Mnémosyne et le bruissement de la langue. Version française de « Mnemosyne and the Rustle of Language : Proustian Memory Reconsidered »

—Geneviève Henrot,

Un sujet classique : la mémoire involontaire

Cette dernière décennie du siècle a vu paraître plus d’un titre consistant qui traitait de la mémoire chez Proust : je citerai simplement The Proustian Fabric de Christie McDONALD (1991), Gli istanti del ricordo de Sergio POGGI (1991), Un chasseur dans l’image d’Élyane BOUCQUEY (1992), sans compter le mien, Délits/Délivrance. Thématique de la mémoire proustienne (1991). Certains (Boucquey) s’aventurent en quête d’une mémoire qui est peut-être moins celle du héros que celle du lecteur. D’autres (Poggi) reposent la question non résolue des relations de Proust et de Bergson. La plupart reconsidèrent sous de nouveaux angles deux lieux communs privilégiés de la Recherche : la scène de la madeleine et la série d’épiphanies de la « Matinée Guermantes ».

Deux lieux communs : la madeleine et l’Adoration perpétuelle

La madeleine trempée dans une tasse de tilleul est devenue célèbre grâce surtout aux anthologies ; postée au tout début du roman, après la section « Sommeils » qui ouvre Du côté de chez Swann, elle embraie sur le récit proprement dit, avec un souvenir inédit de « tout Combray, ville et jardins »1. Les cinq autres motifs apparaissent en cortège à l’extrême fin du dernier volume (Le Temps retrouvé) : les pavés inégaux, la serviette empesée, le tintement d’une cuiller contre une assiette sont souvent commentés ; mais on ignore parfois François le Champi et ses sonorités envoûtantes, et plus souvent le bruit de la conduite d’eau qui rappelle par son «cri strident» les navires au large de Balbec2.

Ces quelques « lieux communs », que nous possédons tous, valent pour un rendez-vous : ce sera notre point de départ pour un survol éclair des différentes facettes du thème. On verra qu’il suffit de changer quelques données de la réflexion pour que le thème se mette à « parler » autrement.

Car, en dépit du grand nombre d’ouvrages traitant du sujet, bien des exigences n’ont jamais été satisfaites : et en particulier ni l’exhaustivité du thème, ni la complétude du motif. En dehors des quelques grands exemples qui viennent d’être rappelés, on peut se demander si la mémoire involontaire ne se manifeste pas en d’autres lieux de la Recherche :est-il bien vrai que, de Combray à la Matinée Guermantes, le récit se taise sur la mémoire ? Et si la réminiscence est le souvenir de quelque chose, ce quelque chose n’apparaît-il pas dans quelque scène antérieure du récit ? Si tel est le cas, alors pourquoi passe-t-il si obstinément inaperçu ? Mais reprenons par le début.

Trois données nouvelles : le corpus, la mentalité, la démarche

Ma démarche se différencie des précédentes par certains choix qui en ont fortement conditionné les résultats : ses présupposés, l’esprit de sa méthode, les options critiques, jusqu’au matériau de la réflexion… Les voici monnayés en quelques mots, de quoi s’approprier l’équipement de l’aventure.

1. Un nouveau corpus, un matériel enrichi : l’apport des brouillons

Depuis 1962, comme on sait, figurent au « Fonds Proust » de la Bibliothèque Nationale à Paris toute une série d’« états » inédits d’À la Recherche du temps perdu, principalement contenus dans des Cahiers, des Carnets et des feuilles volantes. Depuis lors déchiffrés et transcrits en grande partie, ces brouillons fournissent au chercheur des lumières inattendues qui modifient sensiblement la lecture du texte : les motifs de mémoire, par exemple, s’y trouvent formulés d’une façon souvent plus claire et plus parlante, moins oblique, aussi les y reconnaît-on plus facilement. Cette incursion dans les manuscrits m’a aussi laissé croire que les souvenirs involontaires étaient beaucoup plus nombreux que ne le prétendait la tradition critique, mais qu’il fallait, pour les débusquer, travailler le texte beaucoup plus subtilement. On accordera à Julia Kristeva, que : « Lire le texte, c’est prêter l’oreille à la génération de chaque élément qui compose la structure présente. »3

