Montauk de Max Frisch, réécritures et autocensure

—Ruth Vogel,

Table des matières


En 1981, Max Frisch a fondé le Max-Frisch-Archiv à Zurich qui depuis lors est dépositaire des ouvrages et des manuscrits de l’auteur, et qui a constitué par ailleurs un fonds d‘ouvrages et d’articles consacrés à Frisch1.
Parmi les manuscrits qui y sont conservés, onze chemises concernent les avant-textes de Montauk, tous sous forme de dactylogrammes. Le contenu de ces chemises a été légué tel quel par Max Frisch et classé par Walter Obschlager qui dirige le fonds Frisch. Les différentes chemises seront désignées ici par la lettre C suivie du chiffre qui correspond à la version concernée2. Très peu de notes manuscrites, peu de surcharges et de ratures sur les pages dactylographieés subsistent dans le dossier génétique de Montauk qui, jusqu’à présent, n’a fait l’objet d’aucune étude.
Toutes les versions, même celles qui sont incomplètes, montrent déjà la composition complexe qui caractérise la forme définitive du récit3. Le cadre de la petite station balnéaire de Montauk, qui donne son nom au récit, constitue d'emblée une sorte de toile de fond sur laquelle s’inscrivent au fur et à mesure d’autres souvenirs, d’autres événements appartenant à différents moments de la vie du narrateur, amenés par association et sans aucun ordre chronologique. La structure du récit était cependant, au départ, moins éclatée que dans la version définitive, car Frisch n’a introduit les réflexions plus générales sur la jalousie, la gloire, l’argent, etc. qu’au fil des versions successives.
Dès lors qu’entre la vie de Max Frisch et celle du narrateur, appelé Max, tout ou presque semble concorder, on pourrait prendre Montauk pour une autobiographie de l'auteur. Un certain nombre d'éléments d'analyse nous obligent cependant à nuancer cette interprétation.
Ni les avant-textes, ni le livre achevé ne correspondent à la forme habituelle des « mémoires », étant donné la structure extrêmement complexe du récit4. De plus, le sous-titre « Erzählung » (récit) que Frisch a ajouté à partir de la version contenue dans la chemise n°7, la narration alternée à la première et à la troisième personne5, les réflexions autobiographico-philosophiques qui rappellent les Essais de Montaigne6, voire la citation de l'exergue des Essais au début du livre créent autant de décalages par rapport aux autobiographies « classiques ». Cela étant, s'il ne s’agit donc pas d’une autobiographie au sens habituel, on peut considérer que Montauk est un texte situé dans « l’espace autobiographique », pour reprendre une catégorie proposée par Philippe Lejeune7.
Dans la version définitive de Montauk, Max Frisch réfléchit sur la difficulté d'écrire un texte autobiographique. Il évoque à plusieurs reprises son projet de raconter sa vie.

Es erschreckt mich nur die Entdeckung : ich habe mir mein Leben verschwiegen. Ich habe irgendeine Öffentlichkeit bedient mit Geschichten. Ich habe mich in diesen Geschichten entblößt bis zur Unkenntlichkeit. […] Es stimmt nicht einmal, daß ich immer nur mich selbst beschrieben habe. Ich habe mich selbst nie beschrieben. Ich habe mich nur verraten (p.156).

Ce qui m'effraie, c'est de découvrir que je me suis caché ma vie. J'ai approvisionné je ne sais quelle opinion publique en histoires. Dans ces histoires je me suis mis à nu, je le sais, à en être méconnaissable. […] Il n'est même pas vrai que je n'ai jamais décrit que moi-même, je ne me suis jamais décrit moi-même, je me suis seulement trahi8.

