Une photo, deux textes, trois manuscrits. l’archivage linguistique d’un geste d’écriture identifiant

—Irène Fenoglio, 21 septembre 2006

« Car la photographie, c’est l’avènement de moi-même comme autre : une dissociation retorse de la conscience d’identité »

Roland Barthes, La chambre claire.

Quoi de plus "objectif" qu’une photographie ? Quoi de plus "subjectif" que le souvenir d’une photographie ? Que dire alors devant deux textes différents – se référant à une seule et même photographie – épaissis de leurs manuscrits ?

Alchimie de l’écriture : la vision mentale et rétrospective d’une photographie se textualise c’est-à-dire se transmute en verbal narratif et descriptif complexe. Examinés sur le support de leur manuscrit, ces textes laissent apparaître une autre alchimie à l’œuvre : l’alchimie énonciative. Un même matériau – la langue – densifie et linéarise différentes instances hétérogènes et discontinues. Cette linéarité énonciative1 qui jamais ne se rompt malgré les superpositions partielles de corrections diverses, malgré les ruptures syntaxiques, malgré les délinéarisations graphiques sera, ici, interrogée à partir de deux passages extraits des deux textes autobiographiques de Louis Althusser, Les faits et L’avenir dure longtemps, écrits à deux périodes différentes et séparées par un événement tragique2.

Ce double "passage" est reconnaissable dans l’un et l’autre texte car il y est fait référence à une photographie d’enfance, la seule photo évoquée dans l’ensemble des deux autobiographies3. Nous n’avons aucun moyen de savoir si Althusser avait la photographie sous les yeux lors de l’écriture de l’un ou l’autre texte ; cependant il est clair que cette évocation sert de support à un développement identificatoire : identité physique dont de mêmes désignations sont reprises d’un texte à l’autre et identité psychique, elle-même s’inscrivant dans une isotopie de la solitude ; identité psychique parce qu’elle met en jeu la mémoire, l’imaginaire, l’intellect et l’expression langagière qui les lie. Ces mêmes éléments de contenu seront, cependant, différemment introduits et énoncés par deux discours différents dans l’un et l’autre textes.

Comment défaire la "saturation" énonciative de ces discours issus de deux campagnes très séparées d’écriture, discours eux-mêmes distribués en trois versions ?

Deux textes, trois versions. Une première version est donnée dans Les faits, 94. Deux versions sont données dans le manuscrit de L’avenir dure longtemps, 36 et 375, proches l’une de l’autre. Chacune des deux versions de L’avenir dure longtemps est largement corrigée. On peut ainsi observer trois épaisseurs de folios et une plus grande épaisseur encore de remaniements graphiques. Cette richesse des traces d’écriture constitue un ensemble complexe du point de vue méthodologique et du plus grand intérêt du point de vue épistémologique.

Saturation énonciative. Les couches énonciatives sont nombreuses  et leur imbrication est très complexe car elles sont elles-mêmes le fruit de divers fils conducteurs. Il y a le récit (il y en a deux différents selon les textes) dans lequel s’insère le souvenir de la photo ; il y a la description du souvenir et la description de la photo dans chacun des deux textes ; il y a les effets de ce souvenir et les effets de cette description dans l’un et l’autre texte : effets dans le texte, effets dans la graphie.

Cela nous donne le vertige ?

Observons le manuscrit et rassurons-nous : tout est là. Tout est écrit. Plus rien ne bouge. Tentons alors de repérer les formes linguistiques amarrant les différentes couches les unes aux autres, cela nous permettra de les identifier en partie.

1. Genèse et économie narrative : la photo dans le texte

Dans l’ensemble du corpus constitué par les manuscrits des deux autobiographies, on peut établir des sortes de coupes synchroniques à chaque récit d’un événement référent : tel ou tel fait de l’enfance, tel événement de sa vie ... etc. On s’aperçoit alors que ces plans synchroniques n’interviennent pas dans la même diachronie événementielle dans l’une et l’autre autobiographie car les deux textes ne sont pas écrits dans un même registre et ne se présentent pas sous un même ordre : diachronie plus classique et rhétorique dans Les faits, diachronie plus librement associative (et revendiquée comme telle) dans L’avenir dure longtemps. De ce fait, les récits correspondant aux mêmes référents événementiels n’interviennent pas dans le même contexte narratif et du coup n’ont pas toujours le même statut textuel ni la même configuration narrativealors même qu’ils réfèrent à une même "réalité" biographique.

