« Quand tous mes autres moi seront morts... » Réflexions sur l'hologramme proustien

—Catherine Viollet, Jean-Louis Lebrave et Almuth Grésillon,

   On voudrait aborder d'un point de vue linguistique les problèmes d'instance énonciative dans la genèse de la Recherche. Instance énonciative : malgré l'abondance des commentaires auxquels le "je" proustien a donné lieu, il nous a semblé qu'une place restait ouverte pour une analyse linguistique. En effet, les théories linguistiques de l'énonciation fournissent les outils nécessaires à la description des phénomènes liés au "je" tels qu'on les rencontre dans la Recherche. À cette étude, nous avons voulu associer la dimension de la genèse. Le plus souvent, c'est de l'intérieur du texte publié de la Recherche que la critique s'est intéressée à la multiplicité des "je", et si la genèse a été prise en compte, c'est surtout pour la comparer à l'œuvre finale et en lire rétroactivement la complexité dans ses premiers balbutiements. Quant à une approche strictement génétique, c'est le travail de C. Quémar qui a joué un rôle décisif en isolant dans le premier Cahier Sainte-Beuve (Cahier 3 dans la numérotation de la Bibliothèque Nationale) les éléments déterminants pour le futur roman. Sa thèse est cependant centrée sur le fameux "coup de texte" du f° 18 du Cahier 3, alors même que, comme on le verra plus loin, la première occurrence des motifs abordés au Cahier 3 se situe bien plus tôt dans la genèse. D'autre part, malgré tous les bouleversement ultérieurs — de structure narrative, de genre, d'amplitude de l'oeuvre —, la question de l'instance énonciative qui se cristallise dans ce Cahier traversera avec une remarquable insistance toutes les parties du futur roman.

Si donc nous avons choisi de centrer notre étude sur ce groupe de manuscrits, c'est qu'il nous est apparu qu'ils constituent une représentation concentrée des problèmes énonciatifs qui jalonnent le texte publié de la Recherche. Non pas seulement — l'image serait tentante — comme un germe contient virtuellement toute la plante qui se développera à partir de lui à travers une genèse de type téléologique, mais plutôt comme un fragment d'hologramme contient effectivement l'information nécessaire pour reproduire l'image holographique saisie sur la totalité de la plaque sensible. On sait que les premiers hologrammes étaient enregistrés sur des plaques photographiques en verre; l'une d'elles ayant été brisée accidentellement, on constata avec surprise que chacun des fragments de la plaque permettait de reproduire l'image holographique de l'objet initialement codé sur la totalité de la plaque. Seules diffèrent la finesse et la précision du détail. Nous ne filerons pas la métaphore en cherchant à identifier, dans la genèse de la Recherche, quel serait l'objet reproduit sous forme holographique, à quoi correspondrait le rayon de lumière cohérente qui permet de coder l'image sur la plaque, etc. Cette propriété étrange de l'hologramme nous paraît seulement illustrer de manière saisissante une caractéristique remarquable de l'écriture proustienne, non seulement dans sa dimension synchronique de texte achevé, mais aussi dans sa dimension génétique de processus dynamique : les premières ébauches et tentatives de rédaction dessinent en quelques lignes ce qui sera le fil même de l'oeuvre ultérieure, et ces fragments, où qu'on les prenne, contiennent, non un fragment de représentation, mais, exactement comme l'ensemble qu'ils forment, une représentation intégrale.  Nous allons traiter les problèmes d'instance énonciative à travers deux motifs qui apparaissent dès "Proust 45" et le Cahier 3 : d'une part, le motif du dormeur, qu'il soit nocturne ou diurne; d'autre part, le motif matinal de l'article de journal, qu'il s'agisse de Sainte-Beuve ouvrant le Constitutionnel, ou de "je" ouvrant le Figaro. Il est vrai que la même problématique énonciative peut s'observer sur pratiquement n'importe quel thème de la Recherche; on illustrera cette récurrence avec les premières rédactions du motif du "petit cabinet sentant l'iris". Quant à la citation du titre — "Quand tous mes autres moi seront morts" —, elle renvoie, on le sait, à la figure du petit personnage barométrique présent dès le Cahier 2, et reversé ensuite dans la Prisonnière :

Pendant quelques instants <...> je restais d'abord en tête-à-tête avec le petit personnage intérieur, salueur chantant du soleil, <...>.  <...> je crois bien qu'à mon agonie, quand tous mes autres "moi" seront morts, s'il vient à briller un rayon de soleil tandis que je pousserai mes derniers soupirs, le petit personnage barométrique se sentira bien aise, et ôtera son capuchon pour chanter : "Ah! enfin, il fait beau." (Pléiade 1954, p. 12)

1. Préliminaires

Avant de traiter du jeu de la personne et des instances énonciatives dans la genèse de la Recherche, nous commençons par deux rappels indispensables pour la démarche envisagée.

1.1. Rappels génétiques

Après avoir sélectionné comme motif principal celui du dormeur — qu'il soit nocturne ou diurne —, nous avons établi un corpus manuscrit qui permet de suivre ce motif à partir de ses premières occurrences dans les Cahiers Sainte-Beuve et jusqu'aux formulations définitives du texte de la Recherche. Redonnons donc rapidement la chronologie de notre corpus.

Les germes les plus anciens du motif remontent à la fin 1908 et apparaissent selon nous dans l'ordre suivant :

  • - dans une feuille volante appelée "Proust 88", f° 2 : "Un jeune homme qui dort les bras répandus...";

  • - dans le volume "Proust 45", folio 4 r° : "Je fus comme ces dormeurs qui..."; folios 7 et 8 r° : "J'étais couché depuis une heure environ..."; folio 25 v° : "Mais un matin sa mère en entrant dans sa chambre...";

  • - dans un carnet de notes appelé "Carnet 1", f° 17 : "Maman le matin me dit de me rendormir...";

  • - dans les folios 1 à 19 du Cahier 3 : "J'étais couché depuis une heure environ..." (reprise directe de "Proust 45").

A partir de ce premier noyau commencera le jeu des arborescences multiples, dont on résumera la genèse comme suit : début 1909, le motif tel qu'il apparaissait dans le Cahier 3 sera réécrit, d'abord fugitivement dans le Cahier 5, puis, de manière plus consistante, dans le Cahier 1 : "Au temps de cette matinée dont je veux fixer je ne sais pourquoi le souvenir..." En même temps, une autre branche issue du "Proust 45", celle qui concerne la matinée où paraît dans un journal l'article depuis longtemps attendu, est retravaillée dans le Cahier 2, f°s 41 r° et suivants : "J'ouvris le journal. Tiens, justement un article sur le même sujet que moi!...