On ne peut qu’être frappé par le pathos des expressions « trahir » (verraten) et « cela m’effraie » (es erschreckt mich), « je me suis mis à nu » (ich habe mich entblößt).
Auparavant, la recherche de la vérité autobiographique était donc accompagnée d’un sentiment de désespoir face à la difficulté de la concrétiser dans un texte littéraire. Les manuscrits révèlent les difficultés que Frisch éprouve à dire sans se trahir, ni trahir les autres.
Dans la version de la chemise C29, il écrit :

JOURNAL INTIME
Seit ich die Notizen in ein Ringheft lege, meldet sich die Scham ; ein Zeichen, daß ich doch an einen Leser denke. Und mit der Scham beginnt die Rücksicht, das Gefälle zur halben Lüge. Popanz der Öffentlichkeit, als lebe man um etwas zusagen. Wem ?
Scham vor wem ? [inscription en marge]

JOURNAL INTIME
Depuis que je range les notes dans un classeur, voilà la pudeur qui intervient ; c'est un signe qui prouve que je pense à un lecteur, malgré tout. Et avec la pudeur commencent les égards, la pente qui mène vers les demi-mensonges. Marionnette du public, comme si on vivait pour dire quelque chose. A qui ? [inscription en marge : pudeur devant qui ?]

Frisch énonce ici clairement la volonté de censurer son texte, et, de fait, si l’on compare le premier jet à la version définitive, il est incontestable que l'auteur a pratiqué une autocensure, qui concerne aussi bien certaines personnes proches de l'auteur que Frisch lui-même.
Partant de la citation de l'exergue des Essais, Frisch écrit dans la version C2 :

DIES IST EIN AUFRICHTIGES BUCH, LESER.
Was verschweigt es ? (Um aufrichtig sein zu können, müsste man ein Eremit sein, der nur mit den Tieren des Waldes verkehrt.) Nie beschrieben habe ich meinen Stolz ; eher schon meine Feigheit ; das letztere kränkt niemand. Nie beschrieben meine Grausamkeit ; sie entblösst nicht mich allein. Nie beschrieben eine Trinkernase als meine Trinkernase, einen zu grossen Bauch, der mein Bauch ist und (andere Hässlichkeit ; es beleidigt die Mutter. Nie beschrieben habe ich) meine schmutzigen Gefühle. Nie beschrieben meine kleinen Ängste, nur die grosse Angst ; diese ist menschenwürdig, und so muss sich niemand meiner schämen. Ich habe nicht als Eremit gelebt ; wenn ich mich darstelle, so hätte ich ebenso genau auch meine Nächsten darzustellen. Nie beschrieben habe ich die Schwermut als meine Schwermut ; sie wäre darstellbar zur Enttäuschung aller, die je mit mir zu tun gehabt haben und dabei unwichtig sind, ohne Gewicht, Freunde oder Feinde oder Frauen —

CECI EST UN LIVRE DE BONNE FOI, LECTEUR
Qu’est-ce qu’il tait ? (Pour être sincère, il faudrait être un ermite de la forêt qui ne fréquente que les animaux de la forêt.) Je n'ai jamais décrit ma fierté, plutôt ma lâcheté, cela n'ennuie personne ; je n'ai jamais décrit ma cruauté, cela serait gênant pour moi comme pour d'autres. Jamais décrit un nez d'alcoolique comme mon nez d'alcoolique, un ventre trop gros qui est mon ventre, et (d'autres laideurs, cela offense ma mère. Jamais je n'ai décrit) mes sentiments sales, jamais décrit mes petites peurs, juste la grande angoisse, elle est digne, et ainsi personne ne doit avoir honte pour moi. Je n'ai pas vécu en tant qu'ermite, si je me décris, je devrais aussi décrire mes proches. Je n'ai jamais décrit la mélancolie comme ma mélancolie, je pourrais la décrire à la grande déception de tous ceux qui m'ont côtoyé et n'y ont rien changé, amis, ennemis et femmes.

Un peu plus loin dans la même version, Frisch réécrit ce passage à deux reprises, en gardant chaque fois la première phrase de la citation de Montaigne comme introduction à ses réflexions10. Dans la troisième réécriture, on découvre grâce au contexte le sens que Frisch entendait donner à une partie de l'exergue :

SOWEIT ES NUR DIE ÔFFENTLICHE SCHICKLICHKEIT
DENN ICH BIN ES, DEN ICH DARSTELLE. MEINE FEHLER WIRD MAN HIER FINDEN, UND MEIN UNBEFANGENES WESEN, SOWEIT ES NUR DIE ÖFFENTLICHE SCHICKLICHKEIT ERLAUBT HAT.