Pour ce qui est du passage choisi ici, la double économie narrative (deux textes) s’appuie sur deux élaborations chevauchées et apparemment contradictoires : une élaboration descriptive et une élaboration interprétative. La description d’une photo – objet stable – représentant le narrateur enfant s’intrique à – et même est d’ores et déjà initiée par – la vision de cette photo pour le narrateur-énonciateur. Cette vision est interprétation. On est donc en présence d’un discours narratif qui construit l’image d’un enfant vu sur une photo objective (discours descriptif) et qui en élabore une signification pour le narrateur-autobiographe au moment où il écrit.

1. 1. Deux contextes introductifs, deux relations au souvenir différentes

Le passage choisi est reconnaissable dans l’un et l’autre texte, il n’est pas pour autant objet de répétition : le contexte introductif en est, ici et là, très différent. Le rapport cognitif au souvenir – cognitif dans la mesure où il énonce l’accès processuel à la mémoire de l’image et à la vision de l’image – s’énonce très différemment dans l’un et l’autre texte [voir la reproduction du manuscrit]

Dans Les faits, une scène de séduction charnelle, subie par le narrateur, puis reprise par un récit de rêve, introduit deux éléments médiateurs : le mari de la séductrice puis le chien de celui-ci, qui amèneront, non pas le souvenir de la photo, ni même la description de son image, mais la prise d’« une photo » par quelqu’un (« on ») et la vision assurée de lui enfant : « J’était [sic] un enfant... [tel]», « j’étais tout seul ». Textuellement, la cognition est directe et inscrite dans un schéma de passivité : le narrateur est l’objet d’un événement troublant et marquant, il est pris en photographie ; la photo – sans la médiation de la description de son image – donne directement accès à la connaissance de son être, un être de solitude.

Dans L’avenir dure longtemps le passage est aussi introduit par un propos sur la séduction, mais d’une part, la séduction est alors active-passive, en tout cas "activée" par le héros du récit « tenter de séduire ma mère [...] la séduire en réalisant son désir » mais d’autre part, il s’agit moins de séduction que de discours sur la séduction ; enfin la personne source n’est plus la même. Ce discours sur la dialectique entre séduction et désir par rapport à la mère amène un personnage supplémentaire : l’autre Louis, mort. C’est dans ce contexte – très réflexif et non pas narratif – que le narrateur-autobiographe a accès à une « image » de lui enfant, une image mentale. Cette image lui est restituée dans une photographie retrouvée, la photographie est alors décrite et « rejoint dans le souvenir la réalité et le fantasme » de l’image que le narrateur-autobiographe a de lui. On voit là que le processus cognitif exprimé est très complexe : seul est sûr le souvenir, mais est-ce le « souvenir-écran » d’une image mentale ? Est-ce le souvenir d’une image photographique ? Est-ce le souvenir du moment où a été prise la photographie ? La voie d’accès au savoir de sa solitude absolue, solitude de tout temps et à jamais, non seulement n’est pas directe, mais n’est pas non plus déterminée.

1. 2. Stabilité de l’enjeu identificatoire : nécessité de la photographie

De ces deux textes, très différents dans leur évolution, trois éléments essentiels, c’est-à-dire constitutifs de la textualité, se dégagent. D’une part, les deux contextes introductifs – bien que différents narrativement – relatent une séduction érotique. D’autre part, le passage s’accroche à deux éléments auxquels tous les autres sont en quelque sorte aliénés : la photographie – élément de réel – et la solitude – élément abstrait d’une réalité psychique.

La photographie sert, dans les deux textes, à objectiver un vécu psychique. Dans Les faits, le texte l’occulte et prétend à un rapport direct entre souvenir de la prise de la photo et la réalité de l’enfant ; la mention de la photographie est première et n’est pas énoncée comme objet mais comme acte.

