Le 17 mai 2008 (10h - 13h)

« Flaubert et Sade »

— Pierre-Marc de Biasi et Florence Pellegrini
De la fin du XVIIIe siècle à notre modernité la plus immédiate, la référence à Sade constitue une question cruciale, une sorte de “discrimen”, dans le partage du champ littéraire et artistique. Sade est la seule référence à laquelle Breton et le surréalisme n’aient jamais opposé le moindre anathème ni la moindre réserve. Aux heures les plus sombres de la censure bourgeoise, de nombreux écrivains du XIXe siècle ont également fait de Sade un “must” d’autant plus constant et inconditionnel que strictement illicite et pour une bonne part emblématique. Parmi eux, en première ligne, Gustave Flaubert. Pourquoi ? Comment ? Dans quelle mesure ? Et avec quelles conséquences ?
La critique flaubertienne, s’appuyant sur les tonitruantes déclarations de la Correspondance, s’aventure régulièrement à rechercher les points de jonction entre les œuvres de “l’ermite de Croisset” et celles du Divin Marquis. De Madame Bovary à Saint Julien l’Hospitalier, sans oublier la “pourpre” Salammbô, les personnages flaubertiens se voient attribuer perversions et caractéristiques sadiennes. Pourtant, en dehors d’une familiarité claironnée — en particulier aux Goncourt qui répercutent dans leur Journal avec une belle constance et un net scepticisme le discours flaubertien sur Sade — et au-delà peut-être d’une parenté de surface qui permettrait de voir une réminiscence sadienne dans la cruauté manifeste et la violence provocatrice de certains épisodes, les textes flaubertiens n’offrent que bien peu de prise à qui y cherche une mention explicite. De fait, seule la Première Éducation sentimentale offre, en quelques lignes, un commentaire de Justine.
C’est peut-être alors du côté des manuscrits qu’il faut se tourner pour retrouver l’origine sadienne de certaines composantes narratives. Ainsi de l’“amour si violent qu’il tourne au sadisme” que l’on trouve dans un feuillet scénarique de Madame Bovary pour qualifier la relation d’Emma et de Léon. De cet épisode rouennais, émerge un élément qui semble directement issu de l’univers sadien : le lacet/fouet, dont les avatars démultipliés font retour dans l’œuvre, migrant d’un roman à l’autre, de Madame Bovary à Salammbô, de L’Éducation sentimentale à Bouvard et Pécuchet. Encryptée mais sensible, “gazée” mais reconnaissable, la référence sadienne imprime, dans le polymorphe objet flaubertien, la marque d’une “inquiétante étrangeté”.
Entre volonté de provocation et signe de reconnaissance réciproque, la référence — explicite ou implicite — à Sade joue chez Flaubert et chez ses amis le rôle d’un symbole : celui qui lie en confraternité des esprits libres, rebelles à la censure et au consensus bourgeois. À cet égard la figure de Sade témoigne du processus d’autonomisation de l’artiste, dont Flaubert fait le principe même de son travail et de sa conception nouvelle du statut de l’écrivain. Contre la littérature du bon sentiment et la nouvelle culture industrielle, Sade exprime le lien clanique d’un petit groupe d’esprits revendiquant la formule satanique “non serviam” : c’est le symbole d’appartenance à une sorte de société secrète rêvée qui veut faire de la beauté et de l’art le seul critère éthique.
Mais comme le symbole (à l’origine les deux fragments d’une poterie brisée dont la réunification bord à bord permet à deux membres d’une société secrète de se reconnaître), la référence à l’effigie de Sade est une référence brisée, un fragment : à chacun le sien. Quel est donc celui de Flaubert ? Qu’a-t-il réellement lu ? Comment se situe-t-il par rapport à la philosophie naturelle du divin Marquis ? Jusqu’où va-t-il dans l’approbation des excès sadiens ? En quoi pourrait-on, au-delà des références directes à l’œuvre, parler chez Flaubert d’une structure sadienne de la perception et de l’imaginaire, d’une inspiration sadienne de l’écriture ?

F. P. & P.-M. B.

Lieu : Salle Dussane


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