" Vers fin mai - début juin 1909, Proust établira lui-même une copie au net du Cahier 1 : c'est l'état du motif atteint dans le Cahier 8, f° 1 à 7.

On sait par ailleurs que ces premiers Cahiers débouchaient en août 1909 sur le projet d'une publication sous le titre "Contre Sainte-Beuve, Souvenir d'une matinée", projet cependant vite abandonné suite au refus quasi immédiat de Valette de publier ce récit dans les colonnes du Mercure. Mais l'idée de "faire oeuvre" est maintenant permanente, et sans qu'on puisse dire avec certitude de quand date l'abandon du "Contre Sainte-Beuve" (qui, on le sait, n'a jamais existé comme manuscrit complet), les trois Cahiers de copie (Cahiers 8 et 9 ainsi que l'un des "Cahiers Guérin" récemment acquis par la B.N.), que Proust fait établir en automne 1909, sont incontestablement les traces, non plus d'un récit autour de Sainte-Beuve, mais du futur roman. Suit dans cette logique en novembre 1909 l'établissement d'une version dactylographiée (un original et deux copies, répertoriés respectivement sous les noms de "D1", "D2" et "R.D."), qui sera soumise à Calmette pour publication en feuilleton dans Le Figaro.

Ces rappels généraux de la genèse du roman ne sont pas sans importance pour la suite du motif que nous avons choisi. Car l'arborescence connaîtra une nouvelle branche sur l'exemplaire dactylographié "D2", c'est-à-dire celui que Calmette a rendu à Proust en même temps qu'il lui a communiqué le refus de publier, en juillet 1910. En effet, lors d'un remaniement manuscrit nécessairement postérieur à cette date, Proust réalise une greffe subtile, sur laquelle il y aura lieu de revenir : l'archaïque "Proust 88" ("Un jeune homme qui dort...") est réinjecté dans le récit du dormeur-"je" ("Quelquefois mon sommeil était si profond..."), le générique et le singulatif absolu formant désormais unité...

Mais la même dactylographie comporte un autre remaniement, capital à la fois pour le motif du dormeur et pour l'ensemble du roman : la matinée initiale du narrateur malade qui ne dort que le jour et attend à huit heures du matin la conversation avec "maman" est évacuée au profit de la formule inaugurale du roman, "Longtemps je me suis couché de bonne heure", qui focalise directement sur la mémoire des nuits anciennes.

Enfin, ce même exemplaire dactylographié "D2" porte, ajouté à la main, le titre "Le Temps Perdu", tandis que s'écrit également vers 1910-1911 ce Cahier 50 qui reprend à son tour le motif du dormeur et pose les premiers jalons du "Temps retrouvé" de l'édition Grasset de 1913. Dès cette date a donc existé une structure romanesque dont le début et l'aboutissement d'alors avaient pour centre le dormeur éveillé.

Une nouvelle réorganisation de l'ensemble pendant la Grande Guerre finira par disséminer le célèbre motif. Certaines parties seront reversées les unes dans la fin de "Combray", qui comporte une reprise presque littérale du début du Cahier 50 ("C'est ainsi que je restais souvent jusqu'au matin à songer au temps de Combray..."), d'autres, dans le début de La Prisonnière  ("Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur et avant d'avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour...", "Françoise m'apporta le Figaro. Un seul coup d'oeil me permit de me rendre compte que mon article n'avait toujours pas passé..."), d'autres, enfin, dans La Fugitive, qui réintègre les parties matinales du volume "Proust 45" et des Cahiers 3 et 2 éjectées du début du roman ("Un moment après, ma mère entrait dans ma chambre avec le courrier... J'ouvris le Figaro. Quel ennui! Justement le premier article avait le même titre que celui que j'avais envoyé...").

Par conséquent, quels que soient les changements successifs de structure et de fonction, rien dans cette vaste construction ne se perd. En ce qui concerne le motif du dormeur, il fonctionne comme un fil rouge qui guide toutes les réécritures tant du "Contre Sainte Beuve" que de la Recherche. À chaque fois, il apparaît, immédiatement et quasi automatiquement, telle une structure narrative figée et à jamais disponible. C'est ce fonctionnement qui nous a suggéré d'avancer, à l'instar des notions linguistiques de "préconstruit"  et de "présupposé", celle de "pré-écrit", qui a toutes les chances d'être fondamentale pour une théorie de la production écrite.

1.2. Rappels linguistiques

A propos d'une oeuvre comme la Recherche, face à laquelle les critiques ont eu à coeur de montrer que le "je" du texte recouvre, selon les auteurs, entre trois et neuf instances différentes, il paraîtra sans doute déplacé, sinon légèrement provocateur de rappeler que dans la langue — entendue comme système de signes régi par un ensemble de régularités — le "je" relève de l'Un et non du multiple et qu'il n'a d'autre sens que de renvoyer à celui qui parle, ou, pour reprendre les termes de Benveniste, "la personne qui énonce la présente instance de discours contenant 'je', instance unique par définition, et valable seulement dans son unicité". C'est  bien cette position qui sous-tendra les analyses qui vont suivre. La question posée ne sera donc pas de savoir si le "je" du Cahier 3 par exemple est déjà en partie le même que celui du dormeur de la fin de "Combray" ou du milieu de La Fugitive. Bien au contraire. Ce "je", pris dans son acception d'unicité et donc d'univocité, dans son effet non de diffraction, mais de compacité, signifiant seulement celui qui dit "je", sera mis en série et comparé avec d'autres formes linguistiques de type nominal ou pronominal qui, dans l'épisode du dormeur, sont suivies des mêmes prédicats que "je". Or, ces autres expressions — il s'agit pour l'essentiel de "celui qui s'éveille", "le dormeur", "le débutant", "un jeune homme qui dort", "on", "nous", "l'écrivain" — ont toutes la propriété d'être formellement ambiguës.

Les groupes nominaux peuvent en effet tous renvoyer soit à un sujet spécifique, pris dans sa singularité ("le X dont je parle"), soit à un sujet générique ("tout X quel qu'il soit"), pris comme sujet universel. Et de la même manière, les deux types de pronoms recouvrent chacun plusieurs valeurs. "Nous", quand il s'agit d'un emploi dit de modestie ou d'autorité, renvoie à un singulier, tandis que l'emploi courant désigne ce pluriel que Benveniste a appelé un "je dilaté", au sens où "nous" implique toujours "je + X" (X pouvant être "vous" ou "ils") et pour lequel le même Benveniste a proposé une formule dont il faudra se souvenir : "Le pluriel est facteur d'illimitation, non de multiplication". Quant à la forme "on", il est bien connu qu'elle est susceptible aussi bien de référer à n'importe lequel des pronoms personnels, donc à des sujets spécifiés, que de représenter l'indéfini absolu, avec le trait "humain" comme unique propriété.