Autant que la révérence publique
Car c'est moy que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis.

« Öffentliche Schicklichkeit » (révérence publique) donne la mesure des contraintes auxquelles se sent soumis l'auteur de Montauk. On remarque (p. 5) une petite variante par rapport à la citation placée au début du livre, où on lit : « soweit es nur die öffentliche Schicklichkeit erlaubt ». Le passé composé du dactylogramme « erlaubt hat » révèle que dans les versions non publiées l’autocensure est déjà intervenue.

Le portrait peu flatteur que Frisch brosse ici de lui-même subit quelques modifications au fil des trois réécritures successives dans la version C2, mais demeure en substance identique. L'idée que seul un ermite peut écrire une autobiographie sincère — et que pour Max Frisch la tâche est donc impossible à réaliser — est au centre des réflexions sur la vérité autobiographique :

Ich habe mich nie dargestellt. Um das zu dürfen, müsste man aufrichtig sein ; und um aufrichtig sein zu können, müsste man ein Eremit sein, der nur mit Gott und Teufel und den Tieren des Waldes verkehrt. Ich bin aber kein Eremit gewesen. […] Man kann sich nicht selbst darstellen,
dar
ohne auch andere -blosszustellen.

Je ne me suis jamais représenté. Pour pouvoir le faire, il faudrait être sincère, et pour être sincère, il faudrait être un ermite qui ne fréquente que Dieu, le diable et les animaux de la forêt. Je n’ai pas été un ermite cependant. […] On ne peut pas se représenter sans mettre à nu en scène d’autres personnes.

Ce passage, ainsi que la totalité de l'autoportrait cruel, disparaissent de la version définitive. Frisch n'a toutefois pas pratiqué l'autocensure annoncée — je ne peux pas me mettre en cause pour ne pas mettre les autres en cause — de façon équitable. Alors qu'il gomme largement des passages négatifs sur lui-même, il conserve des critiques et des reproches vis-à-vis d'autres personnes, même s'il les atténue en général à mesure qu'il progresse dans son projet d'écriture. (Il est vrai que le portrait de W.11 n’est pas atténué après le dactylogramme de C1, mais rien ne prouve que ce dactylogramme soit vraiment la première version des pages sur W.).
C’est ainsi que le portrait d'Ingeborg Bachmann, très critique dans la version imprimée, est plus dur encore dans les avant-textes. Frisch atténue ensuite certaines remarques sur l'infidélité et l'égoïsme de la poétesse mais, en ce qui le concerne, rature presque complètement une grande partie des passages où, dans les manuscrits, il assumait une part de responsabilité dans l'échec de leur couple. Frisch explique dans la version de la chemise C3 des avant-textes que, dès la premiére rencontre avec Ingeborg Bachmann à Paris, il avait adopté une attitude d'auto-accusation qui devait être fatale pour la suite de leur relation.
Cela n'apparaît pas du tout dans la version imprimée. Le narrateur, qui avait donné rendez-vous à la poétesse pour assister à la première française d'une de ses pièces au théâtre des Nations à Paris, lui dit à deux reprises “DAS BRAUCHEN SIE SICH NICHT ANZUSCHAUEN”. Il pose la question « warum sage ich das ? » (p. 91), mais l'explication, qui est développée dans les manuscrits, est laissée en suspens dans le livre imprimé. En lisant les versions des chemises 2, 3 et 4, on comprend la remarque de Frisch comme l'expression d'un complexe d'infériorité — il avait considéré que sa pièce (Biedermann und die Brandstifter) n'était pas assez intéressante pour Ingeborg Bachmann, qu'elle allait perdre son temps. Cela apparaît dans le dactylogramme comme une attitude universelle vis-à-vis de toutes les femmes :