2. Un parti pris systémique

Par ailleurs, un parti pris (une tournure d’esprit)systémique ne s’accommodait pas d’un simple échantillon, mais demandait un relevé complet. Celui-ci exigeait le recours préalable à une définition précise et discrète, qui tienne compte à la fois de tous les traits constituants qu’on trouve dans la madeleine, par exemple, mais qui précise aussi lesquels d’entre eux devaient être considérés comme minimum indispensable : c’est une espèce de « noyau dur » qui dit Telle sensation me rappelle telle chose, malgré moi. Définition essentielle à laquelle répond cet exemple laconique pêché dans les brouillons, semblable à tant d’autres dont les embûches de l’ellipse, la résistance de l’implicite ou le voile de la métaphore défient les lectures pressées. En voici le contexte : sur le folio 5 v° (sur la page de gauche) du Cahier 4, on trouve cet ajout, avec l’indication de régie suivante, qui en confirme la teneur : « Ajouter ceci à qu’importait que je fusse couché ou dans le Cahier vert (après le bruit des tramways) ». Or tant le développement qui commence par « Qu’importait que je fusse couché… » que le motif des tramways présent dans le Cahier Vert mettent en scène, justement, des souvenirs involontaires. Mais voici notre exemple :

Ce rayon chaud qui traverse ma chambre m’élance vers la vie qu’il m’ouvre, se glissant dans la serrure de la maison de Combray où la salle à manger est pleine de soleil, où on va partir pour l’église…4.

Le « rayon chaud » remplit le rôle de la sensation capable d’amorcer un souvenir oublié. Le pronom « m’ » qui apparaît deux fois en position objet signale la passivité du héros, qui est investi malgré lui par un passé lointain. Cette capacité de (re)donner accès à la vie d’antan, exprimée par les verbes « élance » et « ouvre », certifie l’acte de remémoration. Tandis que « la maison de Combray », comme le prouve le développement qui suit, mais qui n’a pas été cité en entier en raison de sa longueur, correspond quant à elle au vécu remémoré.

Munie de cette définition de base, j’ai relu à la loupe la Recherche (et ses brouillons), et j’ai finalement découvert que le texte regorge de souvenirs involontaires : une centaine de motifs dont 80 au moins avaient jusque-là échappé même aux critiques les plus curieux. Cent motifs complets, c’est-à-dire accomplis, où le souvenir se dessine et renvoie à un épisode antérieur qui se laisse découvrir. Cent motifs, auxquels, suivant l’habitude critique, on donnera le nom (tantôt) de la sensation (tantôt de l’objet) qui déclenche la réminiscence.

3. Analyse sémantique et stylistique

Avec en main mon étalon, ma réminiscence type, j’ai donc rassemblé des textes, ou plutôt des fragments de texte, rigoureusement découpés, et qui se partagent en deux catégories essentiellement : l’instant du souvenir, mais aussi son « cliché » original, cet instant de l’impression que la mémoire s’était empressée d’engloutir. Ces deux types de textes entretiennent des relations entre eux, par couple, mais aussi avec le contexte narratif dans lequel chacun apparaît.

Ces fragments de récit, soumis à une ferme et patiente analyse, ont donné lieu à des « microlectures » qui, sensibles au plan de la forme autant qu’à celui du contenu, ont débouché à leur tour sur un éventail de questions inédites : comment le thème est-il charpenté dans le roman ? que raconte-t-il réellement lorsqu’on respecte son développement tout au long du récit ? comment tire-t-il parti du langage et de ses ressources stylistiques pour œuvrer au mieux ? quel est le rôle du signifiant dans le champ de la mémoire ?

Quatre questions inédites

1. Question structurale : comment le thème est-il charpenté ?

Comment ces cent motifs de mémoire involontaire occupent-ils le champ narratif de la Recherche ? Imaginons le roman comme une grande surface d’un seul tenant ; épinglons sur cette surface imaginaire chaque motif, dans l’ordre d’apparition de son épisode original, et pourvu de toutes ses occurrences. On obtient un tableau fourmillant qui montre qu’aucune grande plage du Temps perdu n’échappe à son emprise, même si certaines concentrations particulières signalent les «hautes tensions» du récit : Combray, Doncières, Balbec, Venise5.

