte, le présent vienne ponctuellement se substituer à un passé ; l’opération relève alors d’une tout autre analyse, puisqu’il s’agit d’un choix stylistique local : « Madame Vauquer née de Conflans est une vieille femme » (Balzac ; tous les exemples de cette notice sont empruntés à Gerbe 2009).
Quest.
• L’étude des tiroirs verbaux a-t-elle une pertinence pour l’analyse de la genèse des textes d’idées, dans la mesure ou ceux-ci sont, dans l’immense majorité des cas, appelés à être au présent à tous les stades de la rédaction ? Peut-on, sur la base d’autres indices (comme ceux que nous avons mentionnés : ellipse du sujet, absence des mots grammaticaux…), avancer que le présent des premiers stades rédactionnels n’a pas la même valeur que celui du stade final ?
• Les manuscrits des récits appelés d’emblée à recevoir une rédaction définitive au présent, comme c’est souvent le cas au xxe s., font-ils apparaître un travail de chronologisation différent de celui des textes devant recevoir une rédaction finale au passé ? Ce travail s’observe-t-il alors, par exemple, dans l’apparition et la modification des repères temporels adverbiaux (circonstanciels et autres) aux différents stades du manuscrit ?
(Gilles Philippe)

→ ANTICIPATION, DESCRIPTION, DIEGÈSE, RÉCIT, SCÉNARIO, SCÉNARIQUE, STYLE NOMINAL


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