Kein einmaliger Fehler, ich mache ihn in Permanenz und jedem Partner gegenüber : DAS WILL ICH DIR NICHT ZUMUTEN/ […] DU MUSST ENTSCHULDIGEN, DASS DIESER WEG SO SUMPFIG IST/ DAZU FEHLT MIR DIE INTELLIGENZ/ ICH IDIOT, ICH HÄTTE DARAN DENKEN MÜSSEN, DASS DU DEN SCHLÜSSEL VERGISST/ DANN HAST DU MICH MISSVERSTANDEN, DU MUSST ENTSCHULDIGEN/ MEIN FEHLER, ICH WEISS/ etc. — das Resultat bleibt früher oder später nicht aus. Was sollen diePartnerinnen (im Grund auch verletzt, denn ihre Zuneigung hat nicht einem Idioten gegolten) mit meinen täglichen kleinen Selbstbezichtigungen ? Es ist nur eine Frage der Zeit : dann vermisst sie etwas, wenn ich mich nicht bezichtige, dann bedient sie mich mit Zensuren ; spätestens, wenn wir unter vier Augen sind, und dann meine Empfindlichkeit, meine krankhafte Empfindlichkeit, als Kehrseite chronischer Selbstbezichtigung —
P. S. Selbstbezichtigung als Kehrseite der Selbstherrlichkeit : als hätten nicht die andern darüber zu befinden, welche Schwächen ich habe, welche Fehler ich mache. [italiques de R.Vogel]

Cette erreur n’était pas isolée, je la fais en permanence avec toutes mes partenaires : JE NE VEUX PAS T’INFLIGER CELA/ […] IL FAUT ME PARDONNER SI CE CHEMIN EST SI MARECAGEUX/ JE NE SUIS PAS ASSEZ INTELLIGENT POUR CELA : COMME JE SUIS BETE, J’AURAIS DU PENSER QUE TU OUBLIERAIS LA CLE : C’EST QUE TU M’AS MAL COMPRIS, TU M’EXCUSERAS : C’EST DE MA FAUTE, JE SAIS/ etc.. — le résultat est là, tôt ou tard. Que voulez-vous que mes/ma partenaires (au fond, blessées elles aussi, car son sentiment n’a pas été destiné à un idiot) fassent de mes petites auto-accusations quotidiennes ? Ce n’est qu’une question de temps : si je ne m’accuse pas moi-même, quelque chose lui manque, alors elle me met des notes ; et ceci, au plus tard, lorsque nous sommes tous les deux, et ensuite ma susceptibilité : ma susceptibilité maladive, le revers d’une auto-accusation chronique.
P.S. Auto-accusation comme revers de l’autosatisfaction : comme si ce n’était pas aux autres de décider des faiblesses qui sont les miennes, de dire quelles erreurs je commets.