Dans L’avenir dure longtemps, la photo est mobilisée comme preuve d’abord, puis comme image à décrire ; elle n’est pas première mais demeure le lieu d’accrochage nécessaire à la réalité entre l’image mentale de l’enfant et l’interprétation de cette image pour le narrateur-autobiographe. La photographie anime l’écriture de l’autobiographe et interactivement est animée par l’écriture en cours qui l’évoque, conformément à cette remarque de Roland Barthes : « Dans ce désert morose, telle photo, tout d’un coup m’arrive ; elle m’anime et je l’anime. C’est donc ainsi que je dois nommer l’attrait qui la fait exister : une animation. La photo elle-même n’est en rien animée (je ne crois pas aux photos "vivantes") mais elle m’anime : c’est ce que fait toute aventure. »6

Dans les deux cas, la photographie est l’élément du texte sur le support duquel vient se réaliser l’identification à la solitude.

2. La genèse énonciative d’une identification : la photo c’est moi.

A travers ces trois "blocs énonciatifs" (trois versions), différents pôles de recomposition énonciative et narrative sont mis en œuvre par le jeu de différents "composants" linguistiques : temps, modes et aspects des verbes, métalangue, modalités, déictiques, etc... On ne pourra, dans le cadre de cet article, déplier la saturation énonciative des discours que grâce à un petit nombre de ces éléments.

Comparons d’abord les trois versions dans leur transcription7. J’y souligne en gras les éléments (en général lexicaux) stables dans les trois versions et encadre les éléments identificateurs.

2. 1. Éclatement des repères temporels

Le contexte du passage dans Les faits est un récit événementiel, suivi d’un récit de rêve entièrement au passé simple. Quelques imparfaits assujettis à des passés simples concluent cette scène de séduction et proposent une situation générale : Suzy séduisait et le mari promenait son chien, à l’intérieur de laquelle est amené le passage.

Le passage qui suit et qui nous intéresse est alors entièrement à l’imparfait sauf « on prit un jour une photo de moi ». Ce passé simple unique a deux effets : il pointe le caractère singulier de cet acte et il donne directement accès à son résultat, l’image de la photo donnée comme représentation de la réalité : le narrateur enfant. Ce passé simple unique a donc un effet précipitant. Les trois imparfaits qui scandent la description de cette réalité "prise" en photo ont pour effet de l’attester : « j’était un enfant mince ...etc.», « j’avais une ombre mince comme moi ...», « j’étais tout seul »8

L’imparfait, ici, entérine un état de fait, situé dans le passé, certes, dans l’imaginaire du souvenir, mais dont le mode essentiel est d’être état. Par cet aspect, l’imparfait utilisé dans Les faits expose directement et de façon linguistiquement non complexe l’identification de l’enfant ­– soutenue par l'image-photo – à la solitude circonscrite par l’ombre ...et le chien.

Pour L’avenir dure longtemps, c’est dans le contexte du passage que domine l’imparfait : « cette mère que j’aimais... », « une mère qui ne m’aimait pas », « je n’avais évidemment d’autre ressource que », « l’homme qu’elle aimait derrière moi », « je n’étais pas cet autre ». Ces imparfaits de récit réflexif et rétrospectif commandent parfois d’autres temps. La conclusion de ce constat réflexif s’ouvre sur une avancée de la pensée : « Plus je suis allé, plus j’ai ressenti... », cette rupture avec l’état subi s’écrit au passé composé, passé composé qui introduit l’image du petit garçon : le narrateur « a conservé l’image», « cette image l’a hanté », il « a retrouvé » la photo correspondante sinon « l’origine ».

L’image-photo est alors mobilisée, en l’état, pour le représenter au présent : la description de l’image glisse, au rythme de la triple scansion de « je suis » vers la représentation identifiante du narrateur à la solitude : « je suis absolument seul ».

Le passage de la description à l’identification s’établit grâce à un futur d’adresse au lecteur : « On dira que cette solitude peut ne rien signifier... », futur qui instaure un mode conditionnel dont l’éventualité est tout de suite rompue par un nouveau présent assuré : « le fait est » et le fait est que « cette solitude a rejoint la réalité et le fantasme de ma fragilité et de ma solitude ». C’est la solitude qui rejoint, s’accroche à la photo pour en faire son affaire ; la solitude s’arrime à la réalité de la photo et en subjectivise l’objectivité en mêlant souvenir, état psychique, image réelle.

