Présentation de l’équipe « Histoire de l’art. Processus de création et genèse de l’œuvre »

Qu’est-ce que « la génétique » fait à l’histoire de l’art, que peut-elle lui apporter ? En quoi l’histoire de l’art peut-elle enrichir « la génétique » ? Le principe d’une analyse de l’œuvre fondée sur l’étude approfondie des traces de sa genèse n’est pas nouveau en histoire de l’art, mais la méthodologie génétique lui apporte un modèle scientifique et des outils théoriques qui pourraient bien se traduire par l’ouverture de nouveaux chantiers intellectuels propres à renouveler notre connaissance de l’œuvre comme processus de création.

C’est à cette révolution du regard —l’œil du créateur aussi bien que l’œil de l’historien de l’art— qu’appelait Paul Klee en 1920 dans le Credo du créateur : «l’œuvre d’art est essentiellement genèse; on ne la saisit jamais simplement comme produit. Un certain feu jaillit, se transmet à la main, se décharge sur le feuille, s’y répand, en fusée sous forme d’étincelle et boucle le cercle en retournant à son point d’origine : à l’œil … » Et ce n’est évidemment pas un hasard si, revenant, dans un autre texte, sur cette idée de genèse, Paul Klee en arrive à associer directement la notion de « force créatrice » et celle d’une énergie native qui serait propre à toute production du signe : « La genèse comme mouvement formel constitue l’essentiel de l’œuvre (…) Ecrire et dessiner sont identiques en leur fond natif » (Philosophie de la création in Das Bildnerische Denken).

L’équipe « Histoire de l’art. Processus de création et genèse de l’œuvre », née en 2006 à l’initiative de Pierre-Marc de Biasi, s’est donné pour but d’adapter les principes de la génétique des textes à l’étude des arts plastiques modernes et contemporains, en s’intéressant prioritairement aux questions théoriques et méthodologiques (concepts, démarche analytique, terminologie critique), aux études de corpus et aux interférences entre les processus de création de l’œuvre et les traces écrites de la genèse (« Génétique des arts plastiques » revue Littérature Génétique : les chemis de la création », juin 2015, pp.64-79). Deux axes de recherche se sont dégagés comme prioritaires dans les travaux de l’équipe : de 2006 à 2011, la question du titre de l’œuvre, depuis 2012 la question du vocabulaire critique permettant d’identifier les traces de la genèse.

La fabrique du titre

Aussi étrange que cela puisse paraître la question du titre de l’œuvre d’art (son histoire, ses processus, ses fonctions, son rôle dans la création et la réception de l’œuvre, etc. ) n’avait donné lieu qu’à un nombre très limité d’études scientifiques, pour la plupart envisagées d’un point de vue sociologique. C’est pour combler cette importante lacune que l’équipe s’est consacrée pendant cinq années à une vaste recherche théorique et à une série d’enquêtes sur corpus dans le cadre de plusieurs colloques, journées d’étude et séminaires à l’ENS qui se sont traduits par d’importantes publications parmi lesquelles La Fabrique du titre (dirigé par P.-M. de Biasi, M. Jakobi et S. Le Men, CNRS éditions, 2012, 456p.)

Programme DIGA

Le vocabulaire technique pour décrire les œuvres d’art « définitives » est stabilisé, compris et utilisé avec peu d’équivoque. En revanche, tout ou presque reste à faire pour l’immense domaine des documents et des traces écrites ou dessinées qui témoignent de leur genèse. Dans ce champ, les notions demeurent floues, les fonds restent à inventorier et les vocabulaires varient d’une institution à l’autre, d’une langue à l’autre, jusqu’à l’ininterprétable ou l’intraduisible.

C’est pour lever ce verrou que l’équipe se consacre à une base de Données Internationales de Génétique Artistique (DIGA, programme financé par le Labex Transfers) qui propose une définition scientifique et multilingue des termes permettant de parler de la genèse des œuvres plastiques. Le principe de cette ouverture multilingue (d’abord appliquée à 6 langues européennes : français, anglais, allemand, italien, espagnol, portugais) ne se bornera pas à établir une traduction valide de chacun des 300 concepts analysés, mais cherchera à construire une véritable approche historique et critique de la question à l’âge moderne et contemporain : une histoire comparée du concept dans l’espace multilingue européen, capable d’élucider la logique de son émergence linguistique dans une langue, la chronologie de ses transformations sémantiques, l’évolution de ses relations à ses champs sémantique et lexicaux, l’histoire de ses traductions et les modalités des transferts qui ont pu se produire, ou non, de langue à langue, du XVe siècle à nos jours.