Ce rappel lapidaire de quelques faits de langue nous permet de mieux reformuler l'enjeu : pourquoi et comment Proust recourt-il à différentes formes de la langue — dont certes, la plus importante est le pronom "je" — pour nommer un même argument, généralement le sujet d'un prédicat identique? Existe-t-il en langue éventuellement des formes de transition, susceptibles d'installer des relais entre le "je" et le "on"? Si oui, quel pourrait en être le nouvel enjeu interprétatif pour la genèse de la Recherche?

2. Parcours génétiques sur la personne

2.1. Premier parcours : "J'étais couché depuis une heure environ"

Tout au long des fragments cités précédemment, on peut suivre l'évolution génétique du motif du dormeur. On se limitera ici aux occurrences attestées au seul début de la chaîne, c'est-à-dire celles du volume "Proust 45" et du Cahier 3. Le motif s'y présente sous deux formes, selon qu'il s'agit du dormeur nocturne, ou de ce qu'on peut appeler en première approximation le dormeur matinal, qui correspond par ailleurs à l'épisode de la "matinée".

2.1.1. L'enchaînement des réécritures.

1°) Les formes nocturne et diurne du motif sont présentes dans "Proust 45", où on les rencontre à quelques feuillets d'intervalle. Voici d'abord le motif matinal, tel qu'on le trouve sur une feuille pliée en deux (f°s 7 et 8) :

couché

Il s'agit d'un fragment isolé et inachevé, qui représente très probablement une première amorce de ce qui deviendra la "matinée". A ce stade de notre analyse, on notera seulement qu'on y rencontre un "je" qui se couche environ une heure avant le jour, et qui commence à relater un souvenir lié au moment où le jour se lève. Quant au motif du dormeur nocturne, il apparaît dès le f° 4, mais à titre de digression dans un développement consacré à la mémoire :

pendantuninstant

2°) Le début du Cahier 3 paraît bien être à l'origine une reprise quasi-littérale des f°s 7 et 8 de "Proust 45", et représente donc également une esquisse de la "matinée". En voici un extrait (Cahier 3, f° 1 r°) :

Le

3°) Alors que tout indique que, dans le Cahier 3, Proust avait l'intention de reprendre cette esquisse de "Proust 45" en la réécrivant et en l'amplifiant, cette expansion subit rapidement une dérive par rapport au motif initial. Or, vers quoi dérive l'écriture? Précisément vers le réveil nocturne, c'est-à-dire l'autre motif dissocié de celui de la "matinée" dans "Proust 45". Et, d'un folio à l'autre, l'écriture débouche sur l'impressionnante série de réécritures successives qu'on rencontre dans les folios 12 à 14 du Cahier 3. Voici ce motif du réveil nocturne dans l'une de ses rédactions (Cahier 3, f° 13 r°) :

noire

2.1.2. Description des paradigmes

Les extraits que nous venons de citer permettent de dégager à l'intérieur des réécritures successives plusieurs blocs de signification dont la structure, tant syntaxique que sémantique, est étonnamment stable d'un fragment à l'autre. Comme l'ont déjà constaté des études antérieures, l'écriture proustienne se prête d'une façon remarquable à une analyse linguistique de type paraphrastique. Rappelons que deux expressions sont dites en relation de paraphrase  lorsqu'elles sont virtuellement substituables entre elles dans un contexte donné et qu'elles présentent une parenté sémantique telle qu'on peut les considérer comme des reformulations du "même". On parle dans ce cas de paradigme paraphrastique. Pour les deux motifs étudiés ici, les réécritures de Proust 45, f° 7 r°, et du Cahier 3, f° 1, f° 10, f°s 12, 13, 14 permettent de dégager des familles paraphrastiques dont nous voudrions décrire brièvement les paradigmes.

1°) La "ligne blanche" du réveil matinal

Pour la commodité de l'exposé, on peut construire une séquence textuelle archétypique sous laquelle l'ensemble des variantes rencontrées vient s'ordonner selon quatre sous-ensembles :

(I) J'étais couché depuis une heure environ. (II) Le jour n'avait pas encore tracé dans l'obscurité de la chambre, là où (III) X imagine la commode, (IV) cette ligne blanche <...>

Les fragments de séquence de cet énoncé construit ne figurent pas forcément tous dans toutes les tentatives de rédaction; dans ce cas, nous signalons la séquence absente par l'introduction du "zéro" ("Ø"). De plus, ils n'apparaissent pas forcément dans l'ordre de l'archétype construit. Par ailleurs, c'est faute de pouvoir matériellement faire se succéder les paradigmes de gauche à droite dans l'ordre linéaire des énoncés réels que nous les disposons les unes au-dessous des autres.

je venais de me coucher

Cette ligne blanche

2°) Le dormeur nocturne

Étant donné notre propos, nous ne reproduirons ici que les paradigmes correspondant au début de la séquence.

je m’eveillais

A cette seconde série, il faut ajouter la séquence de "Proust 45", où la succession des deux premiers paradigmes est remplacée par "je fus comme", le troisième étant représenté par "ces dormeurs qui".

3°) Première interprétation.

On ne peut qu'être frappé des ressemblances entre la série du dormeur diurne et celle du dormeur nocturne. Dans les deux cas, la séquence commence par un énoncé contenant la forme "je" ou le possessif "ma". Après ces premiers mots, bien que les deux motifs divergent dans la forme syntaxique et le contenu sémantique, il s'agit toujours d'un repérage par rapport aux coordonnées spatiales ou temporelles ("Le jour n'avait pas encore tracé dans l'obscurité de la chambre, là où", "C'était l'heure où"). Malgré des structures syntaxiques globalement différentes, les deux séries se rencontrent à nouveau ensuite dans le paradigme des formes de la personne. Du point de vue énonciatif, on peut donc résumer l'enchaînement textuel commun aux deux motifs par la séquence suivante :

Je

C'est cette séquence que nous voudrions maintenant commenter rapidement.

2.1.3. Glissements textuels et génétiques de la personne

L'ancrage initial par rapport au "je" subsiste dans tous les états de la genèse ici commentés. Ce repérage premier aurait pu se prolonger de façon homogène dans la suite du texte et conserver d'une façon stable la première personne du singulier :

J'étais couché depuis une heure environ. Le jour n'avait pas encore tracé dans la chambre, là où j'imaginais la commode, cette ligne blanche...

