Le 15 décembre 2007 (10h - 13h)

« Éthique et esthétique de la traduction dans Salammbô »

— Agnès Bouvier
Flaubert n’aimait pas les traductions. Dans le Carnet 3 on trouve une note ironique sous le titre « Beauté des traductions » qui veut montrer leur laideur. Pourtant c’est la métaphore du traduire qui s’impose à lui quand il parle de Salammbô. Ecrire sur Carthage revient à vivre la souffrance du traducteur. C’est « presque impossible. Pour être vrai il faudrait être obscur, parler charabia et bourrer le livre de notes ; et si l’on s’en tient au ton littéraire et françoys on devient banal » (Correspondance, III, 95). Flaubert présente ainsi les difficultés liées à la création littéraire en termes de traductologie, reprenant les positions du débat entre les partisans de la traduction littérale et ceux qui s’en tiennent à la tradition des « belles infidèles ». Le risque est celui d’une permanente aphasie : « A chaque ligne, à chaque mot, la langue me manque et l’insuffisance du vocabulaire est telle que je suis forcé de changer des détails très souvent » (Ibid., II, 845).
Dans le roman le punique « manque », d’abord, aux Barbares. Cette perte produit un gain, le récit. Les Mercenaires ne comprennent pas le suffète Hannon parce que leur traducteur trahit : la guerre est le résultat de la diversité des langues. C’est l’hiatus entre l’original et la traduction qui produit le démarrage du récit. Fonction narrative de la traduction, riche de ses fautes, de ses ruses. Dans cette histoire de trahison le héros est bien sûr Grec : Spendius le graeculus qui incarne la traduction « infidèle », esclave du sens. Du côté de la lettre on trouve Salammbô, l’autre figure traductrice du roman, qui croit au « pouvoir effectif » des mots.
Le courant littéraliste qui marque le XIXe siècle développe une conception « barbare » du traduire de laquelle Flaubert est conscient et dont il use pour obtenir les effets d’étrangement propres à Salammbô. L’écriture du roman a transité par la lecture de traductions littérales. Il faudra montrer que Salammbô s’écrit dans une histoire de la traduction, celle de son siècle, qui a opéré un renversement de la direction du traduire, contraignant le public à venir du côté d’une nouvelle idée du vrai au prix du sacrifice de l’idée reçue du beau : le meurtre des « belles infidèles » oblige à déplacer et à redéfinir mutuellement l’esthétique et l’éthique de l’écriture traductive.

Lieu : Amphi Rataud


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