2. 2. Un embrayage identifiant : «C’est bien moi, me voici »

Dans Les faits, "moi" est un pronom assujetti comme complément de nom à "photo". La mention de la photo avec son objet "moi" est le prétexte à la description de la façon dont le narrateur se représente enfant.

Des éléments descriptifs du physique de ce "moi" sont donnés qui seront maintenus, malgré certains déplacements, dans les trois versions : enfant mince, pâle, épaules frêles, tête disproportionnée...

Le "moi" des Faits est donc l’objet pivot : objet de la photo, objet description, il est moins embrayeur de deux instances (celle du moi-réel et celle de l’image-photo) que l’élément directement identificateur. Sans intervention de l’énonciateur, on reste à l’intérieur du récit : ...photo demoi : j’était...

Dans L’avenir dure longtemps, "moi" par son entourage cotextuel devient embrayeur, un embrayeur fermement modalisé : « c’est bien moi » et ancré dans le descriptif qu’il engage avec le déictique "voici". Il s’agit alors d’un embrayage à multiple fond, non pas seulement du passé sur le présent mais du passé source d’une image psychique envahissante sur le présent, lui-même indicatif d’un état constitutif d’une identité. Deux « caractéristiques » de "moi" dans la série des « emplois » répertoriés par Benveniste9  correspondent au "moi" du texte de L’avenir dure longtemps, la caractéristique 2 : « il admet une apposition identificatoire » et la caractéristique 5 « il sert de forme prédicative : "c’est moi" ». A ce double titre, il se comporte, selon les termes de Benveniste « comme un nom propre [...] A la ressemblance et à la différence du nom propre social, MOI est, dans l’instance de discours, la désignation autique de celui qui parle : c’est son nom propre de locuteur, celui par lequel un parlant, toujours et seulement lui, se réfère à lui-même en tant que parlant...»

Cet embrayage n’est pas anodin. L’hésitation qui fait barrer au scripteur, dans la première version le "c’est bien moi" pour le réécrire, puis le maintenir tel quel dans la seconde version le prouve. Cet embrayage est repris en écho par l’adverbe « Je suis effectivement ce mince garçon ». Après avoir barré "arrêté" qui n’appartient pas au strict registre descriptif, la version 2 ne touche plus aux éléments posés dans Les faits, déplacés dans la version 1 du texte de L’avenir dure longtemps ; ils restent inscrits dans une description de la réalité de l’image-photo : « Je suis debout », « Sur la photo, hors le petit chien... je suis seul ».

On voit que cet embrayage énonciatif complexe inscrit le texte du côté d’un registre beaucoup plus subjectif que celui des Faits.

2. 3. Des modalités amplificatrices, un attribut démultiplié : « seul  »... « absolument»

"Seul" est peut-être l’élément pour lequel la profondeur génétique donne le mieux à voir le processus énonciatif et textuel. Regardons les transcriptions où je l’ai encadré. Il est toujours en position d’attribut et sans ambiguïté : attribut du "je" narrateur via le verbe d’état par excellence, le verbe "être", au passé dans Les faits, au présent dans L’avenir dure longtemps. La seule exception est le second "seul" des Faits qui constitue une phrase à lui tout seul. Ce "seul", autonome, est celui qui sera développé en deux occurrences, puis en trois, dans les deux versions successives de L’avenir dure longtemps.

Les faits : « J'étais tout seul […]. Seul ».

L'avenir… 1 : « ...je suis seul […]. Car je suis seul […] comme je serai toujours <longtemps> seul ».

L'avenir…2 : « ...je suis seul […]. Car je suis absolument seul […] comme je serai très longtemps seul […] et plus tard terriblement seul. »

Le développement, au sens propre du mot, se fait par récurrence lexicale et par amplification adverbiale. Car il y a bien amplification maximale. L’adverbe "tout" des Faits, devient un "toujours " hésitant (il est barré), diminué sémantiquement par correction en un "longtemps". La seconde version de L’avenir dure longtemps accélère le rythme et le ton est donné d’emblée : « absolument ». Cet absolu très présent – et très exactement souligné – est alors ensuite explicité, dans le passé, en « très longtemps » et « terriblement ».