Or, une telle séquence n'est jamais attestée. A l'inverse, on constate une double dérive. Dérive d'abord dans l'enchaînement des énoncés : dès Proust 45, le "je" est repris immédiatement par un "nous" qui le déstabilise et en altère l'unicité. Ce "nous" est suivi lui-même d'un "on" qui pousse à l'extrême l'imprécision des limites de la personne ("Mais on n'a pas besoin de voir le jour...", "Proust 45", f° 8 r°), de sorte qu'on a :

Je ... nous ... on

La seconde dérive se manifeste dans la succession des variantes au cours de la genèse.  A la stabilité de la forme inaugurale "je" s'opposent les hésitations entre une série de formes certes différentes, mais qui toutes ont en commun d'introduire la multiplicité face à l'unicité linguistique de "je". L'ordre dans lequel ces formes se substituent les unes aux autres n'est pas indifférent. L'apparition "prématurée" de "le d<ormeur>" (Cahier 3, f° 1 r°), immédiatement corrigé en un "nous" qui conserve encore une partie de la spécification de la première personne, donne d'emblée l'amplitude de ce mouvement énonciatif, qui, au fil des réécritures, déclinera toutes les formes flottantes que nous avons énumérées précédemment. Au f° 10, la forme pronominale n'est pas encore totalement abandonnée, puisqu'on rencontre :

celui qui ---> nous ---> le dormeur.

Mais aux f°s 12, 13 et 14, elle n'apparaît plus dans la série substitutive :

 celui qui  ---> le pauvre malade ---> ceux qui ---> celui qui

Alors que "le pauvre malade" peut encore désigner une occurrence spécifique unique dont on cherche d'ailleurs vainement le référent dans le contexte antérieur, la forme "ceux qui" semble renvoyer à une classe spécifiée; elle est abandonnée à son tour au profit de "celui qui". Même s'il s'agit là d'une forme en soi ambiguë, le poids du générique finit par s'imposer ici comme dans l'usage général de la langue, où "celui qui" est la formule consacrée dans nombre d'expressions proverbiales (xxxxxxxxxxx). De cette analyse se dégage un mouvement qui évolue vers le générique. Néanmoins, de nombreuses occurrences de "je" subsistent dans ce même cahier, de sorte qu'une lecture d'ensemble donne plutôt l'impression d'une hésitation obstinée entre les deux paradigmes.

2.2. Deuxième parcours: "Un jeune homme qui dort"

Le Cahier 3 oppose, on vient de le voir, deux paradigmes concernant la catégorie de la personne qui en principe s'excluent mutuellement: d'un côté, le paradigme du "je" avec toutes ses attestations, de l'autre, le paradigme de ces formes linguistiquement ambiguës dont l'un des sens ouvre à la dimension du  générique. A cette valse-hésitation succède alors dans les Cahiers 5,1, 8 et 9 (tous de 1909), et dans cet ordre génétique, une série de réécritures qui semble manifester de plus en plus clairement un choix définitif pour la forme "je".

Et pourtant: ce qui vient d'être dit, à propos du Cahier 3, de la labilité énonciative du motif du dormeur  reçoit une nouvelle confirmation lors du remaniement, en 1910/1911, de la dactylographie de 1909. En effet, le remaniement manuscrit de la dactylographie correspondante (cf. Nafr. 16.733) réintroduit soudain, au coeur même de séquences textuelles écrites entièrement sur le mode du "je", un groupe nominal à valeur générique, "Un jeune homme qui dort", qui n'est que la réimportation – revue et corrigée – du folio 2 de "Proust 88". Une fois la greffe opérée, la trame narrative et énonciative est la suivante:

J'avais oublié la fille de mon rêve.

Un jeune homme qui dort les bras répandus tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct ...

– Mais il suffisait que dans mon lit mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit, alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m'étais endormi, et quand je me réveillais au milieu de la nuit, je ne savais pas où je me trouvais. – Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude... – Toujours est-il que quand je me réveillais ainsi...

Le balancement entre les diverses formes, où tout emploi de "je" est immédiatement "dilué" dans un générique ou dans un "nous" à référence floue (cf. le "je  dilaté" de Benveniste!) a une conséquence claire: les deux extrêmes, la singularité et l'universalité, linguistiquement exclusives l'une de l'autre, finissent par se toucher,  chacun perdant un peu de son acuité. Le "je" de Proust tend à s'élever, fiction aidant, à la valeur d'un générique; inversement, ses génériques sont légèrement teintés de subjectivité.

2.3. Troisième parcours : "De ces sensations je n'oserais pas parler si"

En relatant une expérience de plaisir solitaire, Proust rencontre visiblement des problèmes de choix linguistiques en ce qui concerne la mise en place du sujet. Entre la rédaction du Cahier 5 (f° 109 v°) et celle du Cahier 1 (f° 68 v°) se dessine, à travers les diverses formes choisies, une évolution certaine :

[D'autres sensations si basses qu'un écrivain ne serait pas excusable d'en parler si <]

C'étaient aussi d'autres impressions à peine moins anciennes, mais si basses qu'un écrivain serait inexcusable de les dépeindre si l'impossibilité où on est de les ressentir une fois passée la première adolescence ne leur donnait quand elles se montrent dans nos rêves ce charme d'être détachées de tout lien avec la terre<...> (Cahier 5, f° 109 v°)

Deux formes coexistent dans ce passage : "un écrivain" qui relate l'événement, et le "on" sujet/support à valeur générique de la sensation, repris par un "nous". Lors de cette première rédaction, les formes choisies restent empreintes d'une certaine ambiguïté : le syntagme nominal avec article indéfini "un écrivain" laisse au lecteur la possibilité de décider s'il s'agit de "n'importe quel écrivain" ou d'"un écrivain tel que moi" ; quant au "on/nous", il est bien associé à des assertions à valeur générique ("ce plaisir qu'à l'âge où l'on ne connaît pas encore l'amour on cherche seulement auprès de soi-même."). Lors de la seconde rédaction, "un écrivain" disparaît, remplacé par "on" :

[Il y a d'autres sensations encore qui caractérisent une enfance à peine un peu adolescente. Elles sont de celles dont on ne devrait pas parler si elles n'étaient exclusivement attachées à un âge si lointain <...>] (Cahier 1, f° 68 v°)

Cette formulation par "on" est immédiatement biffée au fil de la plume et remplacée par une réécriture en "je" :

De ces sensations [là je n'oserais pas parler si elles n'étaient à cette époque quelquefois revenues dans mon sommeil] qui revenaient alors quelquefois dans mon sommeil je n'oserais pas parler si elles n'y étaient apparues <...> détachées de toute ma vie présente <...>

On passe ainsi d'assertions générales au récit d'une expérience singulative, assumée par un sujet d'énonciation qui s'exprime à la première personne. L'extrait suivant, situé quelques lignes plus bas sur le même folio, montre de manière particulièrement frappante ce passage du "on", biffé, au "je"  de l'énonciateur :

Mais à douze ans [quand on va s'enfermer la première foi<] j'allai m'enfermer pour la première fois <...> à Combray <...>

On constate donc une évolution qui va, dans un premier temps, de "un écrivain" à "on", et dans un deuxième temps de "on" à "je" ; elle constitue un mouvement inverse par rapport à celui qui se produit dans le motif du dormeur diurne, mais confirme la labilité générale de l'instanciation énonciative.

