Éthique et esthétique/2007-2008

Dans une lettre à G. Sand écrite le 6 février 1876, entre la rédaction de Saint Julien et celle d’Un Cœur simple, Flaubert écrit : « Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car, du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu’ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas «comme ça» dans la vie. Et notez que j’exècre ce qu’on est convenu d’appeler le réalisme, bien qu’on m’en fasse un des pontifes. »
Refus du point de vue omniscient de l’écrivain, illégitimité du conclusif, mais impératif moral de l’œuvre, équation vrai = bien ; obsession de « l’exactitude », délégation de l’interprétation au lecteur, toute-puissance du modèle de « la vie », et néanmoins déni du « réalisme » ... c’est la somme de ces contradictions inédites qui font de Flaubert le théoricien intempestif d’un nouveau rapport entre éthique et esthétique.
« Faisons notre devoir qui est tâcher d’écrire bien ». Pour Flaubert, écrire bien n’est pas « bien écrire », en conformité avec les normes de la tradition ou de la mode. C’est inventer un nouvel art d’écrire qui serait aussi « une manière de vivre », un style existentiel. Le « bien écrire » se redéfinit avec Flaubert comme l’exigence à la fois éthique et esthétique d’une autonomie radicale de l’écrivain : le droit imprescriptible de l’écriture à s’affranchir de la rhétorique qui codifie les styles et préimpose les sujets, à s’émanciper aussi des valeurs reçues de la société en place, des idéologies dominantes et des séductions naissantes d’une culture de masse.
À l’écart des nouveaux compromis qui se nouent entre l’art et l’industrie, à rebours des alliances rentables qui assujettissent de plus en plus clairement l’écriture littéraire à la toute puissance de la Presse et des médias, Flaubert construit la nouvelle image d’une éthique de l’écriture fondée sur un travail intransigeant de la prose qui instaure un rapport inédit avec la langue commune, et sur la mise en œuvre d’immenses lectures qui revendiquent explicitement pour la littérature le droit, ou le devoir, de traverser les savoirs et les cultures, en se ressourçant aux traditions les plus anciennes comme aux sciences les plus récentes, pour promouvoir une morale de la création qui échapperait à l’idée reçue du Progrès : « qui sait s’il n’y aurait pas moyen de retrouver pour l’esthétique ce que le stoïcisme avait inventé pour la morale ? »
Le séminaire tentera d’explorer quelques aspects de ce rapport entre éthique et esthétique : enjeux de la littérature, figures de l’art et de l’artiste, esthétique du bovarysme, relations au religieux, etc. Il tentera également de confronter le point de vue de Flaubert à celui d’autres écrivains et penseurs de la modernité, du XIXe siècle, avec Balzac, Baudelaire ou Nietzsche, à la littérature de notre temps.

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