La démultiplication de l’attribut « seul » accompagnée de l’amplification modalisante à effet d’absolu indique ce qui travaille l’écriture de cette autobiographie par son auteur. Les traces linguistiques exposent la façon dont il s’implique de plus en plus dans cette pensée selon laquelle il est solitude, là, sur la photo, dans le passé de son enfance et à jamais, jusqu’à ce jour où il écrit, au présent, le passé.

3. Le sujet écrivant entre narrateur et énonciateur : écrire la photo, autographer "sasolitude".

Les traces linguistiques de l’énonciation en genèse s’étoffent, lors de l’examen d’un manuscrit, des traces autographes ; elles sont parfois pertinentes, ainsi les deux "actes graphiques manqués" suivants.

3. 1. « j’était »   (moi et un autre)   : les interstices du dire et de l’écrit.

La lecture de l’ensemble des manuscrits des autobiographies permet de dire que « j’était » est un lapsus. Il entre, en effet, dans une série où l’auteur fait porter par un même verbe la première et la troisième personne du singulier : "je" et "il"10. Ce qui est remarquable c’est que ce lapsus est un des très rares lapsus des Faits. La plupart se trouvent dans les manuscrits de L’avenir dure longtemps.

Le lapsus est non corrigé. Plus haut, dans le contexte du passage on remarque une "faute" reprise (« Je soupçonnai que Suzy s’y/se trouvai<t>) qui témoigne d’une lecture corrigeante ; dans le même mouvement « j’était » aurait pu être rectifié.

J’était peut être interprété comme signifiant : j’étais moi et j’était un autre.

Ce lapsus semble être le précipité inconscient d’une expression qui sera développée énonciativement dans les deux versions de L’avenir dure longtemps. Althusser,en effet, y déplie ce lapsus [voir le manuscrit] : « cette mère que j’aimais de mon corps en aimait un autre à travers et au-delà de moi, un être absent en personne à travers mon absence en personne, c’est-à-dire un être présent en personne à travers mon absence en personne » ; « comment alors me faire aimer d’une mère qui ne m’aimait pas en personne, et me condamnait ainsi à n’être que le pâle reflet d’un mort » (rappelons-nous dans le passage, dans les trois versions, l’insistance sur l’ombre et la transparence) en devenant « moi-même l’homme même qu’elle [ma mère] aimait derrière moi » ; « Tâche possible et impossible ! Car je n’étais pas cet autre ». Dans la première version de L'avenir dure longtemps cet autre est "l'autre Louis" que sa mère regarde derrière lui, dans la seconde version à cet autre Louis, s’ajoute un autre qui prend l’aspect d’ « une faible petite fille ».

Seule la profondeur génétique permet d’éclairer ce lapsus qui ne se serait pas entendu à l’oral.

3. 2. Retirer l’espace entre les mots : « masolitude »

La graphie joue bien d’autres tours, offre bien des occasions de faire des actes manqués, ainsi ce mot compacté au folio 37 de la première version : « masolitude »

Collage, appropriation, identification : tout ce qu’Althusser éprouve devant le souvenir de cette photo et tout ce qu’il a pu éprouver devant le temps incommensurable que cette photo évoque est là dans cette compacification « masolitude » où l’isolement décrit est approprié par un possessif qui intègre le mot. "Ma" le déterminant possessif "force" le substantif, devient sa substance, s’y identifie et envahit le champ du dire. Une fois décompacté, à la relecture par la correction, cet envahissement se déplie, on l’a vu, en modalités superlatives dans la seconde version.

Ce que l’on peut noter, c’est qu’Althusser sépare « ma » de « solitude » dans le même temps (même campagne de correction) qu’il ajoute « ma fragilité ». La graphie se surcharge et opère une densification. La superposition graphique, les becquets d’inclusion/séparation identifient la solitude à la fragilité. La solitude s’incruste en fragilité et devient le tout du moi.

Le narrateur autobiographe sait que la vision mentale qu’il conserve de la photo fait office de « souvenir-écran » entre « réalité et fantasme » : le sujet écrivant laisse trace de son épreuve. On ne peut percevoir un contenu sans forme : le dit subjectif d’Althusser est dans la forme de son dire.

Conclusion : Le manuscrit comme archivage linguistique du geste  psychique d’écriture.