2.4. Quatrième parcours: "J'ouvris le journal"

Le problème de la porosité, de la fragilité et de la métamorphose des instances énonciatives prend un aspect encore plus aigu quand tel "je", énonciateur et "héros" de tel épisode, et sans doute toujours plus ou moins identifiable à Proust, s'avère, génétiquement, n'être que le substitut d'un autre nom propre, pour qui l'épisode fut initialement inventé et qui, à l'origine, en était le personnage central, le "héros". Ce type de transfert, par lequel "je" s'accapare d'autres personnes, s'approprie d'autres expériences – comme si tout devenait intersubjectivement identique, interchangeable, relativisé – revêt une importance capitale dans un cas précis. A la fin 1908,  un même épisode – celui de la matinée où paraît enfin dans le journal un article depuis longtemps attendu et apporté au chevet par la mère – se trouve recopié quasi littéralement d'une feuille volante (conservée aujourd'hui dans le volume "Proust 45, f° 25 v°) au Cahier 3 (f°5 r°). A une différence près: Sainte-Beuve, auteur des fameux "lundis" dans Le Constitutionnel , cède la place à ce "je" du dormeur éveillé à qui "maman" remet l'article enfin paru dans Le Figaro :

Sans doute n'avait-il pas l'émotion du débutant qui ...

Mais un matin sa mère en entrant dans sa chambre a posé près de lui le journal d'un air plus distrait que de coutume, comme s'il n'y avait rien de curieux à y lire. Mais néanmoins elle l'a posé tout près de lui pour qu'il ne puisse manquer de le lire, s'est vite retirée et a repoussé la vieille servante qui allait entrer dans la chambre. Et lui a souri parce qu'il a compris que sa mère bien aimée voulait qu'il ne se doutât de rien, qu'il eût toute la surprise et toute sa joie, et qu'il fût seul à la savourer et ne fût pas irrité par des paroles des autres pendant qu'il lisait, et obligé par fierté de cacher sa joie à ceux qui auraient indiscrètement demandé à la partager avec lui.  ("Proust 45", f° 25 r° et v°)

Bientôt Maman entra, déposa près de moi d'un air de distraction complète le Figaro mais très près de moi pour que je ne puisse pas ne pas le voir et elle disparut si vite, repoussant avec une vivacité qui la surprit la vieille bonne qui voulait entrer, que je compris immédiatement que l'article avait paru et que Maman avait voulu m'en laisser la surprise et que personne ne vînt troubler ma joie ou m'obliger à la dissimuler par respect humain. (Cahier 3, f°5 r°)

Matériellement, on peut supposer que Proust avait sous les yeux "Proust 45" au moment de la rédaction du passage correspondant du Cahier 3. Symboliquement, les choses paraissent plus complexes. Celui qui a commencé à écrire contre  Sainte-Beuve, s'identifie en même temps à lui en s'attribuant à lui-même un épisode qu'il avait initialement destiné à "l'ennemi". En outre, ce transfert de personne opéré à la fin 1908, au moment où se met en place le projet d'un "Contre Sainte-Beuve", préfigure déjà un autre déplacement, radical: celui du "Contre Sainte-Beuve" vers le futur roman. En tout cas, le transfert vers "je" est acquis une fois pour toutes. Le Cahier 2 (f° 41 v° sqq.), qui suit immédiatement le Cahier 3 dans l'ordre de la rédaction, procédera comme celui-ci: il intègre et amplifie l'épisode de l'article de journal, en transformant à son tour des morceaux de "Proust 45" en expériences du "je". C'est ainsi qu'on retrouvera le thème de la "multiplication mystérieuse" d'une pensée due à ces "milliers de journaux encore humides de la presse", dont "il faut vite acheter d'autres exemplaires"; c'est ainsi que la phrase

  • – il ouvrait le Constitutionnel (Proust 45,f° 25 r°)

est remplacée par

  • – J'ouvris le journal (Cahier 2, f° 41 v°).

Sans pouvoir suivre jusqu'au bout le cheminement de ce motif à travers la genèse de la Recherche, rappelons toutefois qu'il connaît les mêmes déplacements que tous les épisodes liés à une matinée: d'initiaux et singulatifs qu'ils étaient au départ, dans le cadre d'un Contre Sainte-Beuve, ils deviennent, rejetés vers la fin du roman, expériences itératives. Ainsi l'épisode de l'article se retrouve-t-il d'une part dans La Prisonnière, où il succède, comme déjà dans le Cahier 2, immédiatement à l'image du petit personnage barométrique:

... le petit personnage barométrique se sentira bien aise et ôtera son capuchon pour chanter: 'Ah! enfin, il fait beau.'   Je sonnais Françoise. J'ouvrais le Figaro. J'y cherchais et constatais que ne s'y trouvait pas un article, ou prétendu tel, que j'avais envoyé à ce journal" (La Prisonnière, Pléiade, 19  , p. 12)

Outre cette brève mention, le motif revient en force dans La Fugitive, où il naît d'un merveilleux montage de tous les morceaux anciens de "Proust 45" et des Cahiers 3 et 2 (cf. Pléiade, 19  , p. 566 - 571).

Si Sainte-Beuve-lecteur s'est métamorphosé définitivement en ce "je"-lecteur, c'est que l'écriture de Proust a changé de cible: théorie et critique littéraires, au lieu d'être illustrées à l'aide du contre-exemple Sainte-Beuve, deviennent la matière même d'un roman. Du même coup, la fiction peut faire librement appel à tous les morceaux "pré-écrits" ailleurs, les insérer à sa guise, transplanter des épisodes en les appliquant à d'autres protagonistes et, notamment, à ce "je" flottant entre la singularité et l'universalité.

