Dictionnaire de critique génétique

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Préfiguration de l’ouvrage préparé par l’ITEM sous la direction de Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg Pierrot, à paraître aux éditions du CNRS.
Attention, ceci est une version très partielle. Elle sera périodiquement mise à jour, améliorée et complétée au fur et à mesure de l’achèvement des définitions.

Pour citer ces définitions, utiliser la forme suivante :
Article « XXX » préfiguration en ligne du Dictionnaire de critique génétique de l’ITEM, version du 21 décembre 2010.
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AVANT-TEXTE

All. Avant-texte ; en angl. parfois traduit par pre-text ou foretext, mais on choisit généralement de laisser en français ce terme spécifique de la critique génétique ; Ar. ? ; Esp. ? ; It. ? ; Jap. ? ; Port. Antetexto ; Rus. Авантекст
• Reconstruction critique de ce qui a précédé un texte.
• L’ensemble virtuel des documents de genèse d’une œuvre ou d’un projet d’œuvre.
• Dans un sens plus spécialisé, le dossier de genèse une fois qu’il a été classé chronologiquement et transcrit.
Usage fréquent mais critiquable : un document de genèse. Exemple : « on vient de retrouver un avant-texte oublié de X ». Parfois utilisé pour éviter le terme de manuscrit, par souci de variation stylistique ou pour désigner un document qui n’est pas écrit à la main.

Hist
. Ce terme distinctif de la critique génétique a été introduit par J. Bellemin-Noël en 1972 dans son ouvrage fondateur : Le Texte et l’avant-texte : Les brouillons d’un poème de Milosz. Il y est défini comme : « l’ensemble constitué par les brouillons, les manuscrits, les épreuves, les “variantes”, vu sous l’angle de ce qui précède matériellement un ouvrage quand celui-ci est traité comme un texte, et qui peut faire système avec lui » (p. 15). Il apparaît d’emblée que cet « ensemble » n’est pas une donnée de fait : il est informé par un regard rétrospectif à partir d’un ouvrage « traité comme texte » (au sens que les années soixante-dix donnent à ce terme, → TEXTE), avec lequel il entre dans une relation systématiquement exploitable. L’année précédente, R. Barthes avait publié un article où il opposait l’« œuvre » substantielle, qu’on peut tenir en main ou ranger dans sa bibliothèque, au « Texte » conçu comme pur « champ méthodologique ». Bellemin-Noël entend transposer cette démarche dans le domaine des études génétiques (en un geste dont il ne faut pas sous-estimer l’audace, car, pour Barthes, le texte est sans origine et sans filiation) ; il veut arracher les documents de genèse à l’emprise exclusive des archivistes et à l’empirisme des manuscriptologues pour les faire advenir au rang d’objets critiques modernes.
En 1977, dans un article intitulé « Reproduire le manuscrit, présenter les brouillons, établir un avant-texte », Bellemin-Noël va plus loin. L’avant-texte est « une certaine reconstruction de ce qui a précédé un texte, établie par un critique à l’aide d’une méthode spécifique, pour faire l’objet d’une lecture en continuité avec le donné définitif » (Bellemin-Noël 1977 : 9). Il s’oppose non seulement au MANUSCRIT, défini comme l’ensemble des supports matériels confiés aux conservateurs, voué à la reproduction photographique, mais, de manière moins évidente, aux BROUILLONS, transcrits par les spécialistes d’une œuvre pour y trouver la trace du vouloir-dire de l’auteur.
Les généticiens n’ont guère suivi Bellemin-Noël dans sa volonté de pureté méthodologique qui fait de l’avant-texte un « brouillon moins l’auteur » (→ AUTEUR) et qui en exclut la dimension indicielle (→ INDICE) du manuscrit (Bellemin-Noël 1977 : 9, 11 ; Ferrer 1998 : 5), mais ils sont restés très attachés à l’idée de « construction intellectuelle » rétrospective.
En 1985, L. Hay (1985 : 155) avait suggéré que la critique génétique aurait avantage à remplacer le couple texte/avant-texte, marqué au coin du texto-centrisme de la décennie précédente, par la relation écrit/écriture. Il n’a pas été suivi sur ce point, peut-être à cause de la polysémie et de la fortune critique, plus lourde encore, du mot écriture. L’avant-texte est demeuré un concept clé et même un signe de ralliement de la critique génétique moderne. En 1994, A. Grésillon y voit un terme sanctionné par l’usage et par son intégration au paradigme INTERTEXTE, PARATEXTE, APRES-TEXTE, HYPERTEXTE, mais embarrassant, précisément parce qu’il met l’accent sur l’aboutissement textuel plutôt que sur le processus d’écriture qui est le véritable objet de la critique génétique. Elle conseille de lui préférer un synonyme plus neutre : DOSSIER DE GENESE (Grésillon 1994 : 109, 241). À l’usage, il paraît toutefois préférable de spécialiser les termes. Pour P.-M. de Biasi (2000 : 31), l’avant-texte est « le dossier génétique devenu interprétable » et se distingue donc de celui-ci comme de l’ETUDE DE GENESE qu’il rend possible. La constitution du dossier de genèse est une opération de nature archivistique, tandis que la constitution de l’avant-texte est une opération critique, dont l’importance est parfois masquée par le fait que l’auteur ou ses proches ont pu anticiper le travail du généticien en rassemblant matériellement les documents ayant trait à une œuvre.