Dans la version définitive, seule la partie placée ci-dessus en italique a été reprise (avec quelques changements), mais dans un contexte qui ne concerne pas du tout Ingeborg Bachmann. Il s'agit de l'épisode du voyage en Bretagne avec Marianne. Les manuscrits font apparaître un lien logique étonnant entre Ingeborg Bachmann et Marianne : l’attitude de soumission qui est celle de Max face à ces deux femmes, qui étaient pourtant si différentes.
Le passage éliminé contenait précisément les éléments d'auto-accusation essentiels, présentés partiellement, il est vrai, de façon ironique. La partie transcrite en italique, conservée avec peu de modifications dans la version imprimée, incrimine davantage la femme, qui se comporte comme une maîtresse d'école intransigeante en attribuant des notes sévères. Le lien de cause à effet est inversé, c'est elle qui exige de son partenaire qu’il s’accuse lui-même.
Il faut encore souligner la particularité stylistique de tous les passages, relativement nombreux dans les avant-textes, où le narrateur se cloue lui-même au pilori. On note une grande violence verbale, une exagération des défauts et des torts du narrateur. Dans les transformations des pages d'auto-accusation on observe un glissement stylistique vers le domaine de l'ironie et du second degré. Il est vrai que l'ironie, à travers des exagérations poussées et des termes subtils12, est déjà plus ou moins présente dans les manuscrits, où prévaut cependant le ton de l'amertume et de la mélancolie. Dans la version définitive, en revanche, l'auto-accusation ironique devient une figure de style récurrente qui, par un tour de passe-passe surprenant, accuse en fait l'autre.
A titre d’exemple, on évoquera ici les transformations successives de l'episode du voyage en Bretagne avec Marianne et un ami13. Frisch a réécrit cet épisode de très nombreuses fois, on en recense cinq versions différentes dans les avant-textes étudiés. Certains points, en revanche, ne changent pas : le narrateur évoque un voyage en France, des disputes larvées avec sa femme, et l’histoire presque invariable des cigarettes et du feu qu’on lui demande de chercher14.
Dans les différentes versions dactylographiées, Frisch change plusieurs fois l’ordre des paragraphes, ou insiste plus ou moins sur telle ou telle autre partie de l’épisode. L’élément frappant dans les manuscrits est cependant constitué par une série plus ou moins longue de phrases exclamatives en majuscules toutes supprimées dans la version définitive. Il est vrai que les majuscules sont, dans Montauk, un signe graphique correspondant au discours direct, mais ces suites de phrases en majuscules ont aussi un effet de mise en valeur, accentué par des points d’exclamation. Elles relèvent de deux catégories. La première renvoie à une révolte du narrateur qui, après avoir été prié d’aller chercher des allumettes, commente : “DAS KOENNT IHR NICHT MACHEN MIT MIR !” (VOUS NE POUVEZ PAS ME TRAITER AINSI ! ; C2, première version a). Cette révolte est condamnée à l’échec, car le narrateur bute sur l’incompréhension de ses interlocuteurs : “zu spät, das ist jetzt nicht mehr verständlich, […] Hysterie wegen Streichhölzern” (Trop tard, ce n'est plus compréhensible maintenant, […] de l'hystérie à propos d'allumettes).
Tout ce passage est maintenu dans la deuxième version (b) du dactylogramme de C2, quelque peu modifié dans les versions suivantes, mais supprimé à partir de C7 et dans la version définitive.
La deuxième catégorie de phrases supprimées15 correspond à une série d’auto-accusations adressées à une femme et que résume la phrase : “MEIN FEHLER, ICH WEISS.” (C’EST DE MA FAUTE, JE LE SAIS). Contrition feinte ou sincère ? Il est certain qu’à côté de phrases plutôt “crédibles” comme “ICH WILL EUCH ABER NICHT LANGWEILEN MIT MEINER GESCHICHTE” (MAIS JE NE VEUX PAS VOUS ENNUYER AVEC MON HISTOIRE), “ICH BIN WIEDER ZU FEIGE GEWESEN, UM NEIN ZU SAGEN” (J’AI ENCORE ETE TROP LACHE POUR DIRE NON), ou “MEIN MISERABLES FRANZÖSISCH, was ja stimmt” (MON FRANÇAIS LAMENTABLE, ce qui est le cas), d’autres assertions sont clairement ironiques :”DAZU FEHLT ES MIR AN INTELLIGENZ, WAS JA STIMMT” (JE NE SUIS PAS ASSEZ INTELLIGENT POUR CELA, C’EST BIEN VRAI), […] “EIN LANGWEILIGER ABEND, ICH GLAUBE, ICH HABE ZU VIEL GEREDET” (UNE SOIREE ASSOMMANTE, JE CROIS QUE J’AI TROP PARLE), […] “ICH KANN DEINE HANDTASCHE AUCH NICHT FINDEN, DABEI HABE ICH SIE IRGENDWO GESEHEN, ICH IDIOT” (MOI NON PLUS, JE N’ARRIVE PAS A TROUVER TON SAC, POURTANT JE L’AI VU QUELQUE PART, PAUVRE IDIOT QUE JE SUIS)(C3, version 2).
La série d’auto-accusations est relativement longue dans toutes les versions, et il se produit un effet de “contamination contextuelle” par lequel les phrases exagérées et ridicules "déteignent" sur celles qu'on pouvait qualifier de "crédibles". L'effet atteint est en fait une distanciation de l'ensemble des auto-accusations. Cela est tout à fait cohérent dans le contexte des différentes versions de l'épisode où cette attitude est implicitement ou explicitement invoquée comme néfaste :

die Partner sind ganz verschieden, nur mein Verhalten (Servilität aus Angst vor Ignoranz16 Arroganz) bringt jedes Verhältnis früher oder später auf den gleichen Nenner — und dann bin ich erstaunt in der Bretagne bei einem netten Mittagessen zu Dritt […] (C3, version 2).