2.5. Relais linguistiques entre spécifique et générique

"Le mécanisme linguistique roule tout entier sur des identités et des différences, celles-ci n'étant que la contre-partie de celles-là" (Saussure, Cours de linguistique générale , éd. Tullio de Mauro, Payot, 1983, p.151). Si donc la langue ne connaît que des identités ou des différences, comment peut-il se faire que, dans l'usage de la langue, les frontières s'effacent, que du "je", on puisse passer insensiblement – sans que le lecteur ait l'impression d' avoir changé de registre – à "nous, à "on", au générique pur? Comment est-il possible que les différences s'estompent sans que, apparemment, il y ait scandale grammatical? Selon nous, c'est la langue elle-même qui dispose, dans son propre stock de régularités, de certaines formes et constructions qui servent d'opérateurs pour passer du plus spécifique, à savoir "je", au plus générique, à savoir "on" ou d'autres formes correspondantes. Ces opérateurs fonctionnent comme des relais, comme des passeurs invisibles. Et si nous avons malgré tout fini par les voir, c'est à force de lire Proust, qui en use en maître. Figurent parmi ces formes entre autres:

  • certains groupes nominaux de la forme "le N qu-", "ce N qu-", "un N qu-" ou "celui qu-"; exemple: "J'éprouvais la douceur de ceux qui rentrent, descendant du train ou du bateau, par le même chemin brûlant de soleil, qui passent tous les jours à la même heure torride devant la boucherie ou sous les tilleuls et qui trouvent en rentrant la salle à manger" (Cahier 4, f° 2 r°)

  • la construction "c'est N qu-"; exemple: "Il faisait nuit noire dans ma chambre. C'était l'heure où celui qui s'éveille d'un somme profond où il va bientôt retomber n'a pas gardé sous ses paupières l'image des choses qui l'entourent." (Cahier 3, f° 13 r°)

  • la construction "je + verbe+ comme + groupe nominal"; exemple: "Je m'avançais comme une barque qui accomplit sa navigation solitaire." (Cahier 1, f° 59 r°)

  • les adverbes "parfois", "quelquefois", "souvent"; exemple: "J'étais couché depuis une heure environ... Parfois c'est une clarté, reflet d'une braise oubliée dans le feu éteint qui nous a trompé <sic! >. .. Parfois aussi le jour en paraissant dans les rideaux ne vient pas seulement apprendre à celui qui vient de s'éveiller où est la fenêtre, où est la cheminée, mais aussi..." (Cahier 3, f° 1r° à 3 r°).

On aura remarqué une propriété commune à ces opérateurs: à chaque fois, ils servent à passer d'un processus unique, repéré par une situation d'énonciation précise, elle-même déterminée par "je", à un processus général, marqué par des verbes au présent omnitemporel, eux-mêmes commandés par des "nous", des "celui qui" et dont la répétitivité est soulignée par des locutions adverbiales comme "tous les jours". Bien entendu, ces opérateurs peuvent aussi, par leur présence simultanée, accélérer l'alternance entre singulatif et universel. Quelques exemples.

1) "ce N qu-" avec "comme":

 "Je fus comme ces dormeurs qui en s'éveillant dans la nuit ne savent pas où ils sont, essayent d'orienter leur corps pour prendre conscience du lieu où ils se trouvent, ne sachant dans quel lit, dans quelle maison, dans quel lieu de la terre dans quelle année de leur vie ils se trouvent. J'hésitai ainsi un instant ..." ("Proust 45", f° 4°)

" ... J'allais me donner à ce seul projet: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir une cité qu'ils désirent et s'imaginent qu'on peut goûter dans une chose réelle le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait; j'avais oublié la fille de mon rêve." (Cahier 8, f° 3 r°)

2) "C'est N qu-" avec "le N qu-", "ce N qu-" , "quelquefois" et "comme":

"Je rallumais un instant pour regarder ma montre. C'est l'heure où le malade qui passe la nuit dans un hôtel étranger et qui est réveillé par une crise affreuse, se réjouit en apercevant sous la porte une raie du jour. Il ..., il ... il... . J'éteignais, je me rendormais. Quelquefois, comme  Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait d'une fausse position de ma cuisse... . D'autres fois je me promenais en dormant dans ces jours de notre enfance, j'éprouvais sans  effort ces sensations qui ont à jamais disparu avec la dixième année et que nous voudrions ... tant connaître de nouveau, comme quelqu'un qui saurait ne plus jamais revoir l'été aurait la nostalgie même du bruit des mouches ... Je rêvais que ..." (Cahier 1, f°70 et 69 v°)

Dans ce jeu effréné et subtil du passage entre "je", "nous" "il" et "on", il arrive bien – et les manuscrits sont seuls à le révéler – que la plume fourche, que la maîtrise nécessaire à la gestion des différents registres échappe, le temps d'un instant, au contrôle du scripteur. Alors, certains lapsus, immédiatement repérés et corrigés, viennent témoigner ex negativo de l'acrobatie de cette écriture, les erreurs viennent confirmer la maestria avec laquelle Proust exploite tous les opérateurs que la langue met à sa disposition.  Ainsi, lorsqu'il introduit la mémoire du corps, les pronoms "je", "il" et "elle", "mes", "ses" se mélangent volontiers:

"Mon côté corps <sic>... cherchait à deviner dans la forme de sa fatigue la direction, et tâchait de reconstruire le lieu où il se trouvait. Sa mémoire lui présentait successivement tous ceux où [il] j'avait <sic> dormis <sic>. ... Ceux [que je n'aurais jamais dû] qu' elle n'aurait jamais dû oublier, mais qui ne seraient jamais revenus à ma pensée, et dont lui se souvenait." (Cahier 1, f° 63 v° et 64 r°)

"Mon corps ... cherchait à donner la position de ses membres ... Sa mémoire, la mémoire de ses hanches de [mes] ses genoux, de [mes] ses épaules lui présentait successivement plusieurs des leiux où il avait dormis <sic>. ( Cahier 8, f° 4 r°)

De même, dans l'évocation d'un souvenir ancien, il y a confusion entre "je" et "nous":

" [nous traversions] je traversais la grande rue du village où ça et là .. une boutique nous montrait ... des personnages ... ; nous ne rencontrions plus que le triangle irrégulier des moutons qui rentraient, puis j'arrivais dans les champs ...Je m'avançais ... Quelquefois, la dame du château m'accompagnait, nous avions vite dépassé ces champs ... nous nous arrêtions un instant ma compagne et moi avant de descendre dans ce calice d'opale, et la dame avait un de ces mots par qui je m'apercevais tout d'un coup placé à mon insu dans sa vie à elle. (Cahier 1, f°59 r° et 58 v°)

Enfin, dans des moments d'audace, l'erreur est assumée comme telle, réclamée littéralement pour dire cette chose impossible: qu'on est à la fois soi et un autre. C'est notamment le cas à la suite du paragraphe consacré au petit personnage barométrique, introduit comme ceci: " ... tout au fond de moi, derrière tous les personnages que je suis, il y en a un, le plus vivace, qui ne se soucie pas des autres...".  La description est suivie du commentaire suivant:

Car pour lui, pour moi, si le projet d' une promenade, d'un voyage, d'un plaisir n'était pas tout à fait suffisant pour le bonheur, ... , mettre le projet à exécution n'était pas non plus nécessaire

Ce paragraphe non biffé est immédiatement réécrit:

"Car pour qu'il fut <sic> heureux, pour que je le fusse, le simple désir de faire une promenade, de goûter certains plaisirs n'était pas suffisant. Ce n'était qu'une velléité individuelle ... (Cahier 50, f° 44 r°)

Or, la langue ne connaissant que des différences, ne pouvant admettre ni fusion ni confusion, le texte imprimé de ce passage dans La Prisonnière  n'a pas repris ce jeu à la limite de l'agrammaticalité. L'épisode n'est suivi d'aucun commentaire.Proust disposait, il est vrai, de suffisamment d'autres procédures pour entraîner le lecteur dans les rets inextricables d'un "je" à la fois singulatif et universel.