Entre la photo - réel objectif - et l’image - réel subjectif - il y a l’énonciation autographe, effective et remaniée d’Althusser. Et il n’y a que l’énonciation. Seule elle porte les traces de la mise en sens du réel, de ce réel particulier : un objet photo faisant soutien à l’image subjective, image mentale et image construite en discours.

Les Faits apparemment plus cru (scène avec Suzy nue) occulte les sentiments intérieurs. L’avenir dure longtemps fait des distinctions plus complexes entre présent, passé, marques d’embrayage énonciatif.

Le manuscrit expose le mouvement de l’écriture : on y découvre l’implicite – l’encore implicite – forçant son passage durant un geste discontinué mais qui archive matériellement ses mouvements, ses pauses, ses relectures. La réécriture développe en modalités linguistiques et exprime grâce aux traces laissées de son passage sur les différents supports (c’est-à-dire versions) l’implicite de l’explicité.

Le linguiste généticien n’a alors qu’à bien regarder.

Ici, dans le passage choisi, l’image objectivée par la description de la photographie ne renvoie pas seulement à son enfance mais à l’évocation de sa personnalité totale telle qu’il se la représente, telle qu’il la "fantasme" : tête « grosse » et « lourde », « pâleur » jusqu’à la transparence, solitude. Cette étude fait alors apparaître comment la reprise d’un texte initial à travers la reprise d’éléments lexicaux ou syntaxiques, loin de répéter une même narration, fait éclater le dire en différentes directions mais elle fait apparaître aussi comment la délinéarisation graphique, qui fait rupture au niveau du discours, s’efforce, paradoxalement, de maintenir la linéarité énonciative.

Cet effort pour maintenir la linéarité rend alors saillant la voix de l’autre dans le discours qui se veut homogène. "La photo c’est moi" dit le discours. Les traces graphiques du geste énonciatif disent : comment me représenter à moi-même cette immense solitude inhérente à mon être sinon en m’accrochant à ce que propose cette photo ? Vision support, alibi d’un écran sans vrai souvenir : l’écran omniprésent de sa solitude, « image folle, frottée de réel », selon l’expression de Roland Barthes11.

Le recul possible sur un objet scopique, alors même que l’on ne sait pas si Althusser avait effectivement sous les yeux la photographie en question ou dans un coin de sa mémoire visuelle lorsqu’il en énonce la description, exhibe d’autant plus les "variations sur un même thème" et leurs énonciations diversifiées. Là où le réel semble le plus présent par la façon dont il colle au discours, il est le moins pris en compte, nous sommes dans Les faits et nous sommes dans un discours de maîtrise. L’énonciation hésitante de L’avenir dure longtemps, qui fait place à des marques de parole singulière, constitue dans le texte différentes instances de l’être-au-monde, conformément à la réalité psychique toujours complexe ; la photographie y est l'objet support d'une image mentale et d'un processus psychique. On peut noter que dans la première version est barré le fait de considérer la photo comme "origine" de l'image psychique identitaire. Dans ce remaniement, par la négation de l'image-photo comme origine, la photo devient l'objet-support de la "trace matérielle" de cette image mentale psychiquement identifiée : un souvenir-écran identifiant – d'autant plus présent qu'il est d'abord barré –. En s’attachant aux marques hétérogènes, de ce singulier intrusif dans le discours intentionnellement maîtrisé le linguiste généticien participe à sa mise au jour.

La "mise en langue" d’une image, quelle que soit la matérialité psychique de celle-ci (image-photo, image mentale, image-souvenir d’une image mentale etc....), n’est ni "en plus", ni "artificielle" ; elle construit, grâce à « l’appareil formel de l’énonciation » l’image elle-même.

Le manuscrit archive cette élaboration énonciative : il maintient stables toutes les opérations mises en jeu. La superposition de leurs différents mouvements est déposée une fois pour toutes. Le linguiste-généticien peut venir animer l’archive en la dépliant, en examinant les dnnées et en découvrant l’ordre de la langue qui y est énoncée.

Ce faisant, il ouvre des pistes pour une mise en ordre, voire une mise en série, des processus énonciatifs dans leur mouvement élaboratif même.

