Écriture en acte et genèse de l’énonciation

D’une rature de l’écrivant-scripteur à la rature-fiction du narrateur—Irène Fenoglio, 17 octobre 2006

L’analyse énonciative d’un texte fait apparaître les éléments linguistiques mis en jeu pour sa textualisation. Autrement dit, l’analyse énonciative déplie la synchronie textuelle.

L’analyse génétique d’un ensemble formant "l’avant-texte" d’un texte publié et comprenant une suite de tentatives successives avant la stabilisation finale expose la diachronie de l’élaboration énonciative.

Lorsque l’avant-texte est un manuscrit, il laisse apparaître des traces du geste psychique d’écriture en acte dans ses composantes cognitives et linguistiques de bien diverses façons. J’en montrerai quelque chose sur un fragment manuscrit de Nancy Huston. Il s’agit d’un passage du brouillon de Visages de l’aube (Actes Sud, 2001). Le passage se situe à la page 20 de l’édition publiée et au folio 25 du brouillon (en fait, il s’agit de la page 25 du cahier où Nancy Huston a écrit le brouillon de ce texte). Ce passage met en scène l’écriture d’une lettre. A l’intérieur de cette mise en scène énoncée en fiction de l’écriture d’un texte, on peut voir, grâce à ses traces, sur le support du brouillon, l’exhibition du geste d’écriture qui a accompli cette énonciation.

On s’apercevra, alors, qu’à la mise en abîme énonciative : écriture de l’écrire et, du point de vue linguistique, méta-énonciation écrite d’une énonciation scripturale s’ajoute la monstration du geste psychique d’écriture dans son processus même (« elle rature dans sa tête »).

I-Voyons tout d’abord le texte publié

Dans cette énonciation d’un processus psychique d’écriture, on trouve deux registres différents d’énonciation :

1- le registre du discours "méta" énonçant l’écriture de la lettre

 autrement dit ; l’univers est celui du discours que doit contenir la lettre avec monstration – en italique – de l’écrit effectué. Écrire, dans ce registre, c’est écrire un discours : on peut isoler (en gras) les expressions qui l’indiquent.

C’est moi qui l’ai trouvée.

Faut-il le lui dire, si près du début de la lettre ? Oui, se dit Mme Armande. Je ne suis pas en train d’écrire un roman à suspense.

C’est moi qui l’ai vue la première, Robin, à sa naissance, et c’est moi qui l’ai trouvée morte.

Elle rature, dans sa tête, le mot de morte ; l’ai trouvée suffit – puis le remet, le rature encore, ce n’est pas nécessaire, c’est clair, il a compris, j’ai déjà dit qu’elle était morte, le remet.

Elle s’était jetée du balcon de leur appartement au quatorzième étage et c’est moi qui l’ai trouvée, sans vie, dans la cour, en rentrant de l’hôpital à six heures du matin.

Cela suffit, se dit Mme Armande, pour cette chose-là ; c’est tout ce qu’il faut écrire. Pas de détails.

On constate qu’il s’agit de verbes de "dire". Il s’agit bien de l’écriture d’un discours, du fait de "dire quelque chose", en l’occurrence « cette chose-là », la mort.

2 – le registre de l’énonciation des gestes d’écriture.

C’est moi qui l’ai trouvée.

Faut-il le lui dire, si près du début de la lettre ? Oui, se dit Mme Armande. Je ne suis pas en train d’écrire un roman à suspense.

C’est moi qui l’ai vue la première, Robin, à sa naissance, et c’est moi qui l’ai trouvée morte.

Elle rature, dans sa tête, le mot de morte ; l’ai trouvée suffit – puis le remet, le rature encore, ce n’est pas nécessaire, c’est clair, il a compris, j’ai déjà dit qu’elle était morte, le remet.

Elle s’était jetée du balcon de leur appartement au quatorzième étage et c’est moi qui l’ai trouvée, sans vie, dans la cour, en rentrant de l’hôpital à six heures du matin.

Cela suffit, se dit Mme Armande, pour cette chose-là ; c’est tout ce qu’il faut écrire. Pas de détails.