3. Métamorphoses du sujet

Outre la mise en place d'un sujet flou, protéiforme jusqu'à être détaché de tout ancrage spatio-temporel ("et nous flottons incertains entre les lieux et les années", Cahier 3, f° 3) — donc en quelque sorte vidé de sa substance —, d'autres phénomènes observables dans la genèse contribuent à créer cet effet de labilité de la catégorie de la personne. Partant du sujet humain, morcelé parfois jusqu'à son effacement pur et simple, auquel sont substituées des figures métonymiques, nous allons, en passant par des propositions sans sujet grammatical, dans le sens de "l'essence des choses" — ce thème du Temps retrouvé —, où ce sont alors les objets eux-mêmes qui deviennent acteurs du procès.

3.1. Sujet métonymique

Dans de nombreux lieux de la genèse est visible le travail linguistique de construction d'une figure métonymique qui occupe la fonction grammaticale sujet. Le sujet humain n'est pas construit comme une entité, mais parcellisé, représenté par un de ses éléments :

  • A plus d'un de ces lieux qui auraient du lui rester sacrés si notre pensée et notre cœur n'avaient si peu de force il  n'a jamais resongé depuis. Mais voici que son côté s'en souvient et son cou, et ses jambes allongées qui imaginent à leur gauche le petit cabinet de débarras <...> (Cahier 3, f° 2 r°)

  • Mais [déjà son corps s'est créé un autre milieu] le milieu où son corps essaye de se situer a changé de forme <...> (Cahier 3, f° 4 r°)

  • [là où il dirigeait dans l'obscurité le couloir intérieur]

[là où la [pensée] main croyait aller d<] (Cahier 3, f° 10 r°)

Les syntagmes en position sujet peuvent donc être des éléments du corps humain (ses yeux, ses membres) qui, à travers le processus de remémoration,  atteignent, à leur tour, un fonctionnement autonome de sujet à part entière :

<...> mais ses yeux surpris par le sommeil n'avaient pas eu le temps de prendre sous leurs paupières l'image des choses qui les entourent. Et <...> tandis que l'âme du dormeur <...> hésite <...>, ses membres cherchent dans les souvenirs de leurs attitudes l'image des lieux< (Cahier 3, f° 14 r°)

La mise en place de ces figures métonymiques ne va pas toujours sans difficultés linguistiques Elles peuvent être d'ordre simplement lexical :

Mon [côté ] [corps] [dos et] côté corps [essayait de se souvenir] trop [paralysé] engourdi encore [par le som<] pour remuer, [essayait de se souvenir et imaginait] [interrogeait son attitude] <...> (Cahier 1, f° 64 v°)

Mais les plus graves difficultés sont d'ordre énonciatif :

Ceux [que je n'aurais jamais du] qu'elle n'aurait pourtant jamais du oublier <...> et dont lui il se souvenait <...> lui se rappelait avec le mur, la porte et le couloir <...> les pensées qu'il avait en s'endormant. Il croyait se sentir allongé le long d'un mur oblique <...> (Cahier 1, f° 64 r°)

Mon corps <...> lui, mon corps, se rappelait pour chacune <...> le genre des lits, avec la pensée [qu'] [il] j'avait/s en s/m'endormant qu'/e [il] je retrouvait/s <...> (Cahier 8, f° 3 r°)

Cette mobilité permanente entre "je" et une figure métonymique du "je" conduit dans des cas exceptionnels à de réels imbroglios grammaticaux, où les problèmes de coréférence perturbent visiblement jusqu'aux règles les plus simples de la grammaire :

[Mais] sa mémoire lui présentait successivement tous ceux  où [il] j'avait dormis <sic> <...> (Cahier 1, f° 64 r°)

Par delà ces lieux de la genèse où l'écriture tâtonne, la mise en place de ces figures métonymiques est un procédé systématique dans l'écriture proustienne : elle est à la fois créatrice de la mémoire involontaire et mise en cause de l'autorité du sujet-maître.

3. 2. Propositions sans sujet grammatical

Au long du Cahier 3, on relève nombre d'énoncés d'où est absente toute forme linguistique représentant un sujet humain, alors que ce référent est de toute évidence implicitement présent :

<...> et bientôt l'heure du réveil pour aller travailler sous la lampe avant l'heure du collège <...> (Cahier 3, f° 2 r°) Et tour à tour le jour se lève sur la cour de la caserne, et il faudra vite aller boire le café au lait brûlant à la caserne avant de partir en marche dans le jour à peine levé <...> (Cahier 3, f° 3 r°)

Il n'est pas indifférent de remarquer que ces deux séquences font partie des souvenirs engendrés, introduits par le "côté" ("Mais voici que son côté s'en souvient..."). S'il paraît difficile de réintroduire un sujet à la première personne dans un tel contexte, le "on" peut encore y trouver sa place en tant que pronom indéfini :

Tout à l'heure il va falloir se lever et allumer la lampe pour faire son devoir.<...> et tout à l'heure avant qu'il fasse grand jour dans la cour de la caserne il faudra aller boire à la cantine le café au lait fumant car on va partir en cortège musique en tête <...> (Cahier 3, f° 16 r°)

Il arrive même que la réécriture laisse voir d'abord l'effacement progressif de la forme renvoyant au référent humain, tandis que la forme provisoirement définitive restitue le pronom "nous" :

  • [Plus trace de la porte que nous croyions devant nous, et au lieu d'un couloir, la cour]

  • [Plus trace de porte ni de couloir...]

  • [La porte, le couloir, toute la maison<] (Cahier 3, f° 1 r°)

  • [Et la porte ayant changé de place met à côté de nous, au lieu du couloir, une cour]

  • Et le mur  [...] supprimant en face de nous la possibilité du couloir et de tout le reste de la maison et ne laissant derrière lui qu’une cour et le lit tourne avec lui. (Cahier 3, f° 1 r)

3.3. L'"essence des choses"

Ces phénomènes de morcellement du sujet humain et d'effacement du sujet grammatical vont de pair avec une troisième propriété linguistique de la genèse proustienne : il est frappant que, dans bon nombre d'énoncés du Cahier 3, les objets eux-mêmes soient promus au rang non seulement de sujet grammatical de l'énoncé, mais de véritables protagonistes de l'action.