Bibliographie

Indications bibliographiques

adamJean-Michel, 1997, Le style dans la langue,. Une reconception de la stylistique (en part. chap. 8 "Grammaire de l’autofiction »), Delachaux et Niestlé.

Althusser Louis 1992, L'avenir dure longtemps, suivi de Les faits, Stock / IMEC ; nouvelle édition augmentée, Le livre de poche, 1994.

AlthusserLouis, 1993, Ecrits sur la Psychanalyse, Stock / IMEC

Archives Louis Althusser, conservées à l'IMEC (Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine) depuis Juillet 1991.

BARTHES Roland, La chambre claire, éd. du Seuil, 1995.

Bethune  Christian, 1979, "Qu’est-ce qu’un brouillon ? ou le brouillon, objet transitionnel", in Revue d’esthétique 3-4, Pour l’objet, éd. 10/18, 43-52.

CHIANTARETTO Jean-François, 1995, De l’acte autobiographique. le psychanalyste et l’écriture autobiographique, Champ Vallon.

Fenoglio Irène, 2001, "Les événements d'énonciation : focalisateurs d'interprétation psychanalytique, matériau pertinent de l'analyse linguistique d'énonciation", Linguistique et psychanalyse (dir. par M. Arrivé et Cl. Normand) éd. In press, 167-184.

Fenoglio Irène, 2001, "Enonciation et genèse dans les autobiographies d’Althusser. Deux récits – séparés – de sa rencontre avec Hélène.", Genesis 17, 131-150.

Fenoglio Irène, 2001, « toute ma vie se passe... ». Histoire d’une parenthèse dans les autobiographies d’Althusser in Le vif du sujet, PUFC, Besançon, sous presse.

Genesis 8, Psychanalyse, 1995,  ITEM, Ed. Jean Michel Place.

Moulier Boutang Yann, 1992, Louis Althusser, une biographie, Grasset.

Notes

1  J’entends par "linéarité" le fait que l’énoncé repose toujours sur une succession d’éléments (qui renvoie, comme on le sait, à l’ordre syntagmatique), seul ordonnancement reconnaissable par le linguiste.

2  Pour résumer rapidement : le 16 octobre 1918, Louis Althusser naît à Birmandreis en Algérie. Sa mère, Lucienne Berger, avait épousé Charles Althusser, frère de son fiancé initial Louis, tué à la guerre. Ce même Charles avait été initialement promis à la sœur de Lucienne.

3  Cette photographie est visible dans le cahier photo central de la biographie de Y. Moulier-Boutang, Grasset, 1992.

4  Page 290 dans l’édition initiale, et pp. 326-327de l’édition de poche

5  Page 51 dans l’édition initiale, et pp. 74-75 de l’édition de poche

6  La chambre claire, in Oeuvres complètes, Seuil, 1995, 1121.

7  Pour ce qui est de la transcription linéarisée, j'utilise la convention généralement utilisée à l'ITEM, exposée dans Eléments de critique génétique d'Almuth Grésillon soit : barré, <ajout en interligne>,  surcharge/surcharge, lorsqu'un élément est réécrit en surcharge, *mot dont on n’est pas sûr*, j’y ajoute : <<ajout en marge>>.

8  Cf. Roland Barthes : « Non seulement la Photo n’est jamais, en essence, un souvenir (dont l’expression grammaticale serait le parfait, alors que le temps de la Photo, c’est plutôt l’aoriste), mais encore elle le bloque, devient très vite un contre-souvenir », La chambre claire, Seuil, 1995, 1173.

9  in "L’antonyme et le pronom en français moderne", chap.XIV, Problèmes de linguistique générale, 2, Gallimard, 1974, 199-200.

10  Une étude exhaustive de l’ensemble des lapsus dans les manuscrits des autobiographies d’Althusser est en cours.

11  La chambre claire, Seuil, 1995, 1188.

Pour citer cette page

Irène Fenoglio, «Une photo, deux textes, trois manuscrits. l’archivage linguistique d’un geste d’écriture identifiant», Item [En ligne],
Mis en ligne le: 21 septembre 2006
Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=13618.

Notice bibliographique

Langages n°147, "Processus d'écriture et marques linguistiques" (I.Fenoglio et S.Boucheron éd.) (p. pp.56-69)

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