Mes partenaires sont tout à fait différentes les unes des autres, ce n’est qu’à cause de mon comportement à moi (servilité de peur d’être ignorant arrogant) que toutes ces relations aboutissent tôt ou tard à la même chose — et alors je suis surpris lors d’un sympathique déjeuner à trois en Bretagne […].

Le narrateur se place donc dans une démarche explicative : pourquoi ses relations avec les autres sont-elles parfois si difficiles ? La raison invoquée est que, face aux auto-flagellations, les proches perdent tout respect pour la personne qui s’y livre. A partir d'un certain moment, les rôles se figent et, si cette personne ne se met pas en cause elle-même, si elle ne se rabaisse pas, on le fera pour elle.
La relation de cause à effet entre auto-accusations du narrateur et attitude dépréciative des autres disparaît presque entièrement de la version imprimée. Seule subsiste la volonté injustifiée des autres de le voir s'accuser : “keine Rüge, wenn sie sich verfährt, […] nur kann ich nichts dafür, das macht sie nervös. Ich bin ein Ekel, ich weiß ; ich schaue in die Landschaft und brauche mich nicht zu bezichtigen […]” (Pas de leçon quand elle se trompe, […] seulement je n’y suis pour rien, ça la rend nerveuse. Je suis écœurant, je le sais ; je regarde le paysage et n’ai pas besoin de m’accuser […]. Ibid., p. 158). L'auto-accusation de “ich bin ein Ekel” (je suis écœurant) a complètement changé de registre par rapport aux manuscrits — elle constitue désormais un clin d'œil ironique au lecteur. L'auto-accusation du narrateur “ich brauche mich nicht zu bezichtigen” (je n’ai pas besoin de m’accuser) n'apparaît que comme une éventualité, écartée pour l'instant. De même, dans le texte définitif, on ne perçoit plus le rôle de l'auto-accusation dans la réaction du narrateur face à l'ami qui lui a demandé d'aller chercher du feu :”Später im Wagen frage ich, ob er es wisse, warum er mich zu seinem Butler macht. Ein Beispiel für viele. Es wird peinlich ; er versteht nicht, was los ist, und sie ist bestürzt über mich […]” (Plus tard dans la voiture je demande s’il sait pourquoi il fait de moi son butler. Un exemple parmi beaucoup d’autres. La situation devient gênante ; il ne comprend pas ce qui se passe, et elle est consternée par mon attitude […]. Ibid., p. 160). Dans la deuxiéme mouture de l’épisode dans la chemise C2, on lit :

Später im Wagen, unlustig in dem Bewusstsein, dass ich es mir selber zuzuschreiben habe, frage ich, ob ihm nicht irgendetwas auffalle. Was?Wieso ? Ein Beispiel für viele am Tag, er macht mich zu seinem Butler, weil ich mich zu ihrem Butler gemacht habe.

Plus tard, dans la voiture, d’humeur maussade parce que je suis conscient que tout cela c’est de ma propre faute, je demande s’il n’a rien remarqué. Quoi ? Pourquoi ? Un exemple parmi tant d’autres dans la journée, il fait de moi son maître d’hôtel, parce que j’ai fait de moi son maître d’hôtel à elle.