2. Question de thématique syntagmatique : que « raconte » le thème ?

Ces motifs, une fois recensés, que racontent-ils tous ensemble, dès lors qu’on interroge enfin l’ancrage de leur naissance et la logique de leur collaboration au récit ? Le premier (l’ancrage de l’impression) fait comprendre pourquoi telle scène cristallisée autour d’une sensation a dû être refoulée par le héros et a été oubliée. La seconde (la « grande syntagmatique » du thème), révèle la symbiose obstinée du thème et du récit. L’un et l’autre réintègrent, dans une approche qui pouvait sembler purement structuraliste, à la fois la question du sens de l’œuvre et celle du statut du sujet…

Ce qu’éclaire la mémoire, ce n’est pas tant des paysages (Combray, Venise, Doncières), ni même des portraits, que leur force émotive, c’est-à-dire la vraie cause de leur fixation : ce « choc » étranger à la conscience dont le héros se trouve soudain réinvesti, sans l’avoir cherché. La mémoire involontaire converge ainsi vers deux obsessions corollaires qui tourmentent le protagoniste : l’obsession d’un désir érotique (essentiellement) d’autant plus irrésistible et bouleversant qu’il est perçu comme illégitime, et sa conséquence, l’obsession d’un sentiment de culpabilité : par sa paresse, son égoïsme, sa faiblesse, sa cruauté, son style de vie, ses fréquentations et surtout ses amours, notre homme est en effet convaincu d’avoir provoqué la mort des êtres qui lui étaient le plus chers.

Bien sûr, une interprétation de ce genre n’étonne plus les lecteurs avertis de la Recherche. Mais, dans la conviction que la mémoire involontaire ne serait rien d’autre que source de pure extase et acheminement vers une découverte esthétique fondatrice, qui aurait pensé en revanche, qu’elle a à ce point maille à partir avec la faute et avec la souffrance ? Car, replacés dans la foule des cents motifs réels, les cinq ou six motifs d’où nous sommes partis appartiennent au tout petit groupe de ceux qui déclenchent une félicité sans ombre : tous les autres sont bouleversants de par la souffrance qui en émane. Car tous montrent du doigt trois visages de gisants, autour desquels ils s’agglutinent au fil du récit : la figure de la mère du héros (à Combray), puis celle de la grand-mère (à Paris, à Balbec) et enfin celle d’Albertine, son amie (à Balbec et à Paris) : les trois femmes sont en effet, l’une après l’autre, les victimes fantasmatiques du chagrin qu’il leur a causé. Obsession que Proust confesse ailleurs, en des termes sans équivoque : « … nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons… »6. L’aveu de cette tendance jalouse et criminelle apparaît plusieurs fois, sans masque et sans fard, dans les brouillons, sur les lieux mêmes de la réminiscence,mais le travail de correction, de version en version, semble décidément voué à camoufler, biaiser, estomper, gommer ces aveux trop parlants.

3. Question stylistique : une équivalence

Car il s’agit bien ici de gommer, camoufler, détourner. S’il est vrai que la mémoire involontaire puise ses ressources dans l’inconscient, et que l’oubli qui la fonde masque un vécu in(sou)tenable pour la conscience, on comprendra pourquoi, dans la Recherche, la trace textuelle des sentiments défendus que dévoilera plus tard le souvenir involontaire se fait tant prier au regard du lecteur et, partant, n’a jamais attiré l’attention des critiques. Puisque l’impression première a subi, par définition, un refoulement de la conscience, l’écrivain semble vouloir indiquer ce geste par son style, et s’arrange pour que tel ou tel procédé en minimise la présence dans le texte, alors qu’inversement le jaillissement du souvenir recevra un traitement d’emphase et de mise en lumière. Cette attitude stylistique (camouflage/mise en relief), me semble le corollaire impeccable de l’attitude psychologique (refoulement/ retour du refoulé) qu’il s’agit de mettre en scène dans ce type de souvenir (impression/réminiscence). Voici comment on pourrait la formuler, tant est frappante la constance de son application dans la Recherche. Cette formule souligne, sur les plan corrélés de la mémoire, de l’inconscient et du style, la relation d’équivalence entre les termes :

MÉMOIRE

INCONSCIENT

STYLE

impression
___________ =

Refoulement
____________  =

Camouflage
___________

réminiscence

retour

mise en relief

Les différents procédés stylistiques de camouflage et de mise en évidence ont été approfondis ailleurs : je n’y reviendrai pas ici.