Dans ce registre, il s’agit d’énoncer une hésitation dans le geste d’écriture, hésitation qui est promue par l’ambiguïté quant à énoncer ou non le mot "morte". Cette hésitation fait ajouter, raturer, remettre, re-raturer, re-remettre. Succession réitérante de deux gestes élémentaires : grapher un mot / barrer un mot. Dans ce cas précis, il s’agit d’un même mot.

Nous sommes là dans le texte fini, c’est-à-dire publié et cela est déjà complexe. Que voit-on dans l’épaisseur énonciative du brouillon ?

II - Brouillon.

Je propose une transcription linéarisée1 de l’ensemble du passage où intervient ce récit de rature (contexte et passage analysé). En distribuant cette transcription en deux mouvement d’écriture, je tente d’en ordonner les étapes génétiques.

Contexte

1er mouvement d’écriture :

Faut-il lui dire, cela maintenant, aussi, si près du début de la lettre ? Oui, se dit Mme Armande ; c’est <une information> tellement important<e> qu’il m’en voudrait de la garder pour la fin. Comme si j’écrivais un roman à suspense. Non il faut dire les choses essentielles tout de suite, tout en essayant de les enrober dans des phrases q susceptibles d’adoucir, même un tant soit peu, la chose. Il reste un fait essentiel à dire, à dire tout de suite puis le reste sera plus facile après.

2ème mouvement d’écriture:

Faut-il <le>lui dire, cela maintenant, aussi, si près du début de la lettre ? Oui, se dit Mme Armande ; c’est <une information> tellement important<e> qu’il m’en voudrait de la garder pour la fin. Comme si j’écrivais <Lys n’est pas Pas maladie, pas accident : suicide.>. Comme si j’écrivais < suis pas en train d’écrire> un roman à suspense. Non il faut dire les choses <mots faits> essentielles tout de suite, tout en essayant de les enrober dans des phrases q susceptibles d’adoucir, même un temps soit peu, la chose. Il reste un fait essentiel à dire, à dire tout de suite <terrible, le plus terrible> puis le reste sera plus facile après.

Passage analysé.

1er mouvement d’écriture:

C’est moi qui l’ai vue la première, Robin, et c’est moi qui l’ai trouvée. morte morte.

Elle n’arrive pas à ajouter le mot Elle ajoute, dans sa tête, le mot "morte" – l’ai trouvée morte – puis la rature, encore, ce n’est pas nécessaire, c’est clair, il a compris, j’ai déjà dit qu’elle était morte ; le remet.

2ème mouvement d’écriture :

C’est moi qui l’ai vue la première, Robin, <<à sa naissance>> et c’est moi qui l’ai trouvée. morte morte.

Elle n’arrive pas à ajouter le mot Elle ajoute, <rature>, dans sa tête, le mot <de> "morte" – l’ai trouvée morte <suffit> – puis la rature <le remet, le rature>, encore, ce n’est pas nécessaire, c’est clair, il a compris, j’ai déjà dit qu’elle était morte ; <elle> le remet.

Que remarque-t-on en observant la genèse de cette énonciation ? autrement dit en observant l’énonciation en train de se textualiser, en train de produire un énoncé, son énoncé ?

Plusieurs choses peuvent être notées et, tout d’abord, il est clair que tout se passe autour et à propos du mot "morte".

Du point de vue lexical et syntaxique :

  • Le mot lui-même est graphé 5 fois en 7 lignes, il est 4 fois attribut et 1 fois complément de nom

  • Il est représenté 5 fois aussi, une fois par le substantif générique "mot" et 4 fois par le pronom complément anaphorique "le" qui renvoie à "mot" qui lui-même renvoie à "morte"

Du point de vue sémantique, deux remarques peuvent être faites :

  • - En 7 lignes le mot "morte" se présente 10 fois. On peut noter que dans le texte définitif, nous avons le même équilibre entre présence du mot lui-même et présence de sa représentation, seulement dans une quantité moindre : 3 mentions, 3 représentations.

  • - La rature matérialisée graphiquement a une vraie fonction dans cette élaboration ; elle impose l’opposition absolue entre deux contraires de divers statuts :

  • « elle n’arrive pas à ajouter » / « elle ajoute » : opposition entre deux propositions énonçant des opérations mentales.

  • « ajoute / rature » : opposition entre deux termes représentant des opérations énonciatives

  • « rature » / « remet » : opposition entre deux termes représentant des gestes de scription.