La démarche explicative a disparu de la version imprimée, et en outre, la modification du contexte suggère une nouvelle lecture de l'épisode en Bretagne tel qu'il apparaît dans le livre imprimé. En faisant suivre celui-ci de deux passages sur Lynn qui, pour sa part, ne critique pas systématiquement le narrateur, mais lui fait confiance, Frisch crée, dans le livre imprimé, un jeu d'oppositions qui renvoie aux pages précédentes de l'épisode breton. Lorsque Lynn dit au narrateur (en anglais) qu'il se trompe, une série de négations créent un réseau référentiel qui renvoie l'image d'une autre personne laquelle, apparemment, ne cesse de faire des reproches : “er hört es nicht als Verweis” (il ne l’entend pas comme un rappel à l’ordre), “er nimmt es als kleine Hilfe, nicht als Tadel” (il prend cela pour une petite aide, non pour un blâme), “er nimmt es nicht als Zensur” (il ne prend pas cela pour une sanction), “er fühlt sich nicht im Examen” (il ne se sent pas soumis à un examen, ibid., p. 161-162). De son côté, il peut également dire à Lynn “YOU ARE WRONG” : “er sagt es unbefangen; keine Revanche” (il le dit spontanément, ce n’est pas une revanche, ibid., p. 161).
En définitive, Frisch a supprimé les reproches et les auto-accusations du narrateur au style direct. Il a également éliminé les passages explicatifs ayant trait à son attitude auto-dépréciative, et a créé une autre logique, en juxtaposant un passage avec Lynn sur l'absence des reproches d'autrui au “voyage en Bretagne”. Si, dans les manuscrits, il était victime de son auto-dépréciation, dans la version définitive, il apparaît en revanche comme victime d’autrui.
On peut penser que, dans un premier temps, l'écriture de l'auto-dépréciation correspondait pour Max Frisch à un besoin de s'épancher et de dire ses blessures d'amour-propre. La violence de ces passages s'explique peut-être par la conscience d'avoir contribué à l'échec d'une relation amoureuse, notamment avec sa seconde femme Marianne. Dans ce contexte, il faut rappeler qu'une grande partie du livre Montauk peut être lue comme une “longue lettre pour un long adieu” à Marianne17, et que la douleur de la séparation y est très perceptible. L'idée que l'auto-accusation avait miné ce couple pouvait paraître d'autant plus désespérante. Frisch avait-il jamais songé à publier ces regrets intimes ? Ou ces versions dactylographiées constituaient-elles d'emblée un exutoire très privé ? Rien ne permet de se prononcer sur la question, ni dans un sens, ni dans l'autre.
Sans aucun doute Frisch a également pris en compte des considérations d'ordre esthétique. Le point de vue narratif adopté dans la version définitive est caractérisé par une mise à distance, un style parfois ironique, ou discursif ; et le discours direct n'apparaît en général que très brièvement, souvent comme intertitre, détaché du contexte18. En supprimant les longues séries d'exclamations du narrateur, Frisch conférait une unité plus grande aux épisodes analysés et créait cette petite mélodie narrative, faite de nostalgie, de regrets, d'ironie, de petits bonheurs et de distance qui fait la singularité de Montauk.

Notes

1  Je remercie M. Walter Obschlager du Max-Frisch-Archiv de Zurich de m'avoir donné accès aux manuscrits de Montauk et de m’avoir apporté une aide précieuse.

2  En géneral, j'ai suivi dans la numérotation des chemises les repères chronologiques indiqués sur les chemises.

3  Une chemise du dossier génétique ne contient que les pages sur l'amitié avec l'ami d'enfance W. Cela tient sans doute au fait que Frisch avait publié ces pages à part, sous un autre titre "Autobiographisches", dans Neue Rundschau, 86. Jg., 1975, 2. Heft, Fischer, Frankfurt/Main. Il faut ajouter que les dix autres chemises ne contiennent pas toutes des versions complètes du texte. Parfois, comme dans la chemise C4, on trouve quelques pages en vrac, puis une version qui commence à peu près au milieu de l'histoire, et dans C6, des réécritures dactylographiées de nombreux passages différents, en désordre.

4  Philippe Lejeune constate qu'une composition très complexe n'est pas habituelle à l'autobiographie (cf. Moi aussi, Paris, Le Seuil, coll. “Poétique”, 1986, p. 25-26).

5  Cf. Ruth Vogel, “L’écriture du souvenir — Marianne à Montauk” à paraître dans Max Frisch, lire et écrire, éd par Philippe Forget et Régine Zuliani.

6  Cf. Gerhard vom Hofe, “Zauber ohne Zukunft”, Euphorion, Bd. 70, Heft 4, 1976.

7  Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Le Seuil, coll. “Poétique”, 1996, p. 41 sq.