J’aimerais maintenant isoler, dans toute cette moisson de mini-récits, une série de motifs que distingue la nature de la sensation responsable de leur déclenchement. Une lecture phénoménologique gagnerait peut-être à considérer plus minutieusement la mémoire sous le profil des sensations qui la déclenchent : sensitive dans son principe, la réminiscence répond aussi bien aux sollicitations visuelles, olfactives, gustatives, tactiles et auditives, mais il faudrait y ajouter un sens cinétique, qui accompagne les petits gestes et les grands mouvements... et un sens météorologique, qui perçoit l’humidité, la température, la limpidité de l’air, une brume matinale, une brise de janvier, le cristal d’un gel, l’onctuosité d’une chaleur7. Ces deux derniers participent de la mémoire involontaire au même titre que les autres, lorsque une tiédeur soudaine de l’air en dépit de la saison, ou le geste de nouer un foulard derrière le cou, viennent bouleverser l’ordre du temps.

Cette typologie sensitive (non pas typologie des sens, mais typologie des motifs de mémoire en fonction du sens qui les meut) n’est certes ni la seule possible, ni la plus neuve ni la plus originale : tant s’en faut. Mais on verra que les sous-ensembles qu’elle isole dans le thème de la mémoire involontaire méritent à l’occasion une attention sélective.

4. Question linguistique : quel est le rôle du signifiant dans le champ de la mémoire ?

Ainsi de l’ouïe. Le héros de la Recherche se trouve interpellé au moins trente fois par des sensations auditives aléatoires, capables d’épousseter un passé enfoui. Les unes sont des bruits anodins, vulgaires ou quotidiens, des bruits naturels tels que des cris d’animaux ((1) un chien qui aboie, (2) des pigeons qui roucoulent) ou bien des agents du climat ((3) le vent qui gronde dans la cheminée comme en Bretagne) ; des bruits d’objets ou de machines, et leur appel sporadique, intermittent ((4) le sifflement d’un train dans le lointain, (5) un calorifère qui hoquette, (6) un ascenseur qui s’élève, (7) une conduite d’eau qui chante, mais on a sans doute plus à l’esprit (8) le tintement d’une cuiller contre une assiette ; ou bien des appels, comme (9) le grelot d’une grille de jardin, (10) la cloche d’un tram qui tinte, (11) le cornet à bouquin d’un chevrier... Ou encore une qualité particulière du bruit, par exemple sa résonance ((12) le grand escalier sonore de l’hôtel de Montmorency, (13) des pas qui résonnent dans une mystérieuse galerie…

D’autres motifs enfin, et ils sont aussi nombreux, appartiennent à la langue, et agissent par le signifiant : beaucoup de noms propres de lieu ((14) « Venise » (III, 913), (15) « Doncières » (III, 495), (16) « Roussainville » et (17) « Martinville » (II, 22-23), ou encore quelque allusion fugitive à (18) « Tours », (19) « Équemauville » et (20) « Chaumont »), des patronymes ((21) « Guermantes », (22) « Faffenheim » (II, 553-4), (23) « Saintrailles ») et un prénom, (24) « Gilberte » ; un nom commun (« symecope »), mais aussi des syntagmes ((25) le titre d’un livre « François le Champi », (26) l’expression « directeur du ministère des Postes » (I, 458 et 502 ; II, 4)), et des phrases ((27) « Je soignerai vos rapports » (IV, 96 et 219) ou (28) « Tu me mets aux anges »).

Parmi ceux-ci, quelques noms propres (« Venise », « Guermantes », « Faffenheim ») ont déjà attiré l’attention sur une théorie et une pratique du langage chez Proust. Mais personne, à ma connaissance, n’a mis l’accent sur leur fréquente complicité avec la mémoire involontaire. Or, les motifs que je viens de citer, qui sont tous à la croisée de la mémoire et du langage, ont le mérite non seulement de montrer en acte la naissance et le fonctionnement du signe proustien, ce qui a déjà pu être illustré par d’autres voies, mais aussi de révéler le sentiment qu’avait Proust à la fois de l’élasticité du Signe – quant à ses dimensions : mot, syntagme, phrase –, et de la relative autonomie poétique des éléments sonores dont celui-ci est composé. On verra que la liberté avec laquelle Proust joue sur la grandeur des unités sonores retire une certaine pertinence à la nature des unités mises en jeu, qu’elles soient nom propre, nom commun, syntagme ou phrase.