Théor
. La notion d’avant-texte est un garde-fou contre le positivisme. « Définir l’avant-texte comme un objet construit, c’est admettre une pluralité de constructions possibles » (Hay 1985 : 152). « L’avant-texte est le produit [d’une] lecture nécessairement spécialisée qui implique l’adaptation d’une méthode d’analyse textuelle aux réalités mouvantes de la genèse. Pour un même dossier de genèse, il pourra donc y avoir autant d’avant-textes que de points de vue choisis pour l’interpréter » (de Biasi 1985). Il convient toutefois de minimiser ces divergences potentielles : « on ne classe pas et on ne déchiffre pas les documents en fonction de présupposés interprétatifs (qu’il soit sociologue ou psychanalyste, le généticien, à ce stade, doit aboutir au même résultat) » (de Biasi 2000).
Ce qui est l’objet d’une véritable décision interprétative, c’est la détermination des contours de l’avant-texte. L’avant-texte est « le résultat d’un double découpage. Un découpage qui l’exclut en constituant le texte et un découpage qui le constitue en excluant ce qui ne se laisse pas ranger sous sa loi – d’où sa position exposée de bord entre le texte et ce qui lui est radicalement autre » (Ferrer 1994 : 100). En effet, l’avant-texte se détermine par rapport au texte, achevé ou postulé. Détermination négative, puisqu’il est, par définition, ce qui n’est pas (ou pas encore) le texte et détermination positive, parce qu’il est mis en relation, après-coup (Grésillon 1994 : 109), avec le texte, placé dans une chaîne causale complexe qui aboutit au texte. Il paraît paradoxal de postuler une telle détermination rétrograde, mais c’est bien ainsi que procède le généticien : dans un carnet d’écrivain, il triera ce qui relève de tel ou tel avant-texte en fonction de sa connaissance du texte définitif (ou d’un projet inabouti dont le dernier état fera pour lui fonction de texte) ; dans une liste de scénarios embryonnaires écrits à la suite sur un même feuillet, il reconnaîtra sans difficulté les œuvres auxquelles ils auront donné naissance ; dans la marge d’un brouillon, il saura attribuer une note apparemment incongrue à un projet différent pour lequel elle est mise en attente ; et il est inévitable que sa lecture du texte définitif influence sa compréhension des origines.

Quest
. En pratique, les problèmes de délimitation se posent principalement aux endroits où le processus génétique ne se réduit pas au modèle canonique de versions successives, recopiées les unes sur les autres.
Dans les cas de scission ou de bourgeonnement d’un texte engendrant une série de textes nouveaux, une partie de l’avant-texte est évidemment commune. Mais on est souvent obligé de tenir compte de réseaux beaucoup plus complexes. Ainsi les premiers chapitres d’Ulysse sont développés à partir de ce qui devait être la fin du précédent roman de Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme, mais ce roman est lui-même issu d’une réécriture complète d’un autre roman autobiographique resté inachevé, Stephen Hero. Il apparaît donc que ces deux œuvres, avec tous leurs manuscrits, doivent être intégrées à l’avant-texte d’Ulysse, comme Jean Santeuil et le Contre Sainte-Beuve le sont à l’avant-texte de la Recherche. Mais Joyce utilise également dans Ulysse des personnages issus de son recueil de nouvelles Gens de Dublin sans que ces nouvelles fassent à proprement parler partie de l’avant-texte d’Ulysse. Le problème se pose à plus large échelle pour les ensembles d’œuvres qui partagent la même diégèse, comme la Comédie humaine de Balzac, les Rougon-Macquart de Zola ou la Yoknapatawpha Saga de Faulkner : on peut considérer que les documents qui participent de la genèse de cette diégèse commune font partie de l’avant-texte de chacun des romans qui les constituent.
Les RECUEILS de poésie, fréquemment démembrés et recomposés, posent un problème particulier dans la mesure où les poèmes sont modifiés pour s’intégrer à cet environnement mouvant. On est obligé de tenir compte de ce contexte génétiquement pertinent et donc de considérer que, dans certains cas, les recueils successivement envisagés ou effectivement publiés font partie de l’avant-texte relatif à la forme définitive de chacun des poèmes qu’ils contiennent.
Malgré les renseignements qu’ils apportent sur la genèse des œuvres, la CORRESPONDANCE et les JOURNAUX INTIMES n’ont pas, en tant que tels, leur place dans l’avant-texte. On peut toutefois observer que, racontant l’œuvre en cours ou résumant l’état de son avancement, ils en produisent souvent de fait une nouvelle version, parallèle à la ligne directe de transmission, qui influence incontestablement la suite de la genèse. Une telle version fait partie de l’avant-texte.
(Daniel Ferrer)

→ CLASSEMENT, DOSSIER GENETIQUE, RETROACTION, TEXTE
 


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