8  Max Frisch,Montauk, trad. de Michèle et Jean Tailleur, Paris, 1978, p. 127.

9  Le passage en question se trouve presque à l’identique dans plusieurs autres chemises.

10  La citation de Montaigne, placée en exergue au texte définitif de Montauk, ne correspond pas au texte intégral de l'exergue des Essais de Montaigne. Les points marquent les omissions : “DIES IST EIN AUFRICHTIGES BUCH, LESER, ES WARNT DICH SCHON BEIM EINTRITT, DASS ICH MIR DARIN KEIN ANDERES ENDE VORGESETZT HABE AlS EIN HÄUSLICHES UND PRIVATES ; […] ICH HABE ES DEM PERSÖNLICHEN GEBRAUCH MEINER FREUNDE UND ANGEHÖRIGEN GEWIDMET, AUF DASS SIE, WENN SIE MICH VERLOREN HABEN, DARIN EINIGE ZÜGE MEINER GEMÜTSVERFASSUNG WIEDERFINDEN. […] DENN ICH BIN ES, DEN ICH DARSTELLE. MEINE FEHLER WIRD MAN HIER FINDEN, SO WIE SIE SIND, UND MEIN UNBEFANGENES WESEN, SOWEIT ES NUR DIE ÖFFENTLICHE SCHICKLICHKEIT ERLAUBT… SO BIN ICH SELBER, LESER, DER EINZIGE INHALT MEINES BUCHES ; ES IST NICHT BILLIG, DASS DU DEINE MUSSE AUF EINEN SO EITLEN UND GERINGFÜGIGEN GEGENSTAND VERWENDEST. /MIT GOTT DENN, ZU MONTAIGNE, AM ERSTEN MÄRZ 1580.” (Montauk, p. 5). Voici la version originale : “C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. […] Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ ayant perdu ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs […] car c’est moy que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naifve, autant que la reverence publique me l’a permis. […] Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain. /A Dieu donq ; de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quatre ving.” (Montaigne, Essais, t. I, éd. par Maurice Rat, Paris, Garnier, 1962, p. 1).

11  W. (William Konninx) a été un ami d’enfance de Frisch, qui lui consacre plusieurs pages dans Montauk.

12  Par exemple Selbstbezichtigung, terme subtilement ironique qu’on ne peut que traduire par “auto-accusation”, terme plus banal.

13  “Voyage à trois dans la petite Austin,je suis tout le temps à l'arrière. Pourquoi serait-ce moi qui ferais les fautes de conduite, qui proposerais la mauvaise route ? Je ne dis rien ; pas de leçon quand elle se trompe : ORLY au lieu d'ORLEANS, ce n'est pas un malheur, un détour d'une heure, seulement je n'y suis pour rien ; ça la rend nerveuse ? Je suis écoeurant, je le sais.” (ibid., p. 129).

14  La femme, la cigarette aux lèvres, attend du feu, et l’ami demande au narrateur d’aller chercher les allumettes dans la poche de son manteau. Le narrateur est vexé qu’on lui demande cela et sort finalement ses propres allumettes. “Plus tard, dans la voiture, je demande s'il sait pourquoi il fait de moi son butler. Un exemple parmi beaucoup d'autres. La situation devient gênante ; il ne comprend pas ce qui se passe, et elle est consternée par mon attitude […]” (ibid., p. 130).

15  Il y a peu de traces de ratures ou de surcharges dans les dactylogrammes étudiés, les passages concernés disparaissent simplement d’une version à l’autre.

16  Frisch a biffé ici le mot Ignoranz, remplacé par Arroganz. S'agit-il d'un lapsus ? Au-delà de l'assonance des deux termes, on constate que la peur (feinte ou véritable) de l'ignorance est très présente dans les auto-accusations, le fait de ne pas savoir le grec ou le français, de ne pas être assez intelligent, etc.

17  Cf. Ruth Vogel,“L'écriture du souvenir — Marianne à Montauk”.

18  Le point de vue narratif est cependant parfois moins distant, notamment dans l'évocation nostalgique de Marianne, vers la fin du livre (p. 187 sq.).

Pour citer cette page

Ruth Vogel, «Montauk de Max Frisch, réécritures et autocensure», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 15 février 2007
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=23617.

Notice bibliographique

« Montauk de Max Frisch: réécritures et autocensure », in Genèses du Je. Manuscrits et autobiographie , édition de Philippe Lejeune et Catherine Viollet, CNRS éditions, Paris, 2000 (p. 91-101)

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