Un rapide tour d’horizon des signifiants en question permettra d’identifier les traits particuliers auxquels Proust confie le pouvoir de faire frémir la mémoire. Le Signe linguistique qui sert d’amorce à la réminiscence peut, disait-on, atteindre la dimension de la phrase complète (« Tu me mets aux anges »), du syntagme (« directeur du ministère des postes »), du mot simple ou d’unités plus petites encore.

L’analyse proustienne du Signe est poussée jusque dans les subtilités de la phonétique et de la sémantique. En effet, ce n’est pas vraiment toute la phrase « Je soignerai vos rapports » qui secoue le héros, mais plutôt les conditions d’emploi du verbe :

« Mais comme je finissais la lettre du coulissier, une phrase où il disait : Je soignerai vos rapports me rappela une expression presque aussi hypocritement professionnelle, que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à Aimé d’Albertine : « C’est moi qui la soignais », avait-elle dit. Et ces mots qui ne m’étaient jamais revenus à l’esprit firent jouer comme un Sésame les gonds du cachot » (IV, 219-220)

On voit bien que, de la première lettre (celle d’Aimé envoyé en mission à Balbec : « C’est moi qui la soignais ») à la deuxième (celle du coulissier : « Je soignerai vos rapports »), l’actualisation de la phrase a changé (l’identité du sujet, le temps, le complément d’objet) ; ce qui reste et ce qui frappe n’est autre qu’une connotation, professionnelle, euphémique, dira-t-on, mais qui se fait contondante par les mobiles hypocrites que le héros y perçoit.

Ainsi, une infime partie suffit à restituer le tout. Unité de mesure des mots de la langue, mais aussi de la rêverie dans les noms bretons, la syllabe sert encore d’aune à la mémoire des noms : dans ces « rares minutes où […] nous sentons l’entité originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au sein des syllabes mortes aujourd’hui » (II, 312). Une syllabe commune peut relier un signifiant « innocent » à un autre signifiant, gardien d’un vécu douloureux :

D’ailleurs, un mot n’avait même pas besoin, comme Chaumont (et même une syllabe commune à deux noms différents suffisaient à ma mémoire – […] – pour rétablir le contact entre Albertine et mon cœur) de se rapporter à un soupçon pour qu’il le réveillât, pour être le mot de passe, le magique Sésame... (IV, 118).

Qu’il s’agisse là de mémoire involontaire, le même passage le confirme un peu plus loin par une mise en scène du ressouvenir qui nous est familière :

Mais par quelque chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j’étais frappé d’un choc si cruel que dès lors je pensais bien plus à me garer contre la douleur qu’à lui demander des souvenirs. Quelques instants après le choc, l’intelligence qui, comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m’en apportait la raison. Chaumont m’avait fait penser aux Buttes-Chaumont où Mme Bontemps m’avait dit qu’Andrée allait souvent avec Albertine, tandis qu’Albertine m’avait dit n’avoir jamais vu les Buttes-Chaumont (IV, 123).

Ou bien « Saintrailles », patronyme combraisien jamais cité dans Du côté de chez Swann, ne manque pas moins d’évoquer la petite ville de l’enfance par cette seule syllabe qu’il partage avec les nombreuses « rues aux graves noms de saints » (I, 47).

La juxtaposition étanche des syllabes du nom, dont chacune produit un effet spécifique, trouve son correspondant à un niveau d’articulation inférieur, dans les phonèmes. Dans le mot « syncope » prononcé erronément « symecope », la voyelle dénasalisée8 s’est chargée d’emprisonner le sentiment déchirant d’une scène de deuil :

“Symecope” c’est un mot que, prononcé ainsi, je n’aurais jamais imaginé, [...] mais qui, dans son étrange nouveauté sonore, pareille à celle d’une dissonance originale, resta longtemps ce qui était capable d’éveiller en moi les sensations les plus douloureuses (III, 175).