  • <...> cette ligne blanche au dessous de laquelle court s'installer la fenêtre <...>

  • et pour faire place à la commode, le mur lui-même <...> s'écarte

  • le mur oblique s'écarte et fait place à la toilette <...>

  • Et la porte ayant changé de place, met à côté de nous <...> une cour

  • le mur oblique que notre main croyait suivre l'obliquité <sic> le long du mur se redresse, supprimant la possibilité du couloir <...> et ne laissant derrière lui qu'une cour et le lit tourne avec lui.

  • Bientôt la lumière sous la porte s'éteint et tout rentre dans l'obscurité. (Cahier 3, f° 1 r°) — Mais dans l'obscurité, la chambre change encore de forme et s'entoure d'une autre demeure <...> (Cahier 3, f° 2/3 r°)

  • <...> le mur oblique d'un quart de cercle pour faire place à la cheminée et à la porte faisant tourner le lit avec lui et supprimant <...> (Cahier 3, f° 10 r°)

Les éléments en position sujet appartiennent le plus souvent au domaine spatial (la fenêtre, le mur, la porte, le lit, la chambre) ; quant au verbe, c'est presque toujours un verbe de mouvement (courir s'installer, s'écarter, mettre, se redresser, tourner, changer de forme, s'entourer, obliquer, faire tourner, faire place, supprimer...).

Ces divers phénomènes, remarquables par leur convergence, ne sont certes pas le fait du hasard, mais participent de ce que Proust appelle "l'essence des choses" : Proust écrit, dans le Cahier 29 (f° 43 r°), que "les choses cessèrent d'être agies par les hommes" ; et, après avoir biffé cette phrase, il poursuit quatre lignes plus loin : "Dans ces grandes phrases les choses existent non pas comme l'accessoire d'une histoire, mais dans la réalité de leur apparition ; elles sont généralement le sujet de la phrase, car le personnage n'intervient pas et subit la vision"; il ajoute au verso de ce même folio :, "Quand le tableau était purement matériel, les choses y agissaient comme des personnes".

Conclusion

Je dis je en sachant que ce n'est pas moi (S. Beckett).

L'écrivain ne tente jamais rien d'autre que de transformer son je en fragment de code. (R. Barthes)

À travers les parcours génétiques que nous avons retracés, la forme "je" dérive vers d'autres formes qui en assurent les reprises anaphoriques ou s'y substituent. En même temps, le sens dérive vers un halo de significations où  l'univocité du "je" coexiste avec des formes dont la valeur contient en tout cas la possibilité du générique; au sujet-origine de l'énonciation (représenté dans la théorie linguistique par S0) s'adjoint une instance paraphrasable par "quel que soit S". Conjointement, on observe cette montée des choses qui deviennent sujets de verbes de mouvement et de verbes d'action et qui pourrait amener la conclusion qu'il n'y a plus de S-origine, plus d'énonciateur. Et pourtant, s'il n'y avait plus de sujet-origine du langage, s'il y avait réellement cette "mort du sujet" qui avait occupé pour un temps la scène théorique, comment pourrait-on comprendre, voire savourer, cette remarque de Proust qu'on lit dans le Cahier 3, f° 27 r°:

" ... je dis avec joie des mots qui n'ont rien d'heureux, et je chante. Car le poète est comme la statue de Memnon. Il suffit d'un rayon de soleil pour le faire chanter..."

Ce "je" qui, supplanté par d'autres formes, semblait se départir d'une partie de ses prérogatives, n'est-ce pas plutôt un sujet qui, en s'assimilant d'autres "je", tend à s'élever vers l'énonciateur de la fiction, fiction qui est chant de la mémoire ? S'il en est ainsi, quel est le sens des choses? – C'est par elles, et non par l'intelligence, non par un "je"-cogito, que "cet être-là ... trouve sa subsistance, ses délices" et, ajouterons-nous, son langage. C'est le bruit de la cuiller et du marteau, c'est l'inégalité des pavés qui donnent le branle à la mémoire. C'est la nomination de ces souvenirs qui produit la parole du roman.  En même temps, les Cahiers associent ce chant de Memnon au petit personnage barométrique, qui par définition ne réagit qu'aux variations de l'atmosphère, et non aux  volontés ou aux humeurs des humains.  Amorcée dans les Cahiers 3 et 2,  où Memnon est appelé le "baromètre sonore", cette condensation de l'archaïque statue et  d'une sorte d'objet-fétiche se réalise dans le Cahier 50 sous l'effet du "premier rayon de soleil". Et voici de nouveau le motif de la "ligne blanche", de la "raie du jour", rencontré dès "Proust 45". Le "je" du réveil matinal est celui qui, transcendant tous les autres, va chanter: "il fait beau, quel bonheur, on peut sortir" :

Ce premier rayon de soleil là , même si les rideaux sont hermétiquement tirés, même si mes paupières sont closes, trouve bien le moyen de toucher en moi une statue de Memnon qui se met à chanter, et si je m'étais rendormi, me tirant de mon smmeil, me fait ce qu'on appelle au régiment un réveil en musique. Et plus simplement, tout au fond de moi, derrière tous les personnages que je suis, il y en a un, le plus vivace, qui .ne se soucie pas des autres, et qui, dans le sommeil, ou le chagrin ou la maladie les a tous renversés l'un après l'autre, comme des capucins de carte,  reste seul à son poste, semblable lui aussi à un capucin, mais plutôt à celui que je voyais à la vitrine de l'opticien de Combray et qui indiquait le temps. Dans des crises que la pluie seule pouvait calmer, si j'attends avec anxiété que le ciel se brouille, quand tombent les premières gouttes, il rabattra son capuchon avec mauvaise humeur. Et je crois bien qu'à l'heure où je mourrai, quand tous les autres pousseront les plaintes de l'agonie, ou seront déjà réduits au silence, si un rayon de soleil se met à briller, cet égoïste prendra son chapeau à la main, se dira il fait beau, quel bonheur, on peut sortir. (Cahier 50, f°  43 et 44 r°)

N'est-ce pas là, dans cette lumineuse évocation du chant de la mémoire, la véritable origine de l'énonciation proustienne, source de lumière depuis toujours cohérente, qui fait littéralement de l'écriture une holo-graphie?

Pour citer cette page

Catherine Viollet, Jean-Louis Lebrave et Almuth Grésillon, «« Quand tous mes autres moi seront morts... » Réflexions sur l'hologramme proustien», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 11 juillet 2007
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=173037.

Notice bibliographique

"Quand tous mes autres moi seront morts..." Réflexions sur l'hologramme proustien". In Grésillon, A., Lebrave, J. L., Viollet, C., Proust à la lettre. Tusson (Charente), Du Lérot, 1990 (p. 109-140)

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