Le tableau suivant récapitule les opérations graphiques et linguistiques :

Cette inscription – par la rature – d’une opposition sémantique à triple niveau impose cognitivement une présence redoublée du mot dont cette opposition diversifiée est l’enjeu.

Si le texte définitif est direct par rapport au texte manuscrit, c’est-à-dire synthétique (« elle rature dans sa tête » et suppression de tous les termes raturés) et elliptique (« l’ai trouvée suffit ») il est nourri et demeure habité par ces mouvements d’écriture complexes partagés entre l’écrivain scripteur, observateur de son geste, et le narrateur fictif de la fiction qui tente de mettre à distance cette observation et l’ambiguïté qu’il fait apparaître et d’en rompre l’imitation. Le texte définitif est la synchronie textualisée du processus forcément diachronique de son écriture.

Ce passage montre la conjonction entre lexique, syntaxique et sémantique dans ce geste hésitant d’écriture. Il expose, exhibe le clivage entre sujet en train d’écrire et narrateur. L’énonciation énonce le geste d’écriture du scripteur en même temps qu’elle construit un énoncé narrant l’écriture d’un passage d’une lettre, en même temps que s’expose, sur la matérialité graphique du manuscrit, la présence du sujet en train d’écrire.

Le passage est particulièrement pertinent. Il s’agit de la rencontre entre l’ambiguïté de l’écrivain-écrivant quant à l’énonciation hic et nunc de ce mot "morte" et l’incertitude du narrateur fictif  quant à l’emploi de ce même mot, dans son récit, par son personnage. J’irai même plus loin, après l’observation du manuscrit et je dirai que c’est le personnage que l’écrivant est en train de créer par l’intermédiaire de son narrateur fictif qui vient à la rencontre de l’écrivain en acte d’écrire. En effet, sur le manuscrit, la première occurrence du mot "morte" barrée est barrée par le scripteur, la rature se fait dans la ligne, la réécriture est ponctuée par un point et un soulignement : même mouvement d’écriture entre graphie, puis rature, puis re-graphie de ce mot fatidique.

Voilà ce que seul le brouillon peut nous montrer : la butée sur ce mot – événement d’écriture –passe de l’écrivain scripteur au narrateur qui la reprend au compte de son personnage et la récupère en fiction. On le voit aussi, un seul mot est en jeu, un seul ; il ne s’agit pas d’une hésitation entre divers mots possibles, non, mais à un balancement entre l’inscription d’un mot et son effacement. L’hésitation dont il s’agit ici ne concerne pas la recherche du mot juste parmi d’autres mots possibles, cas que l’on trouve souvent dans les manuscrits avec inscription de paradigmes divers suscitant le choix, il s’agit, ici, d’une hésitation exclusive et dichotomique : écrire le mot "morte" ou l’effacer.

Le mot "morte" est balancé entre son refoulement par le sujet scripteur (écrivain écrivant) qui accomplit le geste d’écriture sur le manuscrit et l’énonciation du narrateur dans la fiction du texte. Le mot est "balancé" cela signifie que son espace d’inscription ne peut être que celui de l’hésitation entre exhibition et effacement, hésitation dans le geste d’écriture où se rencontrent écrivain-scripteur et narrateur sur ce même matériau que sont les mots de la langue. La rature exhibe l’effacement et du même coup le mot qu’elle répète2, la fiction énonce l’hésitation continue. Il y a ainsi deux temps qui peuvent être dégagés : une hésitation fondamentale, psychique entre l’exhibition du mot et son effacement, le deuxième temps, récupéré dans la fiction, refoule ce refoulement du mot "morte".

L’hésitation – geste psychique de clivage – ne peut se verbaliser à l’écrit qu’en marques graphiques : graphes de mots, ratures, reprises, surcharges, échanges lexico-sémantiques.

L’hésitation manuscrite – essentiellement graphée en ratures, reprises, déplacements – est la tenue entre le dehors et le dedans, elle désigne la frontière entre l’extériorisable, l’exhibable et l’intériorisé refoulable.