Quoique le lexique de Proust en matière de linguistique soit très empirique, la glose qui accompagne ces réminiscences éveillées par les signifiants linguistiques ne manque pas d’en décrire le fonctionnement. On a déjà montré combien dans le nom proustien, les syllabes, et même les phonèmes, se remplissent d’un sens autonome, donnant à l’ensemble du signe une structure en surimpression ou en compartimentation9. Ils se trouvent dotés d’un signifié propre (souvent imaginaire), grâce, par exemple, à la suggestion de leur timbre, que Proust appelle leur « ramage ». Tel « Guermantes » :

Mais qu’une sensation d’une année d’autrefois – comme ces instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des différents artistes qui en jouèrent – permette à notre mémoire de nous faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu’il avait alors pour notre oreille, et ce nom en apparence non changé, nous sentons la distance qui sépare l’un de l’autre les rêves que signifièrent successivement pour nous ses syllabes identiques. (II, 311)

Dans le cas de « Guermantes », dont les syllabes – et les phonèmes – restent « identiques » (dit Proust), ce qui déchire l’oubli, c’est encore moins qu’un phonème ou un seul de ses traits distinctifs (comme le phème de /nasalité/ dans « symecope »), mais plutôt la modulation spéciale d’un timbre, un bouquet acoustique personnel peut-être, ou régional, ce « ramage réentendu qu’il avait en tel printemps ancien » ; sans doute aussi un ineffable frisson suprasegmental.

Dans le champ de la mémoire involontaire, la moitié des souvenirs déclenchés par une sensation auditive, répond à l’appel d’un Signifiant verbal, ou plutôt de l’une ou l’autre de ses caractéristiques : lexème figé, idiomatisme populaire, connotation pragmatique, prononciation idiolectale, timbre vocalique, modulation sonore. De même que l’amorce des autres motifs agit souvent par un aspect particulier de la sensation (reflet de lumière sur un toit, écho de pas dans une galerie, fondant d’un biscuit dans le tilleul, empois d’une serviette…), de même ici le signifiant linguistique alerte la mémoire par une sorte de « bruissement » subtil, indicible, impalpable. Mnémosyne s’émeut quand la langue frémit.

Notes

1  Nouvelle édition de la Pléiade (dir. Jean-Yves Tadié, 1987-1989), I, p. 47. Sauf indication contraire, toutes les références au texte renvoient à cette édition.

2  L’édition Tadié leur ajoute un fragment jusque-là resté en souffrance dans une correction marginale du manuscrit, et qui par « un rayon oblique du couchant » rappelle la chambre d’Eulalie à Combray (RTP, IV, p. 459).

3  Le Langage cet inconnu, Seuil, 1981, p. 288.

4  Cahier 4, f° 5 v°, dans une transcription de Bernard Brun, « Étude génétique de l’« Ouverture » de La Prisonnière », Cahiers Marcel Proust 14, Études proustiennes VI, Paris, Gallimard, 1987, p. 226. Pourquoi choisir des exemples tirés des brouillons ? D’une part pour leur saveur d’inédit, d’inouï, d’autre part parce que, tout le thème étant soumis à une même logique conscience et inconsciente, ils ne font jamais que témoigner d’un unique phénomène en évolution.

5  Ce tableau est disponible dans Geneviève HENROT, « Poétique de la réminiscence. Charpenter le temps », Marcel Proust 3, Nouvelles directions de la recherche proustienne, Actes du Colloque de Cerisy-La-Salle, 2-9 juillet 1997, Paris, Minard, « Les Lettres Modernes », vol. 2, 2003, pp. 253-281.

6  Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 158.

7  Jean-Pierre Richard a abordé ce sujet, d’un point de vue qui privilégie la sensation pure et effleure seulement son lien à la mémoire involontaire (in Essais de critique buissonnière, Paris, Gallimard, 1999, pp. 107-119).

8  Presque moins qu’un phonème : le seul retrait du phème de nasalité.

9  Pour une synthèse de ces analyses et une mise en perspective visant la mémoire involontaire, voir Geneviève Henrot, « L’Architexture du Signe », Marcel Proust 4. Proust au tournant des siècles, 1, Paris-Caen, Minard, Lettres Modernes, 2004, pp. 273-291. Article en ligne sur ce site : http://www.item.ens.fr/index.php?id=267787

Pour citer cette page

Geneviève Henrot, «Mnémosyne et le bruissement de la langue. Version française de « Mnemosyne and the Rustle of Language : Proustian Memory Reconsidered »», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 21 mai 2008
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=314846.

Notice bibliographique

Proust in perspective. Visions and Revisions, edited by Armine Kotin Mortimer and Katherine Kolb, Urbana & Chicago, University of Illinois Press, 2002 (p. 105-115)

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