Conclusion

Un texte final – c’est-à-dire fini et publiable sinon publié – n’est pas le produit d’une intention continue et homogène, il n’est pas le produit d’une stratégie d’élaboration linguistique. Il est le résultat de divers élans d’inscription qui, dès qu’ils sont perçus par le scripteur comme énoncés sont soumis à d’éventuelles ratures, reprises, reformulations… Tout demeure incertain tant qu’un auteur – ou un éditeur – n’a pas décidé de mettre un point final aux différentes tentatives d’ajustements textuels opérés par le bais d’une dialectique continue entre lecture, relecture et écriture.

Cette incertitude, c’est-à-dire cette indétermination, ce non-défini par avance, anime l’écriture de façon perverse. Son lieu est ambiguë : on écrit pour dire quelque chose. Ce "quelque chose" ne peut être dit que dans un acte d’énonciation qui tend à produire un énoncé. Mais cet énoncé ne peut s’accomplir que par la dimension de l’insu : le "quelque chose" à dire se modifie au fur et à mesure qu’il est "défini", c’est-à-dire énoncé et que l’écriture, durant sa production, à la fois le fixe et le modifie, l’inscrit et le rature, sans possibilité cesse, sans possibilité de prévision. La mise en forme finale conjoint, synthétise, synchronise toute élaboration diachronique mais il s’agit d’une diachronie polymorphe selon diverses échelles de temps.

Lorsque l’écrivain écrit, son incertitude constitue le vivant de son geste, son incertitude est vivante, ce vivant laisse des traces qui vont s’immobiliser sur un feuillet. Le généticien par son propre effort incertain de déchiffrement va réanimer ces traces révolues : une transmission du vivant de l’écriture qui devient lecture-écriture à la fois, un monstre indéterminé qui va nourrir à son tour et "informer" la lecture-interprétation, sage jusque là, du texte publié correspondant.

Ainsi, pour un linguiste, étudier un énoncé dans l’épaisseur des traces laissées sur les brouillons revient à établir la genèse de son énonciation. Établir la genèse c’est désépaissir la synchronie d’un énoncé textuel "fini" (publié) pour faire apparaître – inscrite dans des étapes d’écriture ordonnées chronologiquement – l’élaboration énonciative en tant que processus. Etudier la genèse d’un énoncé, c’est objectiver le procès d’énonciation dont la synchronie fait le texte.

L’objectif lointain pourrait être de contribuer à expliciter la façon dont s’élabore énonciativement un "style" d’auteur

Bibliographie

Corpus

Huston, N. et Winckler V., 2001, Visages de l’aube, Actes Sud/Leméac, en particulier p. 20.

Page 25 du cahier manuscrit autographe de Nancy Huston (inédit, coll. privée)

Références

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Fenoglio, I., 2001, « toute ma vie se passe... ». Histoire d’une parenthèse dans les autobiographies d’Althusser in Le vif du sujet, PUFC, Besançon ; 189-206.

FENOGLIO, I, 2001. "Énonciation et genèse dans les autobiographies d’Althusser. Deux récits – séparés – de sa rencontre avec Hélène", Genesis, 17 ; 131-150.

FENOGLIO, I, 2002. "Une photo, deux textes, trois manuscrits. L’archivage linguistique d’un geste d’écriture identifiant", Langages, 147 Processus d’écriture et marques linguistiques dir. par I. Fenoglio et S. Boucheron ; 56-69.

FENOGLIO, I, 2002. " Graphie manquée, lapsus écrit, un acte d’énonciation attesté". in Ecritures en acte et genèse du texte (dir. par I. Fenoglio), Langage & société, sous presse, 2002.

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Notes

1   Pour la transcription du manuscrit, j'utilise la convention généralement utilisée à l'ITEM, exposée dans Eléments de critique génétique d'Almuth Grésillon soit : barré, <ajout en interligne>, surcharge/surcharge, lorsqu'un élément est réécrit en surcharge, *mot dont on n’est pas sûr*, j’y ajoute : <<ajout en marge>>.

2  Cf. Almuth Grésillon, 1994.

Pour citer cette page

Irène Fenoglio, «Écriture en acte et genèse de l’énonciation», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 17 octobre 2006
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=13955.

Notice bibliographique

Littérature et linguistique : diachronie/synchronie, D. Lagorgette et M. Lignereux eds, Presses Universitaires de Savoie